‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 312 sur 436 · LETTRE CLXXIV · texte numérisé non relu

LETTRE CLXXIV

Utilité des ordres religieux dans l'Eglise. Humble soumission de Boudon au jugement que l'on portera contre ses livres.

DIED SEUL

Monsieur,

Dieu seul, Dieu seul en trois personnes, et toujours Dieu seul dans l'union de notre bon Sauveur Jésus-Christ. Son esprit est un esprit do dénûuient qui .tend toujours à la privation, h l'abaissement et à l'anéaiitissenient; en sorte quf? ceux qui l'ont davantage sont ceux qui tendent toujours h avoir moins des choses créées. Jamais ils n'ont rien qui éclate sans une nécessité qui tes y engasîe dans l'ordre de Dieu et pour sa gloire. Hélas! les saints, quand ils y ont été contraints, en ont beaucoup souffert. Il nous faut honorer la conduite des gens de bien ; mais, en vérité, on peut dire en général que tout ce qui ressent la pauvreté est un grand moyen de gloriûer Dieu, et c'est le moyen dont s'est servi la sagesse incarnée dans ses lumières infinies.

Les bons religieux ne doivent pas s'élever ; leur grâce particulière (et c'est la plus gramle du ch^i^tianisme), est d'être bien humbles, bien resjiectueux envers les prélats et les pasteurs des paroisses; mais aussi les évêques et autres pasteurs doivent avoir une grande charité pour eux. Je ne sais pas comment on ne veut [las se servir de ceux qui ont resfirit de Dieu, iiuisque Dieu s'en veut servir lui-même, les ayant suscités dans son Eglise, fit ayant répandu des bénédictions extraordinaires sur leurs emplois. Ce sont des troufies auxiliaires, il est vrai; inais puisqu'elles sont envoyées au secours, on ne doit i)as les rejeter. Que n'ont-ils point fait dans les Indes orientales et occidentales, dans les forêts du Canada, dans la Chine, dans le Ja[)on'/ Le nond)re de leurs martyrs dans ces derniers temps est sur|)renant. Que n'ont-ils pas lait dans l'Allemagne, et dans tant d'autres pays de TEurope, pour soutenir la religion contre l'hérésie"/ Que l'on regarde seulement ceux qui ont écrit, on en trouvera 'inquante ou cent pour un auteur séculier, llelas 1 .Monsieur, la moisson est grande, il n'y a pas encore assez de bons ouvriers.

11 se glisse depuis quelque lemps un esprit op[)Osé aux missions, (jui est un trèsgrand mal. La gêne des consciences en est bien un autre; ceux qui ont de l'expérience savent le besoin qu'il y a de donner une sainte liberté réglée. Ohl combien d'âmes

vont en enfer pour ne la pas laisser. C'est cniore un mal qui s'établit, et qui [leut-êtie s'établira davantage : j'y vois bien de la l^ente.

Etant en Flandre, j'ai vu un diocèse oii l'on donnait des ordres bien gênants pour les confessions, et cela venait du nouveau parti ; désordre si étrange que l'on avait en liorreur la confession, et que l'on cessait de se confesser. Le dernier concile général veut, pour ce sujet, que l'on donne des confesseurs extraordinaires aux religieuses, quoique très-instruiles des obligations de se bien confesser, et très-éclairées sur les suites des abus qui vont à la tiaranation, et quoique d'autre part ordinairement elles aient de bons confesseurs. Je ne crois pas qu'on fasse aux religieux la même chose qu'aux missionnaires ; car cela irait à des suites qu'on ne veut pas. Il me semble qu'à Saint-Sulpice on n'a (las l'esprit dont vous me parlez. On me mande de Paris qu'un docteur de Sorbonne va prendre possession dune cure considérable à Rouen ; je ne sais si ce ne serait pas de celle de Saini-Maclou, que M. Clément a voulu quitter.

Je vous suis entièrement obligé d'avoir remercié la divine Providence pour les contradictions qui m'arrivent de la part des créatures. Je viens de recevoir une lettre d'une ]irovinre éloignée, par laquelle ou me mande que l'on dit que tous mes livres sont à l'inquisition, et qu'il y en a déjà plusieurs de condamnés; que ce bruit donne peur de ce que j'ai écrit et en retire de la lecture.

Je ne sache point que l'on ait encore condamné aucun de mes livres, car celui de Dieu seul n'a été défendu qu'imprimé a Milan : je crois vous en avoir écrit ; et ce n'est ]ias défendre un livre le marquant de la sorte, et d'autant plus que ce livre a été imprimé à Rome. Car si on voulait le défendre absolument, il y aurait bien plus de sujet de marquer l'impression de Rome que celle de Milan; mais quanti on défend un livre imprimé coniine celui-là en tant de royaumes ditïérents, on le défend sans limitation de lieu; ce.^t qu'on y avait ajouté quelque chose à Milan.

Comme ils ont défendu VEsclavage de la sainte Vierge, je crois qu'ils peuvent bien défendