‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 22 sur 436 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

iJe l'homme de Dieu.

Le premier devoir de l'homme est l'esprit ae sacrifice. Le premier usage qu'il doit faire de son dme, est de mourir à soi-même par un parfait renoncement, et aux créatures. La raison est que par leur attache s'étant tourné vers elles, il s est détourné de Dieu son créateur. Or, [lour lui être saintement réuni, il faut qu'il nous possède. S'il nous jiossède, il nous reuqilira de son esjirit. Pour être rem[)lisde son esprit, il faut être vides de nous-mêmes : ce qui ne se peut faire que par un esprit de mort à toutes choses: c'est pourquoi c'est la première condition que le Fils de Dieu impose à tous ceux qui veulent être de sa suite. C'est le [)remier état de l'homme de Dieu, comme nous l'avons fait voir dans notre première jiartie.

Mais l'homme de Dieu (comme il a été aussi remarqué au commencement de la première partie) n'en demeure pas lu. S'il meurt saintement h toutes ch'ises, ce n'est que pour revivre plus glorieusement. Si nous

sommes morts avec Jesus-Christ, dit l'Apôtre aux Komains, ttouscroyuns que nous vivrons uussi avec lui. l'it comme, dans la doctrine du même .\|iôtie, il est vivant pour Dieu, c'est (loiir Dieu aussi que nous devons vivre en Jésus-Christ, ne [lensant et ne nous occujiant que pour sa gloire : Dontians-nous à Dieu, dit encore r,\j ôtre, comme étant ressuscites. Si nous sommes ensevelis dans le tombeau avec notre chef, nous en sortons avec lui par une glorieuse résurrection à une vie toute céleste et toute divine. C'est pour cela (jue nous soupirons, désirant d'être revêtus de notre domicile qui est du ciel. Toutes les sources de cette vie viennent d'en haut; toutes y tendent, toutes y remontent, tous les mouvements en sont divins, toutes les actions conduisentetaspirent au ciel. L'homme de Dieu est [lar esprit dans les cieux ; c'est là qu'il s'entretient jiar l'oraison avec Dieu qui est son Père, et avec les anges et les saints : car nous ne sommes plus étrangers, mais citoyens avec les saints et domestiques de Dieu.

Soit donc que l'homme de Dieu \ive.

soil qu'il meuro, ce n'est plus pour lui ; c'est pour Dieu seul qu'il désire de vivre ; c'est pour Dieu seul au'il veut mourir : comme il est mort à soi-uième , n'ayaut j)lus de vie, il ne voit et ne se soucie jikis du propre intérêt: connue il est mort au monde, il n'aime j)lus le momie ni les choses du monde. C'est le propre des morts de n'avoir l'ius de commerce avec ceux qui vivent en la terre; ils emportent une séparation parfaite qui rompt les unions les plus parfaites; ainsi un père mort n'a plus aucun commerce avec ses enfants ; une femme avec soii mari ; les amis les plus intimes avec ceux avec qui ils sont plus liés d'amitié. Jésus-Christ est tout en toutes choses ; et c'est en lui que l'on fait une nouvelle créature; que l'on a des pensées nouvelles, de nouveaux désirs, de nouvelles affections. Dans cet état de vie ressusciiéc, la terre ne paraît qu'un lieu d'obscurités et de ténèbces ; toutes ses grandeurs des bassesses ; toutes ses richesses et tout ce qui s'y passe avec plus de pompe et d'éclat , qu'une jmre illusion et comme un songe. L'on voit qu'il n'y a rien du tout dans le monde qui ait aucune proportion avec la dignité que l'on possède dans cette nouvelle vie : c'est pourquoi les saints l'ont méprisé si généreusement, le regardant comme indigne de leur grâce et de leur qualité de chrétien.

Ces paroles donc qui semblent si dures , e.t que si peu de personnes veulent entendie, il faut rrnoncer à soi-même, il faut haïr sa vie, il faut mourir à toutes choses, deviennent bien douces si l'on en considère les eliets. Il faut se souvenir que la grâce ne nous a [)as communiqué la mort de Jésus- Christ, pour nous laisser morts, elle ne nous fait mourir que pour nous redonner une vie incomparablement plus parfaite que celle que nous avions. Ce serait la dernière des tromperies de s'imaginer qu'on puisse perdre quelque chose avec Dieu , qui dans l'excès de sa bonté nous redonne avec usure ce que nous quillons pour l'auiour de lui. Nous lui sacrifions la vie du vieil Adam , qui est une vie de corruption , toute pleine de maux et de misères, et il nous donne la vie du nouvel homme en Jésus- Christ, qui est une vie de grâi-e, de sainteté et toute remplie des biens du ciel. Si nous nous dépouillons du vieil homme, c'est pour être revêtus du nouveau; enfin si nous méprisons le temps, c'est pour l'éternité; si l'on (piitte la terre, c'est pour le ciel ; si l'on renonce à la créature, c'est pour avoir un Dieu.

Ces vérités nous font voir dans un grand jour combien l'aveuglement des chrétiens est grand , et l'endurcissement de leur cœur épouvantable. Plusieurs mènent une vie nialheureu^e sous la captivité de leurs passions, qui les tient avec autant de chaînes qu'ils ont d'attaches. Ils ont de la peine à triser leurs lien», [jarce qu'ils sont grands et forts; et cepentiantnous voyons qu'ils les rompent tous les jours avec facilité et se détachent des choses qui leur plaisent,

pour des choses qui ont plus de charmes jiour eux, quittant aisément un bien pour un autre (]ui leur paraît plus considérable. Ainsi (juelciue alt-aclie que l'homme du inonde le plus avare |)uissc avoir pour son argent, il s'en défera sans peine pour l'espéi'ance d'une somme plus considérable; il n'aura lias la moindre difliculté à donner

mille écus dans la pensée d'en avoir cent mille dans un autre temps; bien au contraire cette privation lui sera douce et fera le sujet de ses grandes joies. Un [lauvre homme qui sera mal vêtu ne laisse pas d'avoir de l'attache pour son habit; mais si quand on le lui ôle on lui fait connaître que (.'est |iour le revêtir d'un autre meilleur, il s'en dé|)Ouille avec [ilaisir : les exjiérienccs sont communes. Mais que faisons-nous, malheureux que nous sommes, en la pratique journalière dans les voies de la grâce ? Hélas 1 on jiréfère ce cjui passe à ce qui ne finira jamais; et, ce qui est incooipréliensible, l'on ne veut pas renoncer à une chétive créature pour le Créateur. J'avoue qu'il est dur, qu'il est difncile de renoncera soimême, de mourir à soi-même; maisil'fant demeurer d'accord qu'il est infiniment doux de se quitter pour trouver Dieu, de mourir à sa propre vie pour vivre d'une vie divine.

Or, c'est le second état de l'homme do Dieu, où il s'est transféré glorieusement do son piemier état de mort : s'étant dépouillé de l'homme du péché, il est revêtu du nouvel homme qui est créé selon Dieu dans la justice et dans la sainteté de la vérité; il est saintement revêtu de Jésus-Christ qui l'anime, qui le possède, qui le gouverne; il est mu, il est conduit [lar son divin esprit; il entre dans ses inclinations, dans son estime , dans ses affections ; il fait estime de ce que l'adorable Jésus estime ; il méprise et regarde comme rien ce qu'il n'estime jias; il aime ce qu'il aime; il a en horreur ce qu'il hait ; il ne s'arrête plus , ni n'écoule plus ses inclinations ni ses pensées, ni les inclinalions, ni les senliments du monde, non [ilus qu'un mort qui n'a plus rien <\ démêler avec les choses de la terre; il devient une même chose avec Jésus-Christ; il vit de sa vie et agit par ses divins mouvements. Dans celte union étroite et telle que le doit être celle des membres avec leur clief , il aies mêaies inlenlions, les mêmes dispositions, les mômes lois, la môme doctrine, la même morale, la même conduite ; comme membre, il suit son chef; ainsi il lui est conforme dan» la pratique des mêmes vertus, de l'humilité, de l'amour de la vie abjecte , de la vie cachée , de la pureté, do i'obéissance, de l'amour, du mépris, de la douleur et des autres croix.

