‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 283 sur 436 · LETTRE CXX · texte numérisé non relu

LETTRE CXX

LETTRE DE M. ItOlOON A MADAME LA SIPÉ- RIEUIE DES mSlLlNES d"ÉVKI;IX.

Relnlion de son voywje d' AHemwine.

DIEL SEl L, DIEU SEUL, DIEL SEl L.

Ma révérende mère, Dieu seul, Dieu seul, et toujours Dieu seul dans runion de notre iion Sauveur Jésus-Christ; cardans la |»ure vérité, dans ijueKiiie lieu que jo puisse ôtre, et dans quelqueditl'érencedeteai[)squeje me trouve, et dans quelque état que je sois, je ne saurais dire autre chose (]ue Dieu seul : et comjuent pourrais-je dire autre chose, puisque je ne sais autre chose? Ah ! de tout mon coeur, c'est tout ce que je sais, tout ce que

i"e veux savoir, dans le temps et dans "éternité. Quand Dieu seul est dit, je n'ai plus rien à dire. Ces expressions. Dieu premièrement , et après , queU/tic attire chose, me sont tout à l'ail h dégoût. Quand Dieu est dit, il me seiuble que tout est dit, eten premier lieu, et en second lieu, et en troisième lieu, et toujours. Disons-le, disons-le donc uniquement, et dans tout le reste de notre vie, et à la mort, et éternelleicent après la mort. Dieu seul donc en Alleinagne aussi bien que dans toutes sortes tl'autres lieux.

Je |)ensais bien, ma chère mère, tenir caché le voyage que la divine Providence nous y a fait faire, notre vie devant être cachée avec Jésus-Christ, en Dieu: mais cette divine Providence ayant voulu qu'on ail mandé ce voyage en France, ses divins intérêts nous incitent à en parler, puisqu'il lui a plu le faire connaître. Nous vous avouons que c'est avec peine; et cependant nous nous sommes sentis pressés puissamment et plusieurs fois de le faire. N'est-ce point que Dieu tout bon et tout miséricordieux veut que nous racontions les Jjontés el les miséricordes de son aimable providence?

Car quelquefois, dil votre B. P. saint Augustin, Dieu le veut de la sorte ; et il enseigne même ipie pour lors il le faut faire avec grand soin, (larce que, dit cet excellent docteur, si la créature y a quelque part, ce n'est pas à elle que la gloire en est due, mais à Jésus-Christ.

C'est aussi ce que je v^ux faire ; c'est la gloire de so:i aimable providence que je désire vous faire connaître dans celte lettre, dans laquelle vous verrez un petit abrégé d'iine jiartie du voyage qu'elle nous a fait faire ; car il nous reste encore plus de temps pour l'achever et pour retournera Evreux. 'i elle eu dispose de la sorte, que celui qui a

'Jii

été employé depuis qu'elle nous en a fait sortir. Joignez vos prières avec les nôtres, pour demander à notre bon Sauveur la continualion de ses miséricordes, el pour lui rendre grAces de celles qu'il nous a faites. Nous le prions, prosternés en sa divine présence, (|uc celle lettre soit du nombre de eelles dont parle saint Augustin, qui jettent le feu du divin amour qu'il est venu apporter en terre, qui répandent la bonne odeur de cet aimable Sauveur, et dont toutes les paroles aillent à lui rendre la gloire qui lui est due, afin que vous el les autres qui sont dans la divine crainte eu inagnitiiez son saint nom.

