CHAPITRE IV
De son amour pour tout ce que Notre-Seigneur aaimé; et premivremcnt de sa grande dévotion à la très-sainte Vierge.
La véritable union avec Notre-Soigneur Jésus-Christ fait entrer dans ses mômes sentiments, et porter ses mêmes inclinations. On regarde et on fait état dos choses par sa lumière, et par l'estime qu'il on fait, on veut ce qu'il désire et on aime ce qu'il aime. Cette vérité doit donner un grand sujet de crainte à la [ilupart des Chrétiens, qui sont si éloignés dans leurs sentiments dos maximes de Jésus-Christ, et si opposés dans leurs all'ections à ses inclinations divines. Car quelle union peuvent-ils avoir avec cet aimable Sauveur dans cet éloignomcnt et cette opposition aux maximes qu'il a pratiquées et enseignées pendant sa vie? Comme le P. Seurin possédait la véritable union avec Notre-Seignour, et d'une manière admirable, toutes les pensées de son cœur n'allaient (jue vers les choses que Jésus aimait : et comme entre toutes les créatures, la irèssainte et immaculée Vierge a été le sujet des
plus douces coin|)iaisances du Fils de Dieu, qui môme l'a bien voulu choisir (lour sa très-digne Mère; c'était pour elle que le cœur de ce Père, après Jésus et pour Jésus, avait do jilus ilouces , de plus tendres et de plus fortes inclinations; il l'honorait comme sa jirincessc et sa bonne •iiiaitrosse; il en dépendait comme de sa reine; il la regardait comme sa patronne; il avait recours à elle comme à son avocate, et il l'aimait comme sa très-douce et très-lidôle mère.
Qui pourrait dire ici les grandes tendresses de son cœur pour une mèi'e si aimable? Il ne pouvait se lasser de l'appeler par ce doux nom d'amour. On l'entendait dire et répéter mille et mille fois dans ses sentiments d'une suavité inexprimable, parlant à la très-sacrée Vierge : .Ma mère, ma chère, ma bonne mère l Mais s'il avait un cœur d'enfant pour Marie, Marie lui montra bien qu'elle avait pour lui un cœur de mère. Sainte Brigitte, dans ses révélations, dit avoir appris du ciel, que ceux qui auraient recours à sa grande reine sous la qualité de mère, et qui l'invoipieraient avec; une solide dévotion tous les jours par le verset de l'hymne Ave, maris Stella, et qui commence par ces mots : Monstra te esse malrem, le répétant trois fois, en ressentiraient la maternelle |iroleclion. Peul-ôtre que cotte lumière du ciel a servi d'occasion à (ilusiours communautés et maisons particulières pour exercer cette pratique avec beaucoup de bénédiction ; mais il est assuré que le P. Seurin en fit une douce expérience, par la protection maternelle de l'admirable Mère du Dieu sur tout ce qui le regardait, durant tout le cours de sa vie et au moment de sa précieuse mort.
Car il faut avouer que cette protection a éclaté d'une manière merveilleuse en sa personne contre les attaques les plus furieuses de l'enfer. En voici des preuves tout à fait convaincantes. Lorsque le Pèro fut à Loudun pour y faire l'ollice d'exorciste, il y avait longtemps que tous les sentiments de' volupté étaient éteints en lui par une grâce particulière de notre libérateur; comme il est rapporté de saint Ignace de Loyola qui a possédé ce môme privilège depuis sa conversion par les intercessions de la très-pure Vierge à qui il s'était adressé avec beaucoup de confiance pour ce sujet, et qui l'honora d'une apparition miraculeuse où elle lui laissa le don singulier qu'il lui avait demandé avec une grande humilité. En cela, aussi bien que dans le reste, il était digne et véritable enfant de saint Ignace. Mais les démons ne pouvant sui)[iorler une si grande imrelé, consiiirèrent ensemble, et n'oublièrent rien pour la lui faire perdre.
