LETTRE CXXX
Révocation des pouvoirs de Boudon. Mort de sa mère.
DIEU SEUL
Mon cher monsieur.
Puisque la mort de M. le Tellier est arrivée, je crois que pour le présent rien ne presse tant jiour em(iloyer maiiame de Montmartre, car il ne faut l'as être importun, et puis le roi s'en va bientôt; ainsi il n'y a guère d'apparence que la chose se fa>se. Ce n'est pas au parlement de Paris que la chose irait, mais à celui de Rouen ; u;ais il n'importe, à moins que d'un coup extraordinaire de Dieu ce lui serait une chose désavantageuse: il faut être abandonné à Dieu pour tout, et cela sans réserve. J'ai aversion de dire que je me défendrai; car, dans la vérité, ce serait bien à regret, et je ne le ferais que pour soutenir ma mission. Saint Paul a apjjelé à César, et je vous ai dit que sainte Thérèse se défendit au conseil du roi d'Espagne et qu'elle s'y pourvut. () mon Dieul ce me serait bien de la mortilicalion ; ce n'est pas le bénéfice qui me tient, mais c'est l'intérêt de Dieu que je ne regarde pas pour quelques années, mais pour le temps futur : ces oppositions extraordinaires me donnent une constance merveilleuse, et j'attends des secours de Noire- Seigneur, de sa sainte Mère, du glorieux saint Joseph, des anges et saints, que je ne vous puis dire. Il est vrai cju'il n'y a presque que moi qui puisse répondre au prélat; à la bonne heure, il y en a plus d'humiliation , puisque vous m'en apportez un exemjile; je vous dirai simplement la chose comme elle s'est passée. Premièrement, jamais le prélat ne m'a dit de lui demander à me retirer, qu'après qu'il m'eut révoqué. Il est vrai que je lui dis : Comment faire, puisqu'il ne faut l'as mentir ; car c'est vous qui me faite*
a:i ARES COMPLETES DE BOUDON.
9âÇ
quitter, et non pas moi iiiii le demande. 11 lue ri'iiondit : L'on peut réier ce (}ui est fait là dessus. Je dis : Bien, et- nous en demeurâmes d'accortl. Le mardi au soir, 9 novembre, m'ayant révoqué, le mercredi au matin nous demeurâmes d'ai'cord de la chose, comme je vous l'ai dite. Environ deux ou trois heures après midi, BonneviUe, sou secrétaire, nie vint trouver en ma chambre, lue marquant la douleur qu'il avait de la commission que le prélat lui avait donnée de me signifier une révocation, et qu'il aurait été à désirer que j'eusse plutôt fait une démission. Là-dessus je lui répondis que la chose était facile, puisque le prélat m'av.iit même déclaré que c'était son sentiment que je lui demandasse de moi-môme à me retirer. Le secrétaire ensuite dresse une démission, et il la porte le même jour au prélat, à son retour de l'abbaye Saint-Sauveur oii il était allé. Le |)réiat, au lieu de l'accepter, s'irrite et dit que j'étais bien grand seigneur, qu'il avait été lui-même grand vicaire à Reims, et qu'on l'avait bien révoqué, sans qu'il se démît. Cependant il dit au secrétaire de lui laisser, et que dans vingt-quatre heures il en rendrait réponse. Au bout des vingt-quatre lieures, [lour réponse, il m'envoya y\. Fournier, suivi de deux prêtre.?, me signifier la révocation qui avait été dressée dès la veille chez M. le Febure, l'un de mes opjiosés; et le samedi suivant, jour de marché, elle fut publiée puljliquemenl en l'oflicialité, chacun y courant. Voilà la pure vérité, et il me serait facile de ré[)ondre à tout le reste de même; mais je vous avoue qu'à moins que je n'y sois obligé par force, ce qui arrivera, si l'on agit dans les formes canoniques, c'est à quoi je ne pense guère. Vous pouvez encore, mon cher monsieur, m'écrire mardi par la poste; et quand la divine Providence me donnera lieu de vous l'aire savoir où nous sommes, nous le ferons. Je viens d'apprendre la nouvelle de la mort de ma mère; je vous sup|ilie de lui apfiliquer neuf de vos communions, si la très-sainte Vierge le trouve pour la plus grande gloire de Dieu; un De profundis, s'il vous plaît, à la Congrégation^ cela se peut sans nommer rien. Je vous supplie de recommander cette âme aux prières des gens de bien, et de lui quêter quelques communions: c'est une giande aumône que celle que l'on donne aux jtauvres âmes du purgatoire. Je vous recommande ce soin-là. Je vous prie de ne rien dire du tout à personne de ce que je vous ai mandé des Carmélites. Je supplie M. l'abbé de Tliiersault d'une messe, et de jirendre la peine d'écrire un jietit mot à M. l'abbé Gaillard, archidiacre de (iap, qui s'était oll'ert de me faire venir de Home une indulgence plénière à l'article de la mort [lour ma mère, pour lui marquer que la pauvre femme n'en a plus de besoin, mais seulement de ses prières et de l'application des indulgences grandes qu'il a. Je supplie M. l'abbé de Thiersault de lui mander cette particularité, et de m'excuser de la peine que je lui ihmne; c'est que je suis
obligé de partir pour la campagne, [loiir trois jours, et» n'être de retour à Kouen que mardi au soir, avec le secours du ciel. Je salue votre saint ange et tous ceux de nos amis et de ceux qui nous sont aussi opposés, et suis très-cordialement, mon cher Monsieur, votre très-obéissant serviteur.
