LETTRE XI
Le but de la pénitence chrétienne est de nous séparer de nous-7némes et des créatures.
DIEU SEUL
Ma chère fille.
Dieu seul dans l'union de notre bon Sauveur Jésus-Christ. C'est où tendent toutes les rigueurs de la sainte pénitence qui se pratiquent dans les cloîtres, et qui s'observent par toute l'Eglise dans le saint tem|is de carême : elles voni toutes à nous séparer de noiis-mêmes et des autres créatiires, pour établir l'union avec notre bon Sauveur, et parcelle union Dieu seul. Aussi les séra-
Khins dans le cantique qu'ils chantent au ieu de toute majesté, l'aj'pellent-ils le />(>(* des armées, c'est-à-dire des rigueurs; parce qu'il séfiarc les unions les i)lus étroites et les plus fortes des créatures, séparant la créature non-seulement d'avec les autres, mais encore dans elle-même. C'est pourquoi notre divin Maître nous déclare qii'il n'est pas venu apporter la paix en terre, mais l'épée. [Matlh. x, 3i.) Entrons, ma chère fille, dans ces desseins de l'adorable Jésus : laissons-nous 5 son divin Esprit, en nous quittant nous-mêmes, nos propres intérêts, tout ce qui nous touche, toutes les vues des créatures, tous les regrets humains; ne désirant jilus avoir de part, ni dans l'estime, ni dans l'amitié d'aucune créature de la terre, pour ne nous plus occuper que de Dieu seul et de ses seuls intérôls. Voilîi la fln de l'observation de la pénitence du saint temps de carême, et en vérité toutes les mortifications extérieures servent de peu sans lés intérieures.
Comme j'ai brûlé votre lettre à Paris, je ne me souviens pas de ce qu'elle contenait, à l'exception d'une seule chose, qui est touchant votre confession générale : il ne la faut nullement réitérer, et en vérité l'esprit de Dieu ne le demande pas. 0 mon Dieu 1 que les considérations humaines font de
tort 1 Vous pouvez dire ipio vous croyez ne pas devoir vous embarrasser dans une confession générale et que vous n'y pensez pas présentement. Je ne vois pas qu'il y ait grande difiiculté h dire que vous l'avez faite dans le temps du saint jubilé, si l'on vous presse. Je salue votre bon ange, etc.
A Evrcux, ce i^ février , jour de l'octave de la félc du très-saint Canir de l'admirable Mère de Dieu et de la [été de saint Aquilin, éve'que d' Evrcux.
LETTRE XIL
// ta fortifie contre les tentations de désespoir.
DIEU SEUL
Ma chère fille, Dieu seul, Dieu seul en trois personnes, et toujours Dieu seul dans l'union de notre bon Sauveur Jésus-Christ. Je vous écris lo jour de la fête de l'un des saints qui a été le jilus rem|)li de son Saint-Esprit, l'humblo saint François : aussi est-ce sur les humbles que cet esprit de Dieu repose {Isa. lvii, 15), comme nous le dit la divine parole : elle dit, repose, car c'est son jiropre de donner le rejios où elle se trouve. Il s'appelle le Dieu de la paix [Rom. xv, 33), de cette paix que le monde el l'esprit de nature ne peuvent donner. La paix est le partage des âmes humbles qui s'abaissent dans leurs fautes, mais qui ne s'abattent pas; qui soupirent de leurs péchés, mais sans découragement. Dans leur lumière elles voient leur faiblesse et leur impuissance, elles reconnaissent que c'est leur propre de faire des chutes, elles ne s'étonnent pas si elles tombent; mais elles ont recours à leur Sauveur pour être relevées : elles vivent bien dans une sainte confusion, dans une humiliation anéantissante, dans une contrition douloureuse de leurs péchés; mais elles conservent la tranquillité dans la confiance en l'adorable Jésus, qui est toutpuissant pour les en délivrer : Elles attendent en attendant le Seigneur (Psal. xxxix, 1), pour parler avec le Psalmiste, c'est-àdire, avec patience sans les emi>resseraents de la nature. Mais les âmes superbes ont peine à voir leurs défauts; et comme, dans leur aveuglement que l'orgueil leur cause, elles ne sont pas assez persuadées de leur misère , Dieu permet qu'elles tombent de plus en plus, pour leur ouvrir les yeux : leurs impatiences, leurs chagrins, leurs inquiétudes, leurs découragements ne servent qu'à leur causer de nouvelles chutes, qu'elles ne peuvent supporter, parce que cela ne )ilait pas à leur orgueil ; ainsi elles sont exposées au démon qui est le prince de la su]>erbe, et qui est en même temj)S un esprit de trouble, d'agitation; et comme il est désespéré sans ressource, il donne des tentations de désespoir, au lieu que l'esprit de Dieu anime toujours à la confiance. Voilà l'esprit qui vous donne vos tentations (ie. désespoir, qui vont à la folie. Je vous l'ai
LETTRES. — A LA MERE ELIZABETII DE SALME MAKIIv
tlil el redit. Cnr qu'arrive-t-il de désespérer, sinon de se damner, et de coiiimeltre un péché des plus énormes? N'est-ce pas \k un beau remède à ses |)énhés? Y a-t-il folie coniparalile de s'engager dans un mal inliiii jiour queUiues peines que l'on soullVc en <elle vieVKst-ce remédier h ses jiécht'sque lie commettre un péclié qui plonge dans une liaine de Dieu éternelle? el après tout vous ne vous lassez pas de me répéter que vous êle> tentée de désespoir.