C'est jiar l'amour et l'exercice de ces autres vertus que l'homme de Dieu se fait discerner de l'homme du monde , de l'homme naturel , du pliilosophe, de l'homme purement raisonnable : car la raison humaine doine toui à sa lumière et veut dominer; et elle ne peut aller jusqu'à la connaissance du bonheur des voies humiliantes , de l'a-

L'HOMME DE DIEU

(le la luiiiic de soi-

niour des opprobres ot niêine, selon que rKvaiigile nous renseigne. Comme donc l'or, discerne un homme d'aff lires, un homme de guerre, un homme de négoce , par ses cui|.lois, par sa manière (le vivre, par ses applications; de même l'homme de Dieu se fait connaître par ses senliments, par ses mouvements, (larcclqu'il fait ; et comme les inclinations du vieil nomme nous font assez voir ([iie nous en avons l'esprit , les inclinations de Jcsus-Christ en nous sont de grandes marcpies que son

ÎOU-

divin esprit y demeure, et qu'il nous verne.

C'est ce (jui a paru d'une manière admirable en la personne du rèvèren I P. Jean- Joseph Seurin , dont la pureté des lumières aussi bien que doses mœurs et des plus secrets mouvements de son cœur, a été une vive expression des sentiments, des mouvements et des mœurs de Jésus-Christ; il a paru comme un modèle extraordinaire de son esprit de mort ; on l'a vu comme un exemplaire merveilleux de sa sainte vie et de ses divines actions. En tous ces deux états Dieu trèslion et très-miséricordieux nous l'a proposé en ces derniers tem[is pour nous soutenir dans nos faiblesses , et nous animer fortement au renoncement de nous-mêmes. Et à l'imitation de notre Sauveur, en tons ces deux états il s'est fait voir comme un véritable homme de Dieu. Son union avec Noire- Seigneur Jésus-Christ a été tout à fait admirable; et il était si saintement transformé en cet adorable Sauveur, que bien des fois, perdant miraculeusement sa forme extérieure (comme nous le dirons ci-a|)rè5 et l'auioriserons [lar tics exemples authentiques), on ne voyait en lui que la tigure de cet aimable Rédempteur. Les effets d'une union si étroite ont été si grands , que j'ai cru les devoir honorer par le silence , ne les exposant pas au jiublic qui n'en n'est pas ca[)able. Mais nous avons l'Ecriture qui nous est plus certaine, et que nous devons considérer comme une lampe qui éclaiie dans un lieu obscur jusqu'à ce que le jour paraisse. La marque là plus sûre qu'elle nous donne de la demeure de Jésus-Christ dans une personne , est l'imiialion de sa divine vie. Celui qui dit qu'il demeure en /«!, nous assure le disciple de l'amour, doit vivre aussi comme il a vc'cu. [I Joan. , 11, 6.) C'est à ce témoignage que nous nous arrêterons particulièrement, et nous venons combien l'union du P. Seurin avec Jésus- Christ a été grantle par ses actions , qui ont été une image vivante de la vie de ce divin Sauveur. Nous le verrons dans la pauvreté , le mépris et la douleur comme son bon Maître. Nous le verrons, à son imitation, tout plongé dans riiumilialion et dans la confusion, chargé d'oppiobrcs. Nous le verrons patient, obéissant ei consommé afin que Tàme de Jésus soit dans celle de son serviteur ; Jésus que nous devons voir choses.

de croix ,

manifestée

car c'est

en toutes

PAnT. ir. 11.2

CIIAPITIIK II.

De l'amour du P. Seurin pour Notre-Sei- (jneur Jésus-Chrisl.

Le Docteur séraphiijue enseigne que « l'amour blesse (jnand il est fort. » lit « ses blessures, i> dit saint Hernard, « sont les grandes marques de sa force. » Aussi Richard de Saint-Victor montre, quand il jiarle des ueg es du divin amour, « (pi'il fait de trèsl>roibndes plaies lorsqu'il est très-ardent; alin que l'ilme i|ui est brûlée dans lus saintes ardeurs de ses plus pures llammes puisse dire ; véritablement avec l'éjiouse dans les cantiques (ii, 5) : Je suis blessée d'amour. » 11 faut donc dire, suivant la doctrine des saints, que le divin amour a été bien grand dans le chaste cœur du P. Seu- I in, piiisijue tant de fois il en a été si saintement blessé.

