‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 232 sur 436 · LETTRE XLVII · texte numérisé non relu

LETTRE XLVII

Sur la nouvelle année.

DIEU SEUL

Ma chère fille, I! nous faut commencer des années éternelles , c'est-à-dire il faut que l'année que nous commençons, et celles qui suivront, s'il nous en reste encore, en s'écoulant et se peniant pour cette vie, nous produisent (les jours éternels qui ne finiront point : c'est-à-dire qu'il nous faut commencer ici-bas la >ie de la bienheureuse éternité, dont le contentement plein et parfait est de se contenter de Dieu seul , de sa seule estime et de sa seule amitié ; [lar un saint détachement de toute autre estime et de toute autre amitié : c'est-à-dire, qu'il nous faut sur la terre faire la volonté de Dieu comme elle se fait dans le ciel, y aimant ce qu'il aime, quoique rude et fâcheux à nos incli-

nations, y haïssant ce qu'il bail , quoiqu'agréable à iios sens et à notre esjirit, perdant tout notre plaisirdans le bon plaisir divin, jiour être ce ipi'il veut que nous soyons, et en la manière qu'il le veut, dans l'état où il nous veut. « Si l'on me demanilait , » disait sainte Catherine de Ciônes, « Oue voulez-vous? je ne pourrais jamais dira autre chose , sinon , je ne veux que ce ([ue j'ai dans le moment où je suis. » Prier, la très-sainte Mère de Dieu de nous obtenir quelque part à ces grAces, et les saints anges. Je salue le vôtre et celui de Mme Anne , et suis , etc

A Roucti, ce 21 janvier, fête de sainl^Jean Chrysostomc.

LETTRE XLVIIL

Détails sur la vie du P. Surin, Jésuite (21).

HIEU SEUL.

Ma chère fille,

Nous voilà h (22) où la divine Providence nous a conduit , et d'où nous devons partir, sous sa maternelle conduite, la semaine prochaine. Nous avons passé par plusieurs lieux où cette même Providence nous fait ressentir ses secours d'une manière miraculeuse, par les intercessions de la très-sacrée Vierge et des saints. Nous n'y avons pas oublié toute votre maison, dont les personnes nous sont très-présentes tous les jours plusieursfois devant Dieu. Confiezvous bien aux miséricordes de la divine Providence, sans vous abattre jamais pour tout ce qui jieut arriver, ni à l'extérieur ni à l'intérieur : mais dans tous vos besoins spirituels et temiiorels ayez recours sans cesse à une si bonne mère; je suis assuré qu'elle ne vous manquera pas. C'est un grand malheur à l'homme de demeurer en luimême, où il ne trouve que misères et faiblesses , et sujets de chagrin : et cependant on y demeure i>ar les réflexions que l'on fait, par l'occuiiation qu'on a de ses maux; ce qui ne sert qu'à tourmenter l'âme et qu'à affliger le corps. Notre secours est au nom du Seigneur; c'est là que nous devons lever les yeux : c'est de Notre-Seigneur Jésus-Christ que nous devons nous occuper ; c'est de lui qu'il nous faut attendre toutes sortes d'assistances, et en vérité c'est lui seul qui nous en peut donner de véritables. L'oraison doit donc être notre refuge en tous nos besoins et temporels et spirituels; et l'oubli de nous-mêmes et la désoccupationde nos travaux doivent faire notre grande pratique.

Je fais présentement une neuvaine pour honorer Notre-Seigneur Jésus-Christ en. la sainte mémoire du feu P. Surin, Jésuite. Je conseille à Marie Simon d'avoir re-

(20) Sur les premières années de l.i prédieaiioii «le Buudon à Evreux, roi;, sa Vie par M. Ciillei, p. 8j ilfi la seconde édition.

(21) Vut/.la Noie sur le P. Suri», c'

lie XXXV K

(2-i) Le nom du lieu esl effacé dans l'original, ici, el la. date de la lollre.

