LETTRE XXXVIII
Je'fus prive' de tout, modèle du irritable CUretim. Mourir avant que de mourir . Bonheur de ceux qui sont privés de la vue du corps.
DIEU SEUL
Ma révérende Mère ,
Dieu seul , Dieu seul en trois [)ersonnes, et toujours Dieu seul dans l'union de notre bon Sauveur Jésus-Christ. Cet adorable Sauveur est l'exemplaire que le Père éternel a donné aux hommes jioiir l'imiter, et former leurs mœurs sur ses mœurs divines : mais l'on peut dire que l'une des choses qui éclatent davantage en ce sacré modèle, est la privation qu'il a voulu porter des choses créées, pour nous ajjprendre que c'est la voie dans laquelle doivent eutrer tous ceux i(ui veulent véritablement l'imiter. Le grand A[iôtre s'écrie, le considérant dès le premier instant de sa vie liua;ainement divine : // s'est anéanti lui-même, par la privation de toutes choses, ei j)is(ju'à lu mon de la croix (Philipp. Il, 7.) 'Joule sa vie a été dans une contiauelle privation, aussi bien que sa |irécieuse mort , et c'est un état qu il portera dans la divine Eucharistie jusqu'à la consommation des siècles. Voilà le modèle sur lequel nous devons toujours avoir les yeux arrêtés, et la séra)ilii([ue sainte Thérèse ne voulait pas que l'on en détournât sa vue. Tout le bonheur du Chiétien consiste à lui être conforme, et à le représenter dans ses états aiiéantissanl.>. Mais comment jouir de <-e bonheur sans jiarticijier à ses privations? et cumulent iiarticioer à ses [irivations, si
l'on n'est pas [irivé des satisfactions extérieures et intérieures, soit au corjis, soit à l'esjirit? Certainement il n'j a rien de plus aliligeant au véritable Chrétien que de se voir éloigné de ces anéantissements, à l'égard de ce que le corps et resjrrit estiment et recherchent naturellement.
C'est pourquoi les saints qui avaient la grâce du christianisme, et qui en faisaient un fidèle usage, ne se réjouissaient jamais jilus, que lorsque, selon la nature, ils avaient de plus grands sujets de s'attrister , et en cela ils étaient de véritables Chrétiens qui, vivant dans la chair, ne vivaient pas selon la chair; mais (jui, s'élevant par la foi audessus des sens et du raisonnement humain, et ne regardant pas les choses selon leur propre lumière , entrant dans la lumière qui est appelée admirable jiar le Prince des apôtres (/ Petr. n, 9), et qui est celle des disciples de Jésus-Christ , ne voyaient I)lus tout ce qui arrivait de plus désolant que comme l'adorable Jésus le voit, et ainsi avaient une haute estime des maux de la vie présente; car c'est ce qu'un Dieu fait homme a estimé. C'était le saint état où était ce divin solitaire qui ch.intail si mélodieusement, pénétié de joie de voir son pauvre corps qui tomt>ait par lambeaux.
Mais hélas I à (juoi pensons-nous? Ne fautil pas tôt ou tard qu'à la mort notre corps soit tout consumé, et que nous entrions dans une privation générale, sans la moindre petite réserve de la moindre chose?Oh! qu'il fait bon mouiir auparavant (jue de mourir 1 Aussi est-il écrit : liwnhcuieux les morts qui meurent! {Apoc.wv, 13. J Bienheureux donc ceux qui ont quel(|ue (lartà cet état de moi t avant que de mourir; à qui la divine Providence, comme la meilleure des mères, donne moyen de mourir volontairement [Kir une sincère soumission à sa conduite, avant que de mourir de ce monde, par la nécessité inévitalile de la mort involontaire.
Ces vérités me font assez voir que Mm3 B'scain, que vous voulez bien, ma révérende Mère, que je salue ici et son bon ange, est bienheureuse de ce qu'elle ne voit point. Ne faul-il pas que nos yeux se ferment à tous les objets quelque jour? C'est une grà^e précieuse que de les pouvoir avoir féru. es par un aciiuiescement aux ordres de la divine Providence. Mais en cela, comme en toute autre chose, il ne faut (las , m écouler, ni s'arrêter à la nature, dont notre vocation sainte nous a tirés : il faut vivre de la foi, et ne se conduire que par ses divines règles; c'est là la vie du Chrétien.
Oh! combien la vue de ces objets corporels et sensibles a-t-elle causé lajierte des âmes 1 Une infinité d'âmes géniiront éternellement dans les enfers, pour l'avoir eue trop bonne. De là vient que les saints ont eu une apidication singulière à la mortifier, et ils n ont cessé d'en recommander la mortification. Si Dieu tout bon veut bien lui-même nous l'ôter, c'est une faveur inestimable pour laquelle nous devons chanter mille cantique-; ue louanges et d'action» de grâces, bien loin
SiO
«Je nous en afllij^er. Oliîque la perte de^la vue du (.orps aide à la vue de l'âme , si 1 on en fait un usage chréiicn! qu'elle est avantageuse à découvrir la présence de Dieu en toutes choses , que les objets extérieurs ôtenl ordinairement! Je prie notre bon Sauveur et son immaculée Mère, que le petit livre serve à manifester celte présence divine. Je me réjouis dans le même Sauveur ue ce que vous l'avez reçu. Si son aimable Providence en fait venir à Chartres , qu'elle en soit à jamais glorifiée. Je salue, etc.
A Evreiix , ce o dr murf , veille de la fêle de sainte CuUile, refurmatrice de l'ordre de Sainle-Claire.