‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 220 sur 436 · LETTRE XXXIV · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIV

M. Boudon était alors malade de la maladie dont il mourut l'année d'après. Sa patience et sa résiijnaliun dans ses maux.

i>:el' sell.

-Ma chère tille.

Dieu seul, Dieu seul en trois personnes, etc. Voilà toujours tout ce i)ue j'ai à dire, soit que je vive, suit que je meure; soit en maladie, soit en sanié; soit dans la consolation, >oit dans la désolation ; celte année comme les autres. Voilà paroùjedé>ire les commencer, les continuer, les finir, s'il m'en reste encore, car j'entre dans la soixanie-dix-huitième année, vendredi |iro(liain, 14 du présent mois, fête du très-saint nom de Jésus, jour de ma naissance et renaissance par le iiafilême, toujours beaucoup incommodé et dangereusement, selon le jugement des médecins, toujours très-bien, puisque la divine Providence, ma très-bonne etliaèle Mère, en oriionne de la sorte.

J'ai bien de la ret'onnaissance pour le remède que votre charité voulait m'envoyer. L'on m'en a envoyé de Paris qui m'ont fait garder le lit un mois durant, et cela sans etfet : mon secours est au nom du Seigneur qui a fait le ciel et la terre. Je ne sais si je vous l'ai dit : l'on a fait une loterie à Pari^, où l'on donne des billets de (juelque vertu particulière pour pratiquer; l'on en a tiré un pour moi, qui porte ces paroles, l'appui en Dieu seul. Un bon religieux me disait sur cela : Voilà votre ijrus lot. Oh ! iju'ilcst rare, ma chère fille ! l'appui en Dieu ^cnl est tout

mon appui, et je regarde avec horreur l'ombre même de la moindre apparence d'appui sur aucune chose créée

Il vous faut faire un saint usage de vos infirmités corporelles, l^e n'est point à nous à disposer de nos inlirmités corporelles ; c'est à nous à marcher dans celles où la divine Providence nous met : jamais nous ne sommes mieux que (]uand nous sommes mal dans son ordre; mais il faut l'y regarder cette Providence, adorer ses divines conduites, s'y tenir dans la paix divine que notre bon Sauveur a laissée pour partage à ses disciples. C'est une misère que de voir souvent que l'on veut ce que l'on n'a pas, et que l'on ne veut fias ce que l'on a : l'on veut se former des états à sa mode, et ne |)as accepter ceux où Dieu tout bon nous met. Eh bien ! s'il veut que nous soyons malades, il faut le servir dans les maladies, et faire usage des soulagements dans la vue de son bon plaisir divin, comme l'on doit manger pour lui, comme l'on jeûne jiour lui. Mas il faut prendre garde à votre es[>rit, qui naturellement est empressé, remuant, inquiet, se donnant de l'exercice et de la peine. Tâchez, avec le secours divin, de le calmer, et que la paix de notre bon Sauveur Jésus- Chrisi demeure en vous.

Je ne vous oublie pas dans nos pauvres prières : souvenez-vous de nous dans les vôtres. Le nom du dernier livre que l'on va imprimer, est le Cnrétien inconnu, car le dernier imprimé est ctdui de la Dévotion à l'immaculée Vierge Mère de Dieu. Je vous recommande toujours la dévotion aux bons anges. Je salue celui qui vous garde, el tous les bons anges et saints jiatrons de votre inslitut, etc., et suis, ma chère fille, votre, etc.

A Evreux, le II de janvier 1701, deuxjours après le jour de la précieuse mort de la bienheureuse Alix le Clerc, fondatrice, avec le bienheureux P. de Mataincourt , des religieuses de lu conrjré.jalion de Notre-Dame.

LET'IHK XXXV.

A UÎ(E RELIGIEUSE CARMÉLITE.

Grandeur de Pieu ; néant de la créature. Zèle de Boudun pour les intérêts de Dieu seul. Pratique de dévotion à ce sujet.

DIEU SEUL

Ma révérende Mère,

Dieu seul, Dieu seul en trois personnes, etc. Je le prie en toute humilité qu'il nous donne sa pure lumière dans laquelle on marclie dans la vérité, donnant à chaque chose son prix et sa valeur, ne les regardant que comme il les voit. C'est dans la pureté (le cette divine lumière que la séraphique Mère sainte Thérèse disait que ce qui éclate dans le monde, ne parait que comme une fourmilière de vers, et, en vérité, même comme un véritable rien. Je lisais présentement dans la relation de l'apparition d'une âme a[irès sa mort (c'était l'Âme d'une religieuse], que> se manifestant uses siEurs,eUi

Ll-TTKLS. — A li.NL RELiGIElSE CARMELITE.