Isacaron qui éiail l'un des démons possédants, et qui était le démon qui avait pris à tâ(;he de le porter à la volupté, prit un dessein furieux de l'attaquer de toutes ses forces, et de triomjihor, s'il le pouvait, de cet homme vierge. Il l'attaqua même à force ouverte, le tourmentant sous diverses figures de serpent, de chien ou de quelque autre
lie
animal. Cependant pour l'ordinaire il le molestait sons la forme d'un serpent qui s'entortillait surson corps entre ses vêlements et sa chair. Aussi ce démon disait que le nom ii'Jsararon lui avait été donné par de certains peuples étrangers, et (ju'il signifiait en leur tangue serpent lortu. Cette vexation diabolique SQus une ioruie si monstrueuse et en la manière qu'elle se faisait, causait une horreur naturelle au Père, et lui donnait un étrange tourment, d'autant plus qu'elle lui dura une année entière ou davantage sans presque aucun relâche. Ce fut la nuit du dix-neuvième de janvier que commença cette obsession secrète , qui l'allligea sensiblement jiar des tentations extraordinaires contre la pureté . C'est ce qui le pressa de se mettre tout de nouveau sous la protection de la très-sainte Vierge.
Il fut insjiiré de s'en représenter la flgure dans son imagination, l'y regardant comme tenant son Fils entre ses bras; et dès la première fois qu'il sefut formé cette image sainte, il en ressentit bientôt les elfets. (0 aimable Vierge , qu'il t'ait bon avoir recours à vous!) Car l'opération du démon diminua, et en peu de temps elle fut entièrement amortie. Cependant le démon redoubla ses elforts, mais sans ell'et, le Père demeurant insensible comme une pierre à toutes ses attaques; de sorte qu'il en était lui-même tout étonné, parce qu'il savait assez ce que peut faire l'opération diabolique sur des sujets faibles comme les hommes, et combien elle surpasse toutes celles de la nature; et néanmoins il voyait qu'elle demeurait sans clfet à la seule présence d'un objet imaginé, n'ayant |)oint d'autre application à son mal que la seule pensée. Ce secours de la puissante Mère de Dieu lui redoubla le courage, lui donna la force de se moquer du diable, et lui laissa la liberté de dormir le lendemain de la première nuit oiî il avait été secouru si favorablement |)ar la Mère de la miséricorde. N'ayant donc rien communiqué à personne de ce qui lui était arrivé, il s'en alla le matin à l'exorcisme, et ayant demandé au démon en langue latine": Qui t'a empêché? [lar rapjjort à l'attaque secrète qu'il lui avait donnée la nuit; il répondit incontinent : C'est Marie. Le Père ensuite l'ayant interrogé comment il avait été arrêté, le diable répondit que s'apercevant de l'inutilité de tous ses etforts, il était entré dans son imagination, et qu'il y avait trouvé ce qui l'arrêtait.
Cependant Isacaron , qui est pomme un autre Asmodée dans ses opérations, ne se lassant point d'attaquer le Père, ce serviteur de Dieu et du sa très-jiure Mère, continua toujours à se servir de son remède avec bien du succès et du repos. Le démon fit tout son possible pour envelopiier l'image de la très-sacrée Vierge, que son fidèle dévot formait sans cesse dans son imagination, tâchant d'y en substituer d'autres qu'il y jmiirimait si vivement, qu'il y avait des mcipients où il ne restait aucun vestige de cette jftinle image de la Mère de Dieu, que le
Père s'était formée avec tant de soin. Dans ce temps le démon lui donnait de cruelles atteintes; mais aussitôt que l'image sainte de la très-pure Vierge paraissait (ce qui ne tardait guère), la tempête cessaittout h coup. Un si heureux succès causant une extrême confusion aux démons, ils conspirèrent tous ensemble pour se joindre à Isacaron, et pour éprouver s'ils ne pourraient pas rem|iorter ce qu'un seul n'avait pu gagner. Pour ce sujet, Leviathan , le piemier des démons possédants, et le plus violent dans sa force, qui avait blâmé ses suppôts de leur peu de courage, s'étant saisi d'un corps emprunté, vint une nuit tourmenter le Père d'une manière épouvantable; mais se tenant ferme dans la représentation de la très-sainte Vierge, le démon demeura confus de ce que tous ses efforts ne causaient |jas même \a, moindre impression ; et après une demiheure de combat, le Père lui |iarla avec tan^ de vigueur et d'assurance, qu'il fut obligé de se retireravec honte. Ces combats, comme nous l'avons dit, durèrent une année ou plus, et le jour aussi bien que la nuit, presque sans aucun relâche; ce qui fut au serviteur de Dieu une peine que l'on ne peut expliquer, aussi bien qu'une occasion perpétuelle durant tout ce temps-là d'un glorieux triomphe, par les assistances de la Mère de Dieu.