Son aimable providence, qui nous sert de la meilleure el de la plus tidèle des mèies eu toutes sortes d'occasions, nous ayant fait ressentir ses secours d'une manière douce, mais puissante, jusque dans les moindres choses, dans le chemin que nous avons fait de Paris à Metz, nous a donné logement en celte ville chez un conseiller du [larlement, dont il y a longtemps que la charité nous est connue ; et il nous eu donna encore des témoignages pressants avec des bontés toutes singulières. Nous avons eu l'honneur d'y voir le très-illustre (irélat qui nous y a reçu avec une charité que j'aurais peine à vous dire, et dont il nous reste une éditication très-grande, et une reconnaissance particulière. Nous avons peu resté en cette ville, étant pressé de nous rendre à Strasbourg pour aller en Bavière. Dans le peu de teiujis que nous y demeurâmes, nous eûmes la grâce de nous y entretenir du royaume de Dieu, et de tàcheV, eusa divine vertu, de nous V enllaramer de son saint el pur amour, avec les religieuses Carmélites de la reforme de Sainte-Thérèse, avec les religieuses^ do Sainte-Claire de l'étroite observance, c'està-dire les tilles de la divine Providence, car elles sont, pour parler avec un grand personnage, tout à la charge de cette aimable Providence, n'ayant aucun bien temporel, et gardant une parfaite pauvreté; .avec les religieuses de la Visitation de Sainte- Marie, et avec les filles de la Propagation de la foi. Mais ce qui nous y a été un etïet d'une Providence singulière, c'est le précieux et sacré trésor des reliques de saint Henri, empereur, et de sainte Cunégonde son épouse, vierge. Il faut avouer que ce nous lut un svijel d'une consolation Liieii particulière en Noire-Seigneur, lorsque allant rendre visite aux religieuses de l'ordre de Saint-Dominique, comme elles avaient lu notre petit livre de Dieu seul, et qu'elles savaient que nous portons le nom du grand saint Henri, elle nous dirent qu'elles eu avaient le chef, et qu'ensuite elles voulurent bien nous le montrer, et même le mettre à nu entre nos indignes mains, atiu que nous eussions la grâce de toucher une relique si précieuse. 11 est dans son entier, et il inspire un doux et saint souvenir de l'Ksprit- Saint ijui i'a anime, et de l'aliondance des

(II) Cette lurc n'est point signée, mais die Cil de l'écriture de Boc.deii.

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grâces iloiit il a été rem|)li. Elles ont été bien spéciales, puisqu'un si grand emiiereur a vécu et est mort vierge avec sainte Cunégonde, son épouse, dont le chef est aussi gardé au même lieu; et cela au milieu des délices d'une cour tlorissante. Mais il avait une protection puissante de la Vierge des vierges, à qui il avait une dévotion admirable ; et l'une' de ses pratiques, arrivant à Rouie, était de passer la nuit enlière en oraison en l'église de Sainte-Marie Majeure, dans la- (|uelle il a reçu des grâces très-extraordinaires de cette Mère de bonté. Nous avons encore regardé les reliques saintes que l'on nous a montrées dans le commencement de noire voyage, comme un efifet de la divine Providence, en ce qu'allant en Allenia,^ne, l'on nous laisait honorer les reliques d'un saint qui en avait été empereur, et auparavant duc de Havière, fjui était la partie d'Allemagne où nous devions nous rendre.

De .Metz, la divine Providence nous mena à Nancy, où nous n'eûmes que le loisir d'y [)8sser un jour ; et ce fut le jour de la Pentecôte. Une lionne et vertueuse veuve nous y a logé avec une grande charité ; et notre bon Sauveur nous y fit la grâce d'aller le matin de ce jour, parmi les lidèles, faire un petit pèlerinage à un demi-quart de lieue, uu environ, de Nancy, à une chapelle déiliée à Dieu sous l'invocation de Notre-Dame de Bon-Secours. Nous y célébrâmes les divins mystères, et nous y laissâmes de quoi «voir un cierge d'une livre pour faire brûler devant l'image de la très-lieurense Vierge, la mère de tout vrai secours. Nous passâmes l'après-tliner chez les religieuses de Notre-Dame du Refuge. C'est dans ce lieu qu'est enterrée leur sainte fondatrice, la vénérable mère Elisabeth de la Croix de Jésus, qui a été un des prodiges de sainteté de noire siècle, et que la toute-puissance de D'eu honore de miracles étonnants. Nous estimons à une grâce singulière de ce que la divine Providence s'est voulu servir de nous, chétif instrument que nous sommes, pour donner au [lublic la Vie d'une si auulirable créature, et dont la vie n'a été que croix «:ontinuelles.

Le lendtmiain nous iiartîmes pour Strasbourg, ne |)Ouvant dliférer noire voyage ; car étant jour de fête nous ne devions pas nous melire en chemin, si la nécessité de la voie |iublique que nous prenions ne nous y eût obligé.