A Rouen, ce 1 d'avril.
LETTRE CXXXL
Mon cher monsieur.
Je viens de recevoir une lettre de la bonne révérende sœur que vous avez vue au sujet de ces pauvres gens pcrveitis qui la sont venu trouver dans des apparences d'une conversion. Je vous supplie d'aller la voir, pour ensuite voir avec M. l'abbé de Thiersault ce que l'on pourra faire; faites mes excuses, s'il vous plaît, à cette bonne mère, si je ne lui écris pa^, je vais monter à cheval; quand je pourrai, j'écrirai avec le secours du ciel à ces bonnes gens. Je salue tous leurs saints anges, le vôtre et les anges de ceux qui se mêleront de les ramener à Dieu. Je suis de tout mon cœur, mon cher monsieur, votre très-i;umble et obéissant serviteur.
A Rouen, ce \9 avril.
LETTRE CXXXIl.
Par suite de ses persécutions, Boudon se relire à Caen, où il trouve de nouvelles croix.
Mon cher monsieur.
Nous voilà arrivé à Caen, où nous y avons trouvé des croix qu'on nous y avait préparées, quoiqu'elles n'y paraissent pas. Enfin, c'est une bonne chose pourtant que la croix; mais elle est ici assez douce et secrète. J'espère à présent, avec le secours du ciel, pouvoir faire un voyage à Paris vers le mois de juillet; ce nous sera une consolation, si vous y êtes encore. Je ne pense restera Paris que fort peu. Dans l'occasion, il n'y a rien qui presse à cela; je vous prie de demander à M. Gazil s'il n'y a pas moyen de savoir si M. du Chesneàu [lassera l'été à Tours. Ensuite, je pourrai bien vous adresser une lettre pour ce M. du Chesneàu. J'offrirai demain le très-saint sacrifice de la messe pour notre cher frère, afin qu'il soit à Dieu et à sa sainte Mère, et que Dieu vive et règne en lui. J'ai une extrême joie d'apprendre le retour de ces pauvres gens à l'union de Notre-Seigneur dans la sainte Eglise. Assurément que la mère de Saint-Jean est une âme d'une très-grande grâce, et vous prie bien de lasaluerde mapart quand vous la verrez, et vous pouvez lui lire que ses sentiments sont les miens. Si nous allons à Paris, nous aurons le bien de la voir. Vous jiouvez m'écrire à Caen par la poste. Je crois fju'on donne les lettres à Paris les mercredi et samedi. Il faudra me les adresser chez M. de Segueville, dans la grande rue de Saint-Jean, près des Pères de l'Oratoire. Le prélat, à co que j'ai ajqiris à Caen, où il ..*5t
LETIRHS. — A
venu, ne fail toujours (luo [larlor de mon béiiélice. Mgr do lîavuux lui dil qu'il t'audiail voir à Paris. Je les laisserai tiire; mais, ayant pris conseil, et de la bonne tiiauiùre, je ne suis pas à faire tous les jours de nouvelles délibérations, aussi bien niùnie seraient-elles inutiles, à moins tiue l'on y résolût que je quittasse , 'car on le veut, et on «leiuandera toujours des conlércnces jusce que cela soit fait. Le bon P. Eudes a cela h l'esprit, et on ne lui fera pas quitter. Quand j'aurai [le bien de vous voir, je vous en dirai îles raisons particuliiJresciuo je tais pour ne pas lui faire tort. Je salue votre saint ange et les saints anges et patrons de Paris, et suis de grand cœur, mon cher Monsieur, votre très-obéissant serviteur.