11 en avait été blessé dès sa jeunesse, lorsque Dieu lui découvrant son infinité, son éternité, sa beauté et sa bonté, ces vues comme autant de rayons enflammés, lui avaient allumé dans le cœur des feux et des brasiers qui le brûlaient amoureusement ; mais ces feux devenant plus ardents dans la suite des t£mps, lui firent de plus jirofondes plaies. Il en reçut une nouvelle mais bien grande à Londuti, récitant les litanies des saints avec les autres Pères de sa Compagnie qui y étaient pour lors. Dans un instant il se sentit fra[)pé comme d'un dard que l'époux sacré lui jetait bien avant dans le cœur, qui lui fit une plaie très-douloureuse et très-douce, et le laissa dans des langueurs douloureusement aimables. Sainte Thérèse enseigne par sa propre expérience, « que dans cet état la douleur est granue, qu'elle oblige même à se plaindre doucement et à jeter de petits gémissements ; mais que cette douleur comble d'une douceur si excessive, que l'on ne peut vouloir en être délivré; que cette douleur n'est pas proprement une douleur corporelle, quoique le corps y particijjc, mais une douleur spirituelle. » Cette opération très-forte du divin amour jeta le P. Seurin dans des défaillances et des pâmoisons si extrêmes, qu'elles lui ôtcrent la parole , et les assistants crurent qu'il était tombé subitement dans quelque grande maladie. Et de vrai, ayant été blessé des flèches d'un amour délicieusement douloureux, l'on pouvait bien dire qu'il était saintement malade du divin amour. Durant un temps considérable l'époux sacré lui renouvela une fois par jour une plaie si heureuse, qu'elle le faisait mourir à tous les instincts de la nature. Mais comme le Saint-Esprit, le Dieu de l'amour et l'amour Dieu , selon la pensée de saint Thomas, est donné à l'âme par une mission extraordinaire, lorsqu'elle a fait quelque progrès notable dans un nouvel état de grâce; le P. Seurinallant de vertu en vertu, son cœur, son âme et ses puissances se trouvant heureusement dilatés , furent au divin amour das sujets de lui faire de nouvelles faveurs. Plusieurs années avant

(IFIYRES COMPLETES DE BOL'DON

sa mort il reçut le Saint-Esprit tout de nouveau pnr i)es'o|>érations toutes divines (l"un amour eonsommant : ce qui lui arriva lorsqu'il céléLirail le saint saL-rilice de la messe, jiar un dard sacré dont il se -enlit Iraiisjiercé depu'S ce jour ju-^qu'à la iin de sa vie. Autant de lois qu'il célébrait le même adorable mvstère, autant de l'ois il était navré ;iar de nouvelles plaies du divin amour; en sorte qu'afirès tant de dards et de llèches décochés coup sur coup et pénétrant jusqu'au centre de son âme, il ne faut (as s'étonner si écrivant à une personne de conliance, il lui dit : « qu'il porte les impressions d'un amour si consommant, qu'il a do la peine h les supporter; qu'elle^ lui causent des défaillances extrêmes; qu'elles sont si véliémenles, qu'il pense qu'elles le feront mourir; et qu'ainsi il ne croit pas vivre encore longtemps. »

Comme les créatures servent au misérable pécheur pour l'éloigner de plus en plus du Créateur |iar le mauvais usage qu'il en l'ait; dans cet heureux élat du divin amour, elles sont comme autant de degrés par où monte l'âme qui aime, pour s'élever glorieusement à Dieu; l'âme pénétrée du pur amour entend comme une voix secrète d'une manière admirahle dans toutes les choses créées, qui lui crie fortement qu'il faut aimer Dieu ; et les vestiges du Créateur qu'elle y voit dans une grande évidence, lui sont comme autant de dards qui lui trans|iercent amoureusement le cœur. Mais comme Dieu surpasse incomparabltuient la créature, c'est-à-dire intiniinent, la lumière qui lui est donnée de ce Dieu-Homme dans le mystère de l'Incarnation, lui est un sujet inûniment plus capable de la toucher que tout le reste de l'univers. « C'est par cet aimable mystère (comme le remarque tiès-liien le B. P. Jean de la Croix en sa Vive flamme d'amour) que l'âme est navrée des plus grandes et des plus profondes plaies du Naint amour. » O mon Sauveur et mon Dieu, ado' rable Jésus , comment serait-il jiossihjle iie s'en défendre? que pourrait faire un cœur, s'il n'est pas entièrement insensible, quand il vous entend dire : Tu as blesse mon cœur, via sœur, mon épouse. [Cunt. iv, 9.) Ah ! I ourrait-il bien n'être jias réciproquement l)le»sé de votre amour? Que ces plaies visibles, mon Seigneur Jésus, qui se font \ onde ternies parts en votre corps virginal, et même votre divin cœur frappé d'une lance, nous découvrent admirablement les blessures invisibles que l'amour que vous avez ])0ur l'homme vous a faites 1 Apiès cela il iaut ou (|ue l'houime cesse d'avoir nu cœur, ou il faut qu'il ne resjure plus que par votre amour. C'est ce qui faisait dire au P. Seurin, «quel'âme doit souiiirer sans cesse après Jésus : n mais c'est ce qui lui faisait porter une langueur continuelle d'amour |)0ur cet aimable Sauveur. « .Mon comr, » s'écriait-il, "« soupire et languit toujours après le tout aimable Jésus. .Mon âme est dan» un continuel gémissement (lour lui. » Parlant d'une incommodité qu'il avait eue, il asiure que