Etant arrivé à S'.rasbourg et descendu dans une hùtellerie luthérienne (et je ne sais s'il y en a d'autres dans cette ville), la divine Providence, notre bonne mère, nous logea chez les Pères de la Co:iipagniede Jésus. Ce sont ces Pères qui ont soin du séminaire du diocèse ; et dans ce séminaire, .'es ecclésiastiques y sont fort bien instruits des matières de controverse, ce (pii est une chose tout à fait nécessaire dans ce pays-là : ils y font de très-bonnes études en théolo-

gie, ils y sont élevés dans la piété, et ils y sont nourris et entretenus même d'habits, sans qu'il leur en coûte rien. Les Pères Jésuites n'ont |ioint d'autre église que la cathédrale, et ils y font leurs exercices de piété. La cathédrale est une grande et magnifique église, où l'on voit une des plus belles tours de l'Euroiie. Elle a été possédée par les luthériens plus d'un siècle: la piété du roi l'a fait rendre aux catholiques ; et l'on i)eut dire avec vérité que la divine Providence se sert des armes victorieuses d'un si grand monarque pour abattre l'hérésie et foire triompher la religion (i2). Les dimanches on y fait deux sermons, l'un en notre langue, et l'autre en allemand; ce sont deux Pères Jésuites qui les font. De plus, le Père recteur fait la controverse avec une bénédiction merveilleuse. Les luthériens sont étonnés d'ajqirendre les vérités que notre foi enseigne ; car leur malheur est qu'on leur en im|iose sans cesse, leur faisant croire que nous sommes dans des erreurs épouvantables, ce qui leur donne de l'horreur de notre sainte religion. Tous les jours il s'en convertit, et vous ne sauriez croire la bénédiction que Dieu donne aux travaux des Pères Jésuites : certainement l'on peut dire que le doigt de Dieu y agit. Le jour que nous partîmes de cette ville, leuf personnes devaient faire profession de la foi catholique. Plusieurs même de leurs faux pasteurs se convertissent. (Les luthériens les appellent jjastewrs, et non [)as ministres, comme les calvinistes.) C'est une grande consolation pour les fiuèles d'avoir vu le Père recteur dans la grande église de Strasbourg monter en chaire, et deux pasleurs luthériens à ses deux côtés renonçant publiquement à leur héiésie. L'on a vu dans cette même église, des soldats, des capitaines, et d'autres oflîciers hérétiques, abjurer publiquement leurs erreurs; et il y a même eu des commandaiits qui, dans leur abjuration, ont fait dos discours publics'si touchants, que les premiers ofliciers n'ont pu s'empêcher <Je |ileurer de joie devant tout le peuple. C'est une chose merveilleuse, mais iiès-édi liante de voir le zèle des soldats catholiques. Quand quelquesuns de leurs camarades ou de leurs officiers se convertissent, on les voit s'assembler dans l'église à grandes troupes et en fort bel ordre, pour assister à l'abjuration : on conduit les nouveaux convertis avec quantité de llambeaux allumés ; on fait sonner le carillon aux cloches de la (cathédrale; les orgues jouent ; toutes les personnes les plus considérables s'y trouvent : il n'y a rien de idus touchant. Le jour que nous partîmes, le Père recteur nous dit que la cavalerie (levait montera cheval et l'infanterie se mettre en bel ordre proche la cathédrale, pour rendre plus solennelle la profession de foi de l'un des officiers.

La procession du très- saint sacrement se

(42) Snasboiit'g se rendit au roi la ciliniilralc eiaii aux hitlicriciis.

JU ,c(iti iiibrc 1C81. Il y avait aiors cent ciii<niaiile-deux ans ((ue

LETTRES. — A MADAME LA SUPERIEURE DES UtlSULINES.