Si les sacrées images des saints ont mis en fuite les démons, comme nous le lisons dans leur histoire, il ne se faut pas étonner si l'image de leur reine a détruit tous les efforts de ces esprits infernaux. On ne peut jamais assez dire les grands effets que la divine Providence ojièie par les moindres choses qui regardent la Souveraine des anges et des hommes. Saint Grégoire le Grand, ayant fait porter sa sainte image dans une procession [lublique [lar les rues de Rome, qui pour lors était infectée de la jieste, pour en obtenir la délivrance par ses puissantes intercessions, l'on reconnut que l'air se purifiait dans tous les lieux oii cette sainte image était portée; Dieu voulant témoigner par ce miracle l'incomparable pureté de sa bienheureuse Mère, dont l'image ne pouvait compatir avec aucun air qui fût impur. Combien de personnes jnt été touchées et ont reçu des grâces extraordinaires à la seule vue de ses images, ou les [)ortant sur elles avec dévotion 1 Nous avons remarqué dans notre livre des Avis catholiques louchant la véritable dévotion de la bienheureuse Vierge, qu'il est rapporté dans l'action quatrième du second concile de Nice, que le diable parut h un anachorète qu'il travaillait extraordinairement par des tentations contre la ]>ureté, lui disant que jamais il ne le tenterait, s'il cessait d'honorer une image delMarie, mère de Jésus; ce que l'ermite ayant ap|iris au saint abbé Théodore, il lui donna avis qu'il lui serait plus expédient d'être exposé aux tentations les lilus infâmes, que de manquer à aucun des devoirs de religion qu'il pratiquait en l'honneur de la tiès-sacrée Vierge devant soa
L'IIOMMK DE DIEU. - l'AM. II.
image. V.l de vrai, (jiioiqui' les tentalions aa sujel de riiiipureté soiciil Iros-dangercuses, eependaiit il est vrai (]u'il n'y en a point do (ilus redoulaliles que (elles qui (lortenl au relAcheinent de la dévotion à la Irès-purc Vierge. Dans la inôuie action il est remarqué (|u'un homme jiossédé du diable en avait été délivré à la vue d'une image de la très-sainte .Mère de Dieu, le diable coid'essant qu'il ne ptmvait demeurer dans un lieu où l'on lionorait eette image sacrée. On lit encore au môme emlroit la punition miraculeuse d'un misérable qui avait méprisé «ne de ses saintes images. C'était aussi le grand conseil du P. Seurin, « que pour triom|jher des démons et h la vie et à la mort, il fallait avoir une sincère dévotion à l'immaculée Mère de Dieu; » imitant en cela son très-digne Père et fondateur, le bienheureux saint Ignace, comme nous l'avons dit, qui a excellé dans une dévotion cordiale pour celte mère d'amour.
Nous lisons dans les actes de ce grand saint, qu'ayant été touché de la imissanle main de Dieu, il commença sa très-sainte vie par un [)èlerinage qu'il fit en l'église célèbre de Notre-Dame de Montferrat ; que ce fut dans ce lieu sacié qu'il contia tous ses généreux desseins et toutes les résolutions qu'il avait prises, à l'auguste Ueine de tous les saints. Le Père Seurin h son exemple fut en dévotion à Saumur où il y a une église consacrée à Dieu sous une invocation très-particulière de Notre-Dame, pour mettre entre ses mains l'affaire importante de la possession de Loudun avant que d'y travailler; et la confiance qu'i! eut en celte mère de bonté ne l'ut pas sans un heureux succès : car elle l'assista visiblement contre les démons, et lui en fil remporter de glorieux triomphes.