« la pensée qui lui était venue qu'il en pourrait bien mourir, lui avait donné une joie incroyable et si excessive, qu'il ne la pouvait supporter dans la vue ([ue la mort lui ferait voir son adorable Maiire; que son état ordinaire est d'attendre sa venue; que sa bonté est un charme qui emporte tous ses soins. » Il souhaitait que tous les Chrétiens eussent devant les yeux incessamment une des règles de son institiit, qui dit qu'il faut être mort au monde et à l'amour-propre, jiour vivre seulement à Jésus-Christ, le tenant iiour toutes choses. Il écrit à une lirieure des Carmélites, « qu'il faut faire un établissement invariable en Jésus, ne recevant et n'agréant la vie que ])our lui. »

Le feu sacré de son amour était si fortement allumé dans son cœur, que toutes les eaux des contradictions qui venaient fondre sur lui comme des vagues impétueuses d'une mer agitée, ne servaient qu'à l'allumer davantage ; c'est ce qui lui fait dire dans l'une de ses lettres : « J'ai un feu toujours allumé au dedans de mon cœur pour Notre-Seigneur Jésus-Christ, et je ne le sens jamais éteint ni languissant. Je ne saurais dire combien cet adorable Sauveur me fait sentir d'amour pour lui, et combien il augmente par les contrariétés dans les choses qui lui peuvent <lonner de l'étendue. » Dans une autre de ses lettres il s'écrie : 0 Parmi les gens du monde, l'un dit : ma vie est le jeu; l'autre, ma vie est la chasse; les autres, ma vie est l'étude : pour moi, rua vie est Jésus-Christ, c'est en lui seul que jo mets tout mon plaisir. » Il écrit encore, « qu'il ne peut jdus penser à autre chose qu'à son amour qui le blesse ; qu'il est prêt à |iarler de cet amour à tout ce qu'il rencontre de personnes disposéi-s à l'entendre, particulièrement aux personnes fort simples, ou à celles qui sont enivrées de la divine dilection; qu'il ne se lassera jam.ais de parler de ses divins roystères. » Et de vrai, il en prêcha un jour durant quatre heures aux religieuses de la Visitation de Bordeaux, dans une ferveur inexplicable, quoique pour lors son corps îîit dans de graniles faiiilesses.

Mais les excès de l'amour de Jésus crucifié faisaient sa grande occultation intérieure, il avouait lui-même que « les mystères de sa passion douloureuse iui donnaient de plus vives atteintes de son amour, et qu'il croyait j)asser le reste de ses jours en pleurs en leur mémoire , dont il fallait faire une fête perpétuelle en esprit par la sainte oraison. » Deux ou trois ans auparavant sa mort, il écrivait que » sa grande occupation était sur les tourments de la passion de notre bon Sauveur, ce qui le mettait dans une disposition à verser des larmes perpétuelles; que comme les véritables veuves sont en deuil le reste de leur vie. nous les devons imiter, notre Epoux étant mort dans la journée du Calvaire par un excès d'amour pour nous. » Il disait que « les promenades d-cs Chrétiens doivent être dans le jardin où il a agonisé; nos visites, chez .\nne, chez Caiphe, au prti-

t. MOMMK DE DIEU. — l'ART. 11.