Oïft

fait avoc pompe, et ces iiauvros lulhériciis sont dans leurs cliaiiibres, dont les l'enôlres sont pleines jusqu'auv toits pour la re^çarder passer, tous dans un jf'aud respect. Présentement leurs iiastcurs ne veulent [ilus disputer avec les Pères Jésuites, et ils renvoient leurs ouailles qui ont des diflicullés sans vouloir entrer en eonléreiu-e, leur disant qu'ils se contentent de prêcher la jiarole de Dieu, sans se niôlcr de controverse. Cependant les lauv pasteurs prêchent tous les jours dans leurs temples, je dis les jours ordinaires que l'on appelle ouvriers ; ce que j'ai remarqué non-seulement dans Strasbourg, mais dans les antres villes luthériennes. Hélas I si le faux zèle d'une religion hérétique donne une si grande et si longue attention à ces misérables jiasteurs, que devrait faire le zèle des véritables pasteurs dans la religion catholique? 11 y aurait ici bien sujet de soupirer. Ce qui est encore très-remarquable, c'est que plusieurs des soldats ou olliciers convertis le sont en toute manière, à l'égard des mœurs aussi bien qu'à l'égard de la doctrine : ainsi l'on en voit qui ne faisaient que blasphémer le saint nom de Dieu, qui ne jurent plus, et qui sont entièrement modérés en leurs paroles et en leurs actions. Plusieurs villages tout entiers se sont convertis.

Nous eûmes une consolation très-grande en Notre- Seigneur en célébrant les divins mystères dans la cathédrale, d'y voiries intérêts de notre grand Maître" rétablis, d'y voir rétabli le très-saint sacrifice de la messe qui y avait été anéanti depuis tant d'années. Il y a dans cette ville un monastère de religieuses de la Visitation de Sainte-Marie, qui sont venues de la Franche- Comté. Comme elles entendent notre langue, nous allâmes les voir, et la supérieure, qui est à présent une princesse de la maison de Bade, ayant bien voulu faire venir toute la communauté à la grille, cela nous donna lieu de nous entretenir avec les bonnes religieuses du royaume de Dieu et nous en avons reçu une très-grande éditicalion; car cette bonne [irincesse supérieure et les autres nous ont parlé dans les sentiments de l'Evangile, dans l'estinie de Dieu seul et dans un grand mépris du monde et de tout ce que le monde estime.

Dans ce temps-là, la personne à qui madame la duchesse de Bavière avait donné ordre de nous conduire vers Son Altesse sérénissime, étant arrivée, nous fûmes obligé de quitter Strasbourg, ce que nous n'eussions pas fait sitôt; mais comme l'on avait un carrosse pournous mener, il n'était pas à pro|)os de ditférer. Nous vous parlons avec confusion de cette manière de voyager; car elle ne va guère à un pauvre ecclésiastique comme nous sommes : mais la nécessité nous a obligé de la prendre, n'ayant pas de lorces suffisantes pour aller à pied, comme c'est le propre des pauvres. Cette confusion nous a été et nous sera d'une durée perpétuelle, Son Altesse nous donnant toujours un carrosse uour faire nos vovages; et sa

charité est si grande, qu'elle voudrait nous en donner un pour nous reconduire nonseulement à Strasbourg, mais môme dans les lieux de France où nous mènera la divine Providence à notre retour; ce que nous n'avons garde d'accepter (pie dans l'Allemagne, trouvant assez de commodités publitpies en France jiour les voyages.

La divine Providence nous ayant fait sortir de Strasbourg, nous sommes entré dans un pays tout luthérien, et où i ar consé- (juent il ne nous fut [ilus possible de célébrer les divins mystères. Ce nous était une douleur de voir un grand pays entièrement hérétique, d'v voir nos églises [lossédées par ces gens-là; les maisons presbytérales parleurs pasteurs, leurs femmes et leurs enfants; les grands biens ecclésiastiques par les princes et les ré|)ubliques. Adorons ici, ma révérende mère, les jugements de Dieu. Les ecclésiastiques, les religieux, les peuples étaient dans d'étranges dérèglements, quand le misérable Luther, qui était religieux Augustin, commença à s'élever contre la sainte Eglise. Ces dérèglements lui donnèrent occasion de crier à la réforme des abus; mais des abus il alla à la véritable doctrine, et ainsi il perdit tout. Cependant voilà ce qui a attiré la juste colère de Dieu sur ces pays. Les peu[))es avaient (juilté le Dieu de toute grandeur et de toute bonté, par leurs péchés; et il les a justement abandonnés. Les ecclésiastiques et les religieui étaient dans le désordre : Dieu juste s"est retiré d'eux ; ils employaient leurs biens en de folles dépenses et Dieu leur a ôté leurs biens, leurs maisons, leurs églises et les a abandonnés à ses ennemis.