Ce fut par son pouvoir qu'Isacaron, le démon d'impuieté, fut chassé, ayant écrit sur la main de la Mère des Anges qui en fut délivrée, le saint nom de ilarie. Mais avant que de sortir, il fut contraint de publier maigré lui sa puissance, ses graiideurs et ses louanges. Nous lisons la même chose en la vie de saint Dominique, où il est rapporté que cet homme apostolique exorcisant une personne possédée de quinze mille démon>, parce qu'elle avait parlé contre les quinze mystères du sacré rosaire, ces esprits mallieureux furent obligés, avant leur sortie, de déclarer les grandeurs de l'incomparable Mère de Dieu. C'est elle, disaient-ils, qui réduit tous nos etforts au néant, comme le soleil dissipe les ténèbres; c'est elle qui découvre toutes nos finesses; un seul de ses soupirs a plus de forces que toutes les prières des saints, et nous la craignons plus que tous les bienheureux du ciel ensemble; c'est elle dont Dieu se sert pour conserver la foi, et elle obtient le paradis à ceux qui lui sont véritablement dévots. 0 notre ennemie ! s'écriaient ces esprits misérables, noire confusion! voie du ciel infaillilile ! c'est toi qui détruis toute la jiaissance de l'enfer. Elle le lit bien paraître en toutes les occasions
de la possession de Lomiun ; en voici ui:o fort remar(]ualile. Les démons, par un pcrniission secrète de Dieu, faisant leurs efforts p(jur |!erdre de réputation et d'honneur la Mère tles.\nges,lui donnèrent une grossesse apparente, ce qui lui était un sujet d'une dei'iiièro humiliation; mais la très-pure \ ierge Jeta la confusion sur ( eux (jui la voulaient donner; car elle contraignit les déiuons de délivrer la Mère de cette grossesse apparente, comme ils l'avouèrent euxmêmes. Mais (ommc ils lui avaient causé celte marque apparente par quantité de sang qu'ils avaient amassé dans son corps, il? le lui firent vomir durant vingt-quatre heures, dont rillu>tre évê(]ue de Hazas qui était pour lors, fut témoin. Ce fut encore au jour de la triomphante Assomption de cette grande reine, ijLie la .Mère des Anges entendit distinctement une voix miraculeuse qui lui jiromit la délivrance du dernier démon qui lui était resté; et ce fut le dix-septième de septembre, jour consacré à la fête de ses grandeurs, que la uière fit le vœu d'aller au tombeau de saint François de Sales, (lour obtenir cette grâce, selon l'ordre de Dieu, qui lui avait été signifié.
Ce fut enfin par cette aimable aurore, .e jour de sa fête du mont Carmel, que la lumière counnença sensiblement à paraître ilans l'esprit du P. Seurin, après tant de sombres imits et de |ieines de réprobation ([u'il avait portées, comme nous le dirons ci-après. Dieu aidant. 11 est vrai que ce [loint du jour fut encore obscurci durant quelques années par jilusieurs nuages qui s'élevèrent de nouveau, et qui lui cachaient la lumière de cette divine aurore ; le temjis n'étant pas encore arrivé, que la divine Providence avait ordonné |)0ur le recouvrement de son entière liberté. Mais enfin elle lui fut redonnée avec toutes les [dus saintes bénéilictions des grandes miséricordes du Seigneur, qui sait vivifier d'une manière puissante ce qu'il a mortifié, et élever jusqu'aux cieux ceu\ tju'il a jetés jusqu'au jilus profond des abîmes. C'est la grande doctrine des saints, que la sacrée Vierge est le moyen dont Dieu se sert davantage [lour exécuter les desseins de sa divine i)rovidence. Heureuse l'âme qui lui est saintement liée par un amour fidèle I qu'elle se réjouisse en Dieu son Sauveur, qui lui a fait une grâce qui est une source féconile de bénédictions! Oh! si l'on savait ce que c'est que d'avoir une solide dévotion à l'immaculée Mère de Dieu, que ne ferait-on jias? que ne soutfrirait-on pas pour posséder ce don de Dieu? Aimable ^'iel■ge, qu'un chacun porte ses inclination^ où il voudra, pour moi, tout mon jjlaisir sera de vivre et de mourir à vos pieds, comme aux [)ieds de ma bonne et chère maîtresse, et de ma très-douce et très-fidèle mère. Très-aimable Vierge, il me semble que mon cœur vous aiiue; mais faites qu'il vous aime davantage, pour ne plus vivre et ne se plus nourrir que des vives ffaramesde votre pur amour, parce ijue c'est le |mr amour de Jésus, qui soit à jamais notre grand et
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grand et unique tout en toutes choses.