lue

toice de Pikile ot au p.ilais d'Hérode où Jésus a laiit soutroil. Il disait que son sacré côté, ouvert |>ar la lam'c, était li; lieu où le divin amour s'était t'ait une retraite pour y loger les tiilèles qui , poursuivis par leurs piineuiis, s'y rél'ug;ieMt couune dans une forteresse ; que le divin amour régnant la-dedans comme dans son palais, il y admet les Ames (]ui étant les vraies délaissées du monde, le <]iiittcnt aussi de bon cœur, et y lirûlent, comme dans une fournaise, des douces tlamuies de cet amour, ne trouvant ni plaisir ni joie dans rici do créé, mais mettant tout leur contentement dans ce refuge ; que ce doit être notre résidence jusqu'à la uiort ; que c'est là où les saints qui ont le jilns aimé se sont heureusement logés. « C'est ce qui lui foit encore dire, écrivant au .<;ujet de la Mère des Anges, ursuline , qui était à l'extrémité de sa vie : « Je persiste à lui souhaiter le lit où les plus grands saints ont pris leur sommeil, qui est le côté précieuv de Jésus-Christ. Je lui désire celte retraite pour y demeurer au "temps de sa langueur et de son abattement, et pour y prendie le dernier sommeil, fermant les yeux à toutes les choses de la terre. »

Mais le grand amour qu'il portait à Notre- Seigneur Jésus-CLiist, ne s'arrêtait |ias seulement à sa très-sainte passion; il s'étendait généralement sur toutes ses actions , ses paroles et ses pensées. Jésus-Christ, dans sa personne et dans tous ses différents états et mystères, lui ravissait le cœur et emportait toutes ses atTections. C'est ce qui lui l'ait dire en jdusieurs de ses lettres à différentes personnes : « (Ju'il faut faire une étroite amitié et une connaissance et facniliarité intime avec Notre-Seigneur Jésus-Christ qui est la voie, la vérité et la vie ; et que nos exercices doivent tendre à une continuelle occu[)ation de ses paroles , de ses mystères et de ses vertus , laissant là toutes les vanités et inutilités de la vie ; que toute l'occupation du cœur doit être de l'aimer dans son enfance, dans ses souffrances, dans ses croix, dans sa gloire , dans sa doctrine et dans tout ce qui est de lui, qui appartient à son culte, et qui sert d'entretien et d'objet aux enfants de l'Eglise, comme il a été aux Pères de la même Eglise et aux saints ; que nous devons mettre l'étude et l'application de notre esprit à ces saints objets , n'ayant de douceur et de bien qu'à croître dans le goût de ces choses qui doivent faire toute notre occupation ; et n'y ayant rien où notre amour se doive porter avec plus de force ; qu'il faudrait s'estimer heureux , si rien ne nous divertissait d'un emploi si saint; et il ajoutait que ce n'était pas assez d'avoir la pensée ordinaire de Jésus-Christ, mais que nous en devrions porter le sentiment sans cesse dans le plus intime de notre âme, et demeurer toujours unis à lui. »

Il estimait que la pensée de la mort était bonne pour s'avancer dans son pur amour ; car enfin , disait-il , a l'âme n'aura point d'autre objet à la mort, que l'adorable Jésus qu'il faudra qu'elle souffre tel qu'il est, OEUVRKS COUPL. DE BounoN. 111.

c'est-à-dire très-saint, très-iiur et très-juste.» Mais comme ses pensées allaient à Jaire toutes choses et à souffrir tout dans l'union avec cet aimable Sauveur comme notre chef, el ayant l'honneiii' d'ôiru ses membres; et c'est en cela que consiste la vie chrétienne ; il enseignait « qu'il fallait subir la mort avec, lui et dans l'union de son obéissance qui l'a porté à en soulfrir l'arrêt dans sa dignité; que l'Ame se tievait présenter au tribunal de Dieu, teinte de son sang et vêtue dii ce Fils uniiiue en qui seul elle doit espérer de lui être agréable, le suppliant d'oublier ce qu'elle est, et de ne regarder eu elle que lui seul, n'étant d'elle-même ([ue péché et abomination , et n'ayant de son cru qu'ordure et que misère ; que nous devons nous }>résenter au Père éternel en Jésus vX par Jésus comme ses membres , et faisant une partie de son corps mystique, mettant toute notre confiance en lui; qu'il fallait s'élever et se jeter avec une sainte impétuosité dans le côté dé cet aimable Uédempteur comme dans un asile assuré à l'abri de nos ennemis. » Et de vrai, voilà les grandes dispositions d'une mort véritablement chrétienne, qui nous doit séparer de la vie présente , persuadés de deux grandes vérités : la première, que de nous-mêmes nous méritons l'enfer, et ce sentiment tend à abattre toutes les folles et méchantes pensées de vanité et de présomption qui pourront arriver ; la seconde, que nous avons tout sujet d'espérer le paradis par les mérites de Jésus notre Sauveur, et cette vue nous doit consoler et soutenir parmi toutes les craintes, les abattements et les autres sortes de pensées qui pourraient nous inquiéter.