11 est bien diflicile de n'être pas touché, passant par les villes et les villages, de voir toutes les églises entre les mains des luthériens ; et il y en a de fort belles. Ils conservent encore l'usage tie sonner les cloches dans les temi)S qu'on les sonnait lorsque la religion catliolique y llorissait : ainsi ils les sonnent le matin, a midi et le soir, comme on le fait [laimi nous jiour faire réciter r.-lngp-tiis. Ils les sonnent même vers les trois ou quatre heures a[)rès-midi, qui est le temjis de vêpres; et cela même les jours ouvriers et dans les villages, comme nous l'avons vu en jiassant |iar ces lieux-là : mais les jour/ de fêtes, ils sonnent très-souvent, et quelquefois de demi-heure en demi-heure, afin que les peu|)les aillent à la prière.

11 y a des lieux où ils ont dans leurs chambres" des images de Notre-Seigneur , et même de la très-sacrée Vierge. Nous en avons vu qui saluaient avec respect toutes les croix qui étaient sur le chemin. Nous avons vu à la porte d'une grande et belle église toutes les images des saints qu'ils y ont conservées. Il y a certains endroits où les pasteurs communient les peuples revêtus de surplis. 11 y en a d'autres où ils célèbrent la messe avec des chasubles et les autres ornements dont se sert la sainte Eglise, et où ils chantent vêpres, mais dans leur langue naturelle, ijuoiqu'en d'autres ils se

OGIVRES COMPLETES DE BOljWON.

servent encore de la langue latine. Le loniniun des [leiiples est d'une grande bonté naturelle; et (|uand les religieux mendiants [tassent par leur [lays, ils y sont bien reçus : ils les logent et les nourrissent fort bien. Ils sont bien aises qu'on leur parle de Dieu ; ils écoutent volontiers ce qu'on leur dit. Quand ils voient quelques religieux ou ecclésiastiques qui jiaraissent d'une grande piété et il'une grande mortification, ils les estiment et les honorent, et même dans les hôtelleries. Oh! qu'il serait à désirer, particulièrement des ecclésiastiques et des religieux, que nous pussions tous dire en vérité : Nous sommes lu bonne odeur de Je'sus- Christ en tout lieu. (II Cor. ii, 15.)

Mais voici une réflexion que j'ai faite dans les pays luthériens par où j'ai passé. Il n'y il rien de plus |iropre que leurs villes, rien (le plus agréable. Toutes les chambres des maisons sont percées de toutes parts, et ainsi dans un beau jour, il y a des vitres tout autour qui sont peintes ci'un beau vert, ou de quelque autre couleur. Mais ce qui est assez particulier, c'est que l'on voit la même fhose dans la plupart de leurs villages : les chambres sont toutes boisées et fort propres; €t ce qui est rare à cet égard en France, et qui coûte beaucoup, est entièrement commun dans ce pays. Voilà de quelle manière Dieu traite les hommes qui lui sont opposés : il leur donne pour partage les délices de la vie et les biens lie la terre. Oh 1 quel uialheur d'avoir ses aises en ce monde 1

Je considérais encore le grand soin qu'ils prennent pour olivier h tous les accidents fâcheux qui leur pourraient arriver. Ils ont, dans les clochers et les tours de leurs temples, des hommes qui veillent incessamment, et qui, à toutes les heures, sonnent autant de coups d'une cloche que l'horloge a sonné d'heures. Les soirs, vers la fin du jour, il y a des personnes qui vont crier dans les places et de rue en rue : Prenez garde au feu ; donnez-vous garde du feu. L'on fait la même chose la nuit. Ces soins rae touchaient beaucoup, dans la pensée que j'avais des maux et des feux de l'éternité qui ne finiront jamais. Hélas ! disais-je en moi-môme, quels soins les hommes ne prennent-ils |ias pour éviter des maux passagers qui ne sont rien com|iarés aux éternels, pendant (pi'ils sont dans une insensibilité terrible à l'égard des peines qui dureront toujours! Je me souviens, à ce sujet, de ce que j'ai remarqué à Evreux, durant le temps que la ville de Rouen était infectée de peste. 11 y avait des gardes à toutes les portes de la ville; on ne laissait entrer personne que sur de bons témoignages; on faisait des jirières publiques dans les églises; et, ce qui est assez remarquable, on avait dressé