s'écriait : << Ahl si vous saviez comme tout le inonde, toutes ses richesses, toutes ses lumières et ses {linisirs, et onfm tout ce qu'il estime , n'est qu'amusement, vous quitteriez tout sans peine pour vous >ionner tout à Dieu. » Kli! ne vous avant donné la vie que pour le servir, quelle apparence y a-t-il de l'employer à autre chose? 11 est i)ien certain que toutes les âmes, sans aucune exception, découvriront dans un ^rand jour, après leur mori, cl le grand tout de Dieu, et le rien de la créature ; mais « il sera bien tard, disait saiiite Tliérèse, d'ouvrir les yeux en ce temps-l.'i. » Heureuses et mille fois heureuses celles qui, délivrées de l'illusion du monde, et de l'esprit du mensonge qui règne d.ms le siècle et dans les amateurs du siècle, verront les choses dès la vie présente, dans la vérité; qui marcheront par le chemin de ce i-ien divin, que la Providence a montré d'une manière si singulière par le bienheureux P. Jean de la Croix; ce qui l'avait rendu si redoutable à l'enfer, comme les esprits malins ont été contraints d'avouer. Car, dans ce chemin, on n'y voit que Dieu seiil, on n'y aime que Dieu seul, on n'y désire, on n'y cherche que Dieu seul, on n'y aspire qu'a'près Dieu seul; on n'y tient plus à rien de créé; le cceur se trouve dans un vide entier de toutes choses; et pour lors, comme jiarle l'Aiiôtre : Jésus- Christ est toutes choses en tous. (Col. m. 11.) Le seul bon plaisir divin fait tout le plaisir, et l'on n'a plus d'autres intérêts que les seuls intérêts de Dieu seul.

Ce sont ces divins intérêts qui me pressent beaucoup de soujiirer devant Dieu ]iour leur établissement; et puisque notre grand Maître nous a appris à l'en prier jiar les preuiières demandes de la sainte oraison qu'il nous a enseignée, de temjis en tem|)s j'y exhoile et j'en écris : car enfm si toutes les postes sont chargées de lettres pour les intérêts des créatures, encore faut-il qu'il s'en trouve quelques-unes pour l'intérêt du Créateur.

Dans cette vue, vous voulez bien que je TOUS parle d'une [jratique de dévotion pour Unir et commencer les années pour le seul intérêt de Dieu seul. C'est une iJévotion que l'on fait durant neuf jours. On la commeme le jour de la fête des saints Innocents, et on la liait la veille de la fête de I E|ipliunie, qui est la fête du règne de Dieu fait lioaime sur lagentililé. On [irendtous les jours l'un des neuf chœurs des bons auges que Ion honore, et l'immaculée Mère Oe Dieu, alin qu'ils intervieiinent et s'unissent avec nous pour demander la sanctification du nom de Dieu, I avènement du règne de la très-sainte et suradorable Trinité; ce qui arrive par la destruction de l'inlidélité, de l'hérésie , des embûches et des etl'orts de l'hérésie, du péché, et par l'augmeiitaiion du divin amour dans les juges, par l'exaltation de la sainte Eglise, et une vraie union entre les jirinces catholiques ; car c'est eu cela que le nom de Dieu est sanclitié. Ou offre la communion de cette neuvaine, le très-saint sacrifice de la

messe, les mortifications intérieures et extérieures, les oraisons, et entiii toutes les bonnes leuvres pour cette lin. On peut se servir pour oraison jaculatoire de ces demandes : 0 très-suinte et suradorable Trinité, que voire nom soit sanctifié , (jue votre rèijne arrive! Cette dévotion est toute dans le sentiment de laséraphi(iue Mère sainte Thérèse, (jui voulait que ses religieuses priassent pour ces choses. On peut faire aussi quelques dévotions en commun pour le môme sujet. Plusieurs communautés de France, et hors de France, m'ont écrit uu'elles l<i pratiquent.

Après cela, ma chère Mère, il faut vous dire que j'aurais de la peine à vous dire toute la reconnaissance que j'ai de l'hospitalité que la divine Providence vous a inspiré d'exercer à notre égard. J'esiière, avec le divin secours ne vous oublier jamais, ainsi que toute la communauté que je salue. avec bien dures[)ect, ei en [articulier la révérende mère Madeleine, ^ os bons anges (c'est noti e coutume), tous les anges et saints patrons de votre sacré institut, delà ville et du diocèse de Chartres, demeurant inviolablemeiit, ma révérende Mère, votre très-humble et très-obéissant serviteur. Boi don.