Quels sujets d'une douce confiance au milieu de toutes les jilus cruelles angoisses, lorsque l'on pense que Jésus veut se donner tellement à nous , qu'il nous oblige même {lar un étroit commandement de le recevoir à la mort par la communion vivifiante de son préi:ieus corps! Pourra-t-il bien nous dénier le paradis, après s'être donné luimême, lui qui est le Dieu du paradis ? Se peuc-il faire , s'écrie l'Apùtie aux Romains (viii , 3'2 ) , que Dieu en nous donnant son Fils ne nous ait pas donné aussi toutes choses? Le P. Seurin ne pouvait assez s'étonner dans la vue de cette vérité, comment un Chrétien pourrait s'inquiéter pour aucune chose de la terre ou du ciel qu'il condamnera dans l'autre vie s'il tâche, avec le secours de la grâce, à se rendre fidèle à Dieu dans la vie présente; jniisque Jésus nonseulement est n.ort, mais il est ressuscité; qu'il est à la droite Je Dieu , et intercède même pour eux, qu'est-ce qu'il leur pourra manquer ici-bas après qu'il s'est donné à eux '! Ah ! s'écriait notre fidèle serviteur de Dieu, si notre foi était bien animée , le pauvre en possédant Jésus n'a-l-il pas de quoi se trouver riche? le malade n'a-t-il pas une bonne médecine? Les personnes les plus affligées n'ont-elles pas de quoi se consoler?

Jésus était aussi son refuge dans tous ses besoins ; mais l'excès de son amour qui 1«

faitiiemeiirer sur nos autels, pént-lre si vivement le cœur du P. Seurin, (lu'ii niellait le bonheur de la vie h lui tenir einnitagnie proche nos tnhernacles. Dès le teniiis tle sa demeure à Marennes. il avait obtenu du sujiérieur une petite chanibie à l'écart près de iï-glise, pour être plus iiroclie de son divin ni.ritre; il la regardait comme un paradis terrestre ; c'était ïe lieu de son asile et de ses délices; il s'y tenait autant que ses devoirs le lui pouvaient permettre, et il ne la pouvait quitter qu'avec peine. 11 était logé au collège de Bordeaux , dans une chambre (lui n'était pas éloignée de la chapelle dans laquelle on garde par privilège le très-saint «iaeremenl de l'autel dans un tabernacle et oratoire. C'était le lieu de ses plus ardentes dévotions; et non content d'y exposer amoureusement son cœur, son ûme , et tout ce qu'il était en la présenee de son divin roi durant le jour, il se levait les nuits pour lui aller laire sa cour, et donner plus de liberté à ses soupirs pendant que toutes choses étaient dans un profond silence, et n'ayant que les anges pour témoins de ses langueurs amoureuses. Les incommodités corporelles djont il était exercé, ne purent pas empêcher i'ardeur de son amour, et il continua ses visites à son aimable Sauveur jusqu'à la fin de sa vie.