«àî;

ŒUVRES COMPLETES DE BOUDON

tours à cet hoDWie d'une sainîeté admirable. J'ai lu quelque chose de sa sainte vie; r>st un miracle étonnant de la divine Providence. Après avoir exorcisé les ]iossédi\s de Loudun, il fut lui-même obsédé, et en cette qualité il fut exorcisé luimême. Après avoir été délivré de l'obsession des démons, il a porté des peines semblables à celles de l'enfer, durant vingt ans, où ('lusieurs fois Notre-Seigneur lui a paru tel qu'il se fait voir k ceux qu'il condamne aux enfers, d'une manière infiniment épouvantable. Durant ce temps, il fut [irivé de célébrer la sainte messe , et pendant bien du temps réduit à ne se pas pouvoir mouvoir , en sorte qu'il le fallait assister comme un enfant, ne pouvant pas se déshabiller, il était contraint de demeurer toujours vêtu, même durant la nuit". Il passait pour un insensé, et quelquefois on le liait avec des chaînes. Un de ceux qui le gardaient. le battait à coups de poing et de l)âton; et une fois ij lui donna tant de cou|is de bâton sur la tête, qu'il le pensa tuer; et ce fut une merveille comme il n'en mourut pas. Mais cet homme 'de Dieu, <i"ane patience divine, n'en disait pas un seul mot de plainte et même ne donnait pas à connaître d'oii lui venaient les blessures q\i"on lui voyait en sorte, que l'on croyait que c'était lui qui, par quelque occasion, -.'était blessé ainsi. Je vous avoue que sa vie est un lies plus grands |irodiges de la divine Providence, dont on trouvera peu d'exemples, ni dans notre siècle ni dans ceux qui l'ont précédé. Je tiens à une bénédiction particulière la lettre qu'il m'a écrite, pour me remercier de l'approbation que j'avais donnée au toaie I" de son Catéchisme spirituel. Ah! Dieu, quel saint 1 et quelle merveille! et quel miracle parmi les saints! C'a été cependant durant ce temps-là de ses peines infernales qu'ilacom(iosé tous ses livres. La divine Providence nous a comblé ici d'y avoir trouvé un Père qui nous a fait mille amitiés, qui les écrivait sous lui; car, comme je l'ai dit , il ne pouvait pas se remuer, non |ias même la main. Kt ce qui est admirable , il a dicté ses livres dans l'ordre où ils sont par une pure lumière divine surnaturelle ; et il disait (lu'on lui avait ouvert comme une fontaine d où sortaient tous ces ruisseaux sans aucune peine : et après tout, il dictait tout cela, sans qu'il pût s'en servir pour ]ui-mâme. et sans que cela lui fît aucune impression pour lui donnerle moindre soulagement dans ses peines épouvantables. Certainement j'ai une grande confiance en ses mérites, et j'espère bien, avec le secours de la divine Providence, vous en écrire encore, i|uand cette môme Providence nous aura mis on lieu de pouvoir le faire et je vous |iourrai mander de faire quelques dévolions avec celles que nous pourrons faire avec le secouis divin, avec ses amis en Notre-Seigneur. Ke dites point le lieu d'où je vous écris, et comme je dois partirla semaine prochaine avec le secours de la divine Providence et sous lu protection maternelle de la très-sainte

Mère de Dieu, des bons anges et des saints, quand vous aurez ma lettre vous pourrez dire, en vérité, que vous ne savez où je suis.

En vous écrivant, j'écris à Mme Anne et .■1 Mme Simon ; je ne vous sépare pas. Je salue tous vos bons anges, tous les bons anges et saints patrons de la ville et du diocèse d'Evreux. Ne nous oubliez pas devant Notre-Seigneur et sa très-sainte Mère, et croyez que je suis, en leur amour, de tout mon cœur, eic.

Ce samedi 3 de juin, jour de la très $ainte Vierge et fête de sainte Clotilde.

LETTIIE XLIX.

Siir l'humilité de la mère Anne de Saint-Barthélémy, compagne de sainte Thérèse. Exemple de deux femmes aveugles.

DIEU SEUL

Mes chères filles,

Dieu seul. Dieu seul en trois personnes, etc. Son aimable et divine providence, notre bonne et fidèle mère, me fait vous écrire le 7 de ce mois de juin, le jour de la précieuse mort de la bienheureuse Anne de Saint-Barthélémy, la compagne inséparable de ia séraphique sainte Thérèse. Nous avons célébré les divins mystères dans une des églises des Carmélites, en l'honneur de la suradorable Trinité, jiour la remercier de la grande gloire qu'elle a reçue de celte bienheureuse dans laquelle elle s'est rendue admirable, et de toute la gloire qu'elle tire du saint ordre de Notre-Dame du mont Carrael. Je lui ai demandé sa divine protection pour vous, par les mérites de sa fidèle servante, bien grande à ses yeux, parce qu'elle était bien petite aux siens, et qu'elle était ravie de jiaraître telle aux yeux des autres. L'humilité a toujours été la vertu qui a fait les saints, comme l'orgueil le vice qui a fait les démons, et qui a précipité les hommes avec ces esprits apostats dans une perte éternelle. .Notre bienheureuse possédait celte vertu dans un degré héroïque dès sa jeunesse, et lorsqu'elle était encore dans le siècle; ce qui lui faisait jienser qu'elle élait coupable en des actions innocentes, et (lui la faisait gémir et demander pardon [lour des fautes qu'elle s'im|iutait, où elle n'avait pas manqué. Car c'est le propre des saints de s'accuser incessamment, et de croire que ceux qui les improuvent ont grande raison, [lendant que les pécheurs s'excusent toujours, n'ont que de l'aveuglement pour leurs fautes, s'imaginent être quelque chose, ou au moins veulent être estimés par les autres; ce dont notre bienheureuse était tellement éloignée, qu'elle disait, iorsqu'ellese voyait dans l'cslime, que c'était comme si on l'eût condamnée à la mort. C'est que ceux (}ui ont l'Esprit de Notre-Seigneur se portent une sainte haine : et tout [irésentemenl je viens de visiter une pauvre aveugle qui.