Le ]iauvre serviteur de l'admirable Mère de Dieu, toujours vierge et immaculée en sa toute sainte concejition ; vérités [ nur lesquelles je voudrais mourir de bon cœur, avec le divin secours.

P. S. — La divine Providence , ma bonne mère, m'a tait faire un voyage à Paris et elle va me reconduire à Evreux; j'envoie, par Mlle Biscain , à la sœur Anne, votre tourièredu dehors, des litanies de la sainte entame de Notre-Dame, comme elle me l'avait demandé. Je prie la très-sainte et adorable Trinité qu'elle se glorifie dans cette dévotion.

LETTRE XXXVL

reste oublié

Dieu seul doit nous occuper; tout n'est rien. Etre méprisé, rebuté des créatures, excellent don de Dieu,

DIEL' SEUL

Ma révérende Mère, Dieuseul.Dieuseul en trois personnes, etc. Il y a longtemps que je dis ces [-aroles : Dieu seul; et il y a longtemps qu'il lui a plu (par des miséricordes incompréhensibles qui me font trembler avec toute sorte de justice, vu le mauvais usage que j'en ai fait), me faire connaître qu'à pro(irement parler il n'y avait que lui seul ; que tout le reste était comme des ligures, comme des ombres, et pour parler mieux, n'était rien en sa divine i)résence. Mais je vous avoue que je n'ai jamais tant connu, comme je le vois présentement par une suite des miséricordes excessives de notre bon Sauveur, le bonheur et la grâce inestimables de n'avoir point de part à ces ombres, à ces ligures, i\ ce rien. Oh ! qui saurait le don de Dieu dans

Or.lJVRF.S COMPLETES DE BOLDON.

l;i privation îles créatures, et jiarticulièreiiieiil lie leur estime et de leur amitié ! Oh! qui saurait le don de Dieu d'eu être séparé, (l'en être rebuté, d'en être nié|>risé, d'ôlre mis au rebut et à l'écart comme l'ordure du monde ! Oh ! qui saurait le don de Dieu d'être anéanti entièrement dans leur esprit et dans leur cœur, et de n'avoir plus de idace que dans le cœur de Dieu seul 1 Je considérais hier les exils et les autres peines que le grand saint Jean Chrysoslome avait soufferts, et en môme temps les humiliations assez extraordinaires qu'a endurées une per sonne de ma connaissance : en vérité mon jiauvre esprit en était bien [jénétré, et je sentais mon misérable cœur, tout misérable (]u"il puisse être, dans des mouvements d'un amour qui l'enlevait k la vue de ces anéantissements dans les créatures. Ohl que Dieu est biin et bienfaisant, disais-je, dans ces séjiarakions! Oh ! que les Chrétiens ne connaissent-ils combien ces grâces sont précieuses ! Je ne suis pas surpris si un grand serviteur de Dieu, de notre temps, le P. Jean Chrysostome, du troisième ordre de la Pénitence, etdont la divine Providence nous a fait donner la Nie ou public, avait fait vœu de jeûner cent jours en l'humieur de l'incomparable saint Joseph, s'il obtenait, par son tout -puissant crédit, d'être méprisé de tout le monde; et je tiens ce vœu de l'un de ses enfants spirituels, feu .M.deBeniiôrcs de Caen, dont le livre Du Chrétien intérieur est l'un des ouvrages que notre bon Sauveur lui avait inspirés, sans avoir la |iensée que SCS sentifuents fussent jamais donnés au imblic. Je l'ai appris de ce grand serviteur de Notre-Seigneur et de son immaculée MèiC, qui, étant éclairé de la lumière divine, était lui-même tout [lénétré d'oiuuo [lour les anéantissements dans lcscréaiure.>. Certainement, à proportion iiu'elles sortiront de notre cœur, Dieu y entrera, et Dieu y 0|)érera seul quand il n'y en aura plus. Je prie en toute humilité notre bon Sauveur de remplir entièrement le vôtre, atin que ce soit lui qui gouverne par vous les filles de sa bienheureuse Mère; car les religieuses du Carmel lui appartiennent, en celte qnulité, d'une manière siiéciale. C'est pourquoi la séraphique sainte Thérèse remit le soin de la maison où elle était prieure, entre les mains d'une si bonne et si lidèle mère. Vous en savez la cérémonie et la manière dont elle en usa. lin vérité, on ne peut pas mieux faire. Je vous assure, et je ne puis en douter, que les pratiques de dévotion que votre charité vous pressa de faire en son honneur, pour l'incommodité que la divine Providence nous avait donnée à Chartres, ont eu une grande bénédiction.