Mais si, selon la doctrine de saint Grégoire, le véritable amour se découvre par les eiïets, en voici des plus signalés que l'amour le plus zélé puisse donner. Pendant que le Père faisait l'ollice d'exorciste à Loudun, les démons, forcés par l'autorité de riîglise , déclarèrent que deux personnes magiciennes s'étaient saisies de trois hosties consacrées, pour les [irofaner avec leurs im[)iélés ordinaires. Une si funeste nouvelle , capable de toucher les cœurs les moins sensibles, laissa des impressions si inouïes, si fortes et si tendres dans le cœur très-amoureux du Père, qu'il n'est pas possible de les ex|iliquer: toujours nous pouvons dire qu'il entra dans une disposition de tout faire et de tout souU'rir, s'exposant pour ce sujet au Père éternel, pour obtenir la délivrance du cor[is adorable de son Fils d'entre les mains de ses plus cruels ennemis ; et en jjarticulier n'ayant rien de plus cher, que sa vie el son corps, il les olfrit pour tirer le corps de son maître des mains de ces magiciens. De tout sou cœur il consentit que son corjis fût au [louvoir des démons , l)our racheter, pour ainsi dire , le corps de son Sauveur de son humiliante captiviié. Des vœux si saints, des soupirs si aroents , lin zèle si pur, un amour si désintéressé et si fort trouvèrent un accès favorable auprès du Père éternel. Les démons furent obligés de tirer les hosties consacrées des mains de leurs malheureux suppôts; ils fuient contraints de les rajiiiorter, déclarant que ce leur avait été une peine insupiiortable, et à la vue d'un chacun on les trouva posées par une main invisible au pied du soleil où le saint Sacrement était exposé pour lors sur l'aiilel. Mais si ses vœux furent écoutés pou-

la délivrance du corps de son maître, l'engagement de son propre corps à la place fut acce[ité, et ce fut ensuite de cela que le Père demeura obsétlé ou jiossédé du diable : terrible et épouvantable vexation , qui lui a tinré presque toute sa vie, comme nous le dirons avec le seiours divin dans la suite de cet ouvrage! Mon cher lecteur, vous y aurez bien de quoi vous étonner en la découverte des |ieines étranges que vous y verrez : mais étonnez-vous avec moi de l'amour sur|irenant qui en est la cause. En vérité c'est bien ici qu'il faut dire que l'amour est dur et impitoyable c«mme l'enler, ayant causé au Père Seurin la vexation cruelle' des malheureux esjirits qui sont les princes de ce lieu de toutes misères , et lui ayant fait porter des peines qui ont du rapport à celles des enfers. J'avertirai seulement ici le lecteur de deux choses : la première qui est que le Père y avait aussi offert son corps pour la liberté de la Mère des Anges possédée ; mais cette seconde vue qu'il avait eue ne s'écartait pas de la première, puisqu'en toutes les deux c'était Jésus qu'il y considérait, c'était l'amour de Jésus qui entlammait son zèle ; c'était Jésus en la première vue de son corps naturel ; c'était Jésus dans la seconde, dans l'un des membrtis de son corps mystique : la seconde chose dont j'ai à avertir, est qu'il ne faut [las être surpris d'entendre que le corps d'un Homme-Dieu soit laissé présentement au pouvoir des démons et de ses misérables suppôts ; puisqu'il est de foi que pendant sa vie voyagère le démon transi)orta le même corps sacré eu ditTérents lieux. Et si le grand saint Augustin, ce docteur si éclairé, a cru prouver fortement celte jiermission de Dieu, par celle qu'il a donnée à Pilate et à ses ministres, alléguant qu'il ne fallait pas être plus surjtris du pouvoir du diable sur le corps de Jésus-Christ, (lue de celui des méchants qui sont ses membres : ne pouvons-nous pas raisonner de la même manière au sujet dont il est question. Car n'est-il pas vrai que le cor|)s de notre adorable Sauveur en l'Eucharistie, est souvent exposé aux profanations que tant de malheureux Chrétiens en font par leurs communions sacrilèges, sans parler d'autres impiétés qui se commettent à l'égard de ce corps adorable par des crimes horribles dont je puis parler jiar ce que je sais, ayant tenu entre mes mains une ho»tie consacrée qui avait servi à un usage détestable, et qui avait été rajiportée par les (lersonnes qui l'avaient ]irise, ayant été touchées miséricordieusement de Dieu. C'est ce qui me donne lieu de réjiéter ici ce que j'f.i dit en plusieurs lieux de nos jietits ouvrages : que l'on ne [leut jamais assez prendre soin de la clef des tabernacles, que l'on ne doit jamais laisser sans être bien enfermée sous quelqu'autre clef que l'on eml)orte, sans la laisser exposée ; car la négligence donne par là occasion aux |irofaiiations qui se iont du divin corps de notre aimable Sauveur ; et les [lersonnes dont je viens de parler s'étaient saisies jiar une

L'HOMME DE DIEU. — l'ARI. II.

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pareille, de la .sainte hostie qu'elles avaient [irise. O mon Dieu , 0 mon Sauveur , où votre amour pour l'iiomme vous réduil-ii ?

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