des oratoires dans les rues; les enfants s'y assemblaient pour y invoquer le secours de Notre-Seigneur et de ses saints, et tout cela pour éviter une maladie contagieuse au corps. Mais, ô mon Dieu! que fait-on pour se préserver de la peste des âmes , pour ne pas tomber dans le péché, ou pour s'en tirer avec le secours de celui en qui nous pouvons tout? Hélas! les péchés et les crimes régnent dans Evreux; les âmes y vont dans leur piirdition éternelle : qui s'en met en jieine 1 qui y donne ordre ! fait-on rien qui approche de ces grands soins que l'on se donne pour éviter une maladie cor|iorelle? où sont les gardes? qui veille ? qui ci'ie ? qui craint? qui so met en peine pour em[iêcher ou pourdétruirelepéché?Ohl l'aveuglement ! oh! l'insensibilité des hommes, et des [lersonnes qui se disent chrétiennes, c'est-à-dire des gens qui croient un Diea, un paradis, un enfer, une éternité, une éternité, éternité qui ne finira jamais 1

Que la divine firovidence de ce Dieu do l'éternité soit bénie à jamais. Elle nous fit arriver à Ulm, qui est une grande ville luthérienne, la veille de la fête du très-saint Sacrement; et ce nous fut une singulière consolation d'apprendre que la même divine Providence y avait conservé une maison catholique de religieux qui appartiennent à l'ordre teuionique. Nous allâmes donc les voir dès le soir, pour pouvoir célébrer lu très-saint sacrifice de la messe le lendemain de grand matin, ce que nous n'avions pu faire depuis quelques jours. Ces bons religieux nous dirent qu'ils ne célébreraient cette grande fête que dans huit jours, et en etfet, nous les entendîmes faire l'ofiice de la Pentecôte. C'est que la réforme du calendrier n'ayant pas été reçue dans les pays héréti([ues, parce qu'elle avait été faite par l'ordre du Pafie, ces religieux sont obligés en cela de se conformer à l'usage du lieu {k3). Leur église est dédiée à Dieu, sous l'invocation du grand archange saint Michel. Nous en eûmes de la joie, et de voir que la divine Providence avait toujours conservé le sacrifi(;e de la religion au milieu d'une ville toute hérétique.

Le lendemain la divine Providence nous fit entrer dans le pays catholique, où nous remar(iuames le zèle des peuples pour le grand mystère de notre religion; et le jour suivant, elle nous conduisit dans le lieu d'où nous vous écrivons, que l'on appelle Tirckeim : c'est un village du diocèse d'Ausbourg , où Leurs Altesses sérénissimes Mgr Iti duc et Mme la duchesse do Bavière ont une maison de campagne, et où ils étaient depuis quelque temps [kk). On appelle, en Bavière, ducs les frères du prince électeur. Le prince Maximilien, qui est

(43) Le Pape Grégoire XIII léforma Ic! calendiioi' JiiliiMi fi) I,")8"2, de concert avec loiis les princes ( Mlliolkpies, et en pnlilia tiii nouveau , dans lequel un reliaiiclia dix joins snr eelte année-là. Quoique 'ille rétoiinalion lut d'une nécessité absolue, cepeiiddnt, toninic elle énianail du Pape , les protcs-

limls ne viHilurent point la recevoir. Ce n'est qu'en 1700 que le corps des pioleslanls d'Allemagne l'a adoplée, toutefois avec quelque dlUcreuce sur la manière de déterminer la Pàqiie.

(■ii) i^Iaximilien-Philippe, landgrave de Leuchlcnbeig, duc de Bavière, dont Boudnn parle ici.

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