La même Providence nous a fait donner au |iublic un petit livre De la présence de Dieu, depuis que nous avons eu le bien de vous voir. J'écris à Paris atin qu'on vous l'envoie. C'était bien la grande occupation de notre séraphique mère Thérèse (je l'a jielie de la sorte et j'en ai sujet), que la divine inésence. Ce petit livre, avec le divin

secours, pourra servir .'i la gloire de Dieu. Je salue votre bon ange, etc.

A Evreujc, ce 28 de janvier, fête des grandeurs du suradorable Jésus, et du ijlurieux saint Cyrille, l'invincible défenseur de la maternité divine de l'admirable Vicnje.

LETTRE XXXVn.

Le néant des créatures sera connu clairement au moment de la mort, mais trop lard.

DIEU SEUL

Ma révérende Mère,

Dieu seul. Dieu seul en trois personnes, etc. Certainement c'est une grande vérité qu'il n'y a que Dieu seul, et qu'en son adorable présence toutes les créatures disparaissent et sont comme si elles n'étaient pas. Tous les hommes connaîtront clairement leur vanité et leur rien, dans \e moment que la mort qui leur est à tons inévitable les en aura séparés : mais il sera bien tard, disait la séraphique mère sainte Thérèse, d'ouvrir les yeux quand il faudra les fermer. Bienheureux ceux qui les ont ouverts à la divine et pure lumière qui se reçoit par la sainte oraison aux pieds de Jésus-Christ ! C'est là que l'on découvre que tout ce que le monde estime et tout ce que le monde aime, pour me servir de l'expression de la grande sainte dont je viens de parler, n'est qu'une fourmilière de vers, que l'on en conçoit ensuite une horreur inexplicable, qu'on le fuit avec plus d'ardeur que si's amateurs n<3 le recherchent avec emprejsement. On cesse pour lors de s'étonner de ce que plusieurs de ceux «lui ont tenu le premier rang dans le siècle, ont quitié leurs couronnes, toutes les richesses, toutes les grandeurs de la vie présente, jioiir suivre Jésus-Clirist pauvre; et on voit très-clairement que si l'on marchait dans la lumière, il ne serait pas possible de fairc auireaient, à moins que le seul ordre de Dieu ne l'empêchât : car quel moyen de s'arrêter à ce que l'on voit dans un grand jour n'être rien? Comme l'on sait qu'il n'y a (|ue Dieu seul, c'est lui seul qui occupe et toute l'estime de l'esprit et toute l'atfection dUjCœur; et Jésus-Christ, comme (larle l'Apôtre, devient toutes choses en tous. [Coloss. lii, Il.j Ohl qu'à jamais il puisse être notre grand et unique tout, et pour le temps et fiour l'éternité! Ne regardons en toutes ciioses très-uniquement (jue sa seule gloire.

C'est cette vue, ma révérende Mère, qui me presse de vous recommander Mlle Biscain, afin qu'il soit glorifié en elle. Notre bon Sauveur l'attire singulièrement h lui ; et si elle se rend fidèle à ses divins attraits, ce sera un bon sujet pour sa gloire : son attrait la porte à être fille de sainte Thérèse, qui aurait voulu rester dans le pur^^aioire justju'au jour du juge. nent, pour p- un seul degré de gloire de Dieu ; il s'agit ici

de quelc|uu chose de plus. Vous verrez ce que vous pourrez faire, et assurément ce

l.ETTUES. — A IJNK RELIGIKLSE CARMELITE.

que v(iu,s ferez en celte occasion ne sera pas .sans récompense île la pari de Dieu, dont la divine providence saura liien suppléer à ce qui uiaïKiue h cette fille, par d'autres voies; car enlin nous servons un Seigneur riche à l'inlini, adniirahle dans ses divines libéralités, et qui ne se laissera pas vaincre par ceux qui quittent quelque chose )iour son honneur; sa très-sainte et divine volonté soit laite en toutes choses.

J'ai de la joie en Notre-Seigneur, et je n'en sais point d'autre, de ceijiie la divine Trovidence nie donne dans celte oci'asion d'avoir le bien de vous écrire, étant sur le point de m'en retourner à Kvreux, avec son divin secours. Je crois que Mme Biscaiii s'en retourne aussi h Chartres. Je lui ai i>arlé à Paris; la pauvre fetnme est plus heureuse (|u'elie ne pense: il fait bon avoir les veux fermés à tous les objets sensibles, avant que la mort le fasse; mais la lumière naturelle ne connaît point ce bonheur. Je salue, à notre ordinaire, tdus vos bons anges, tous les bons anges et saints patrons de <ie votre institut saci'é, de la ville et du diocèse où vous êtes, et suis, etc.

A Paris, ce 23 d'août, jout- de la fête de saint Philippe licnivy, de iorde des Strviles de la bienheureuse Vierge.

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