LETTHES. — A MADAME DE ROUVES,

éitint mue de cet Es|irit, nie pnrlant des injures et des mauvais IrailemcMits ijue les autres [lauvres lui font, lorsqu'elle mendie par les rues, me disait qu'elle aimait mieux, deux sous d'aumône avec de honncs injures qu'un éeu qu'on lui a|)|iortcrail paisiblement dans sa chambre. Une autre aveugle, que celle-ci a retirée jtar ciiarité avec elle, me témoignait en même temps les outrages qu'elle recevait pareillement, dont elle faisait plus d'état que de tous les honneurs du monde, bnlin l'iisprit de Notre-Seigneur est toujours le môme : bienheureux ceux qui en sont divinement animés 1

Je vous prie, si vous recevez des lettres }iour moi, quand vous en aurez un petit nombre, d'en faire un paquet et de me les envoyer. Mon adresse est chez Mme Fouquet, près du Val-de-drAce, faubourg Saint- Jacques. Je salue, etc.

LETTRE L

Voir Dieu en tout Dieu seul.

Ma chère fille, Nous avons beau changer de provinces et de villes : quelque ditl'érence (jue nous trouvions dans les lieux et dans les nersonnes, jiartout nous n'y psuvons voir qu une même chose qui est Dieu seul. Aussi est-ce Dieu seul, partout, f|ui ayant donné l'être à tout ce qui y est, conserve et fait subsister ce tout, par une providence si douce, mais si continuelle, que s'il cessait un moment d'y veiller avec les soins ordinaires que son amour lui eu fait prendre, ce tout ne serait plus rien; en sorte qu'il est très-vrai de dire, que nous ne sommes et que nous n'agissons que parce que Dieu nous fait être et nous fait agir. C'est donc Dieu seul qu'il faut voir en tous ses ouvrag(^s, dans tout l'univers, dans toutes les créatures que nous voyons et dans nous-mêmes, puisque sans lui tout le monde, et ce monde (pie nous connaissons, et ce nous-mêmes, n'est rien du tout. Cette vérité, {{u'à proprement parler il n'y a que Dieu seul, à raison que tout ce qui n'est pas lui n'est rien, met l'âme dans un état bienheureux, la délivrant de toute crainte et de tout désir, passions qui mettent le trouble et la peine dans la plupart des esprits. Car assurément celui qui ne craint rien, et qui vit sans désir, possède une grande paix : mais quel moyen de craindre ou de désirer à l'âme convaincue qu'il n'y a que Dieu seul? il n'est pas possible, à moins que de se laisser aller à l'extravagance et à un haut degré de folie ; car comment craindre ce qui n'est pas, ou le désirer? Voilà ce qui a établi la paix des saints; j)aix si forte que toutes les peines et toutes les contradictions des hommes et des démons ne peuvent la troubler; paix si douce, quelle surpasse, selon la pensée de l'Apôtre, tous sentiments humains (Philip. iv,;7) ; paix si immuable, que la vie et la mort ne la peuvent changer, ayint son a[)[!ui sur Dieu

seul q\ dans I'

seul qui est une vérité éternelle, sur Dieu \ii prend [lour une de ses qualités Ecriture, qu'il est le Pieu qui ne chanye point. [Maluch. m, 6.) Que Nolre- Seigiieur, par le cœur sacré de sa virginale Mère, par ses anges et ses saints, ne permette jamais que nous changions dans l'union de son divin amourl Je salue Mme Ai;ne et vos saints anges, etc.

A Tours, ce 30 aottt, jour de samedi, consacre'en l'honneur de la très-digne Mère de Dieu, et le jour de la fête de saint Fiacre, l'un de ses plus zélés serviteurs.

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