Je crois que vous ferez bien de faire des tectures méditées, accompagnées d'actes conl'ormesaux sujets. 11 est bon que vous tûchiez do considérerdoucement la vie et la passion de notre bon Sauveur, quand vous ne feriez que regarder ce débonnaire Sauveur avec liuœiliié et amour, si vous ne pouvez jias davantage. 11 est bon aussi que vous prati- (juiez divers exercices de religion, tantôt <i 1 égard de notre Seigneur et de iNotre-Dame, tantôt ?i l'égard des bons anges et des saints, ]iarticulièrement de ceux de votre dévotion, el lrès-spécia!emenl de saint Joseph. Une sainte .\nne se voyant dans un délaissement inexplicable, connut que saint Joachim, dans cet état, était son prolecteur. Saint Jean l'évangéliste a appris au pied de la Croix à assister des âmes affligées. Nos bons anges nous rendent aussi des services inexplicaliles. Je salue bien ie vôtre.
Le conseil du P. Pirry est excellent; je crois que vous pouvez accepter la maison que la divine Providence vous offre. Quand aile m'aura mené h Paris, je tâclierai de vous voir des premiers.
LETTRE XllI.
Maximes imporlantes sur la fréquente Ci,mmuniuii.
DIEU SEUL
Ma chère fille.
Dieu seul. Dieu seul en trois personnes, et toujours Dieu seul dans l'union de notre bon Sauveur Jésus-Christ. J'espère que son aimable et divine providence, ma très-bonne et très-fidèle mère, si elle me laisse au monde, me conduira à Paris, le mois de novembre prochain. Je crois qu'elle m'a arrêté pour écrire la Vie de notie apôtre Je glorieux saint Taurin, que Dieu a toujours honoré de grands miracles, et qui continuent encore iiré->enlemenl ; mais aussi pour vaquer avec loisir à ce que j'ai dit depuis ma jeunesse, dans laquelle, et jusqu'à présent le teiiipb de ma viellesse , la divine Providence m'a toujours lait parler de l'amour de Dieu, et j'our ensuite souidrer de ce que j'ai si peu aimé. Je J'ai dit ties millions de fois, Dieu seul, je lai écrit de même. Oh! quel compte dois-je rendre à Dieu ! En vérité est-ce une chose qui se puisse concevoir? Dire une si grande vérité, et la dire une infinité de fois, e.n être tout j énétré dans )e plus intiire de l'âme, et l'avoir ■si peu pratiquée! Voilà, ma cîière tille , !occui>ation que la divine Pro-
vidence nous donne à Evrcui, et la grande gidce qu'elle nous fait de soupirer sur nos ingratitudes
Il est bon que vous vous confessiez, autant que vous le |iourrez,à votre confesseur ordinaire. Il est bon que vous communiiez souvent, mais en vérité dans la déiiemianceenllère de l'obéissance. Les saints Pères des déserts, qui ne communiaient point extérieurement par la réceplion du divin Sauveur, conuuuniaienl d'une manière admirable par leur union intime et parfaite à la divine volonté, el l'entier anéantissement de leur propre volonté : et souvent ceux qui communient en recevant Je sacrement, ne sont pas dans Ja communion eutière avec Noire-Seigneur, dans une union commune avec lui; et cela par le règne de leur propre volonté. 0 mon Dieu ! uneàme vraiment unie à Dieu ne veut plus rien par cHe-môme : ainsi, quand on lui dit de ne pas communier, eUe ne le fait pas, demeurant dans un profond repos. Oh ! que l>ienlieureux ceux qui ne veulent plus rien 1
>"ous pourrez dans votre retraite prendre durant une demi-heure le matin et autant après-midi, quelque bon livre de méditations et y faire des rétlexions, et dire les réflexions que vous \' aurez faites, si l'on vous interroge et les autres bonnes pensées que vous aurez, Jes résolutions que vous prendrez. 11 est bon aussi de lAclier de vous souvenir de la vie et de la passion de noire bon Sauveur dans vos oraisons ordinaires, au moins ,ae temps en temps. Il n'est pas nécessaire de beauconp raisonner pour cela. Ne faites point de pénitences et ne quittez point les soulagements que l'on a crus vous être nécessaires, jusqu'à ce que je vous aie vue ; trois ou quatre mois ne doivent rien précipiter. La vue douloureuse de vos péchés est une bonne oraison, vous laissant dans la paix. Ne suivez point les mouvements que vous avez pour les pénitences corporelles. Quand saint Jean dit (/Joan, V, 18), que celui qui est né de Dieu ne pèche (loint , il entend une personne qui agit par l'esprit de Dieu; pour lors il ne pèche pas ; mais cela n'empêche pas qu'il ne i>èche quand il agit par l'esprit de nature et en suivant ses mauvaises inclinations, et eu cela il est né de la chair el du vieil homme.
Je crois que Notre-Seigneur sera glorifié quand vos Pères auront lu le livre De In sainteté ecclésiastique ; envoyez-le à monsieur votre Irère de ma part. Je ne sais si vous avez vu celui du Respect dû aux églises. Toute l'impression de l)ieu inconnu est vendue ; on le réim[irimera, avec le secours de la divine Providence, quand elle me conduira à Paris. Je salue votre bon ange, et tous les anges el saints patrons de votre institut, de la ville el du diocèse oîi vous êtes, el suis, ma chère fille, etc.
A Evreux, le2o juillet, jour de la mémoire du saint retour d'Egypte de Notre-Seigneur, sa très-sacrée Mère, et saint Joseph de Nazareth.
ŒUVUES COMPLETES DE 60UD0
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