BoiDoN, l'esclave de »la très-sainte Vierge, des anges et des saints.
J'ai vu à Evreux le bon P. Claude ; je vous assure que j'en ai été merveilleusement édilié, et je crois que c'est une personne de vertu. J'ai vu aussi la bonne lille ; je susjiends fort mon jugement sur les choses (]ui lui arrivent, les laissant pour toiles qu'elles sont au jugement de Dieu. C'est une grAce que Notre-Seigneur vous fait de n'avoir aucun empressement pour communiquer avec elle ; je vous assure que je n'en ai point non filus, et, si je re{)assais parLisieux, je serais i)lus aise de voir d'autres âmes qui marchent dans les voies de la foi, que non pas cette bonne fille; je serais bien aise même de ne idus la communi(}uer, à moins que la charité ne m'v obligeât. Ne demandez pas ces choses au bon Père, car comme il en a l'apjirobation de personnes plus éclairées que moi, il ne faut pas lui faire peine. Cependant vous pouvez lui mander, car il vous écrira que j'ai été très-conso'lé et édifié ùe le voir, et que cela me fera toujours bien de la joie quand j'aui'ai ce bien-là.
J'espère recommander à la très -sainte Vierge votre cher frère en la maison de la Délivrande, où nous allons. Je reçois ici uu peu de consolation , mais Dieu seul me suffit.
LETTRE CXXXIIL
Confiance de Boudon en la Providence; son afj'eclion pour le diocèse d'Ecreux.
DIEU SEUL
Mon cher monsieur.
J'espère partir demain pour aller visiter les lieux saints; et dès le premier jour j'espère aller coucher aux Cordeliers d'Anet, puis aller à Orléans. Ensuite nous espérons continuer, et surtout aller rendre nos vœux à Dieu , r'i Notre-Dame des Ardillières, et dans les lieux consacrés par la présence de saint François de Paule : j'ai l'honneur d'être de son ordre, du troisième ; et puis, pour le présent : In silentio et spe erit furtitudo
M. UUSGlEitAUD. 958
mea (50). 11 no faut plus parler au ( i<d que du ciel. Mon logement, il y a bien des années, est la divine l'roviden<x', et n'a pas le moii^dre lilcl d'appui l'ii la riéalure. ni aux mo\ens humains : j'ai envie de rire quand on me les ()ropose. De consentement unanime du plus grand nombre de porsouues et des mieux instruites de l'état de mes affaires pour le diocèse d'Evreux, va h ce (]we je no quitte pas mon bénéfice. Le prélat, dejtuis peu, n'a pas laissé de me le proposer; mais je vous assure bien (pie j'espère que la très-sainte Mère de Dieu, les anges tutélaires et les saints patrons m'obtiendront le don de fermeté.
J'ai discontinué celte lettre pour aller célébrer la très-sainte messe à l'autel de la Mère de Dieu da.-is notre cathédrale, ayant été reçu archidiacre eu un samedi, la veille des saints apôtres Pierre et Paul, dont nous célébrons aujourd'hui la fête; et vous ne sauriez croire ce que j'ai ressenti pour ïivreux pendant le saint sacrifice : il me seui ble que j'irais de bon cœur en Grève [lour ci; cher diocèse. Une personne, à la sortie de l'autel, et qui est de la cathédrale, m'est venue faire civilité, et me manjuer coiubieu l'on trouvait étrange la proposition du prélat pour quitter mon bénéfice. Ah! que j'aurais envie de dire à bien des gens : Modicœ fidei,rnodicœ fidei. [Malth. xiv, 31.) O gens de peu de foi! vous verrez ce qui en arrivera ; mais, en attendant , j'attends le Seigneur. [Psal. xxxix, 1.) Je reviens du saint autel le cœur tout gros d'espérance et |)leiii de joie. La Providence, la Providence I on a beau faire et dire, je ne veux ni ne puis avoir d'autre confiance. Communiez, s'il vous plaît, une fois pour n)oi en l'honneur de saint Joseph, protecteur de mes visites et de mes voyages. Il a été le conducteur des voyages de Notre-Seigneur el de sa sainie Mère, par le ministère des anges : Angélus apparuit : sic ibimus. Je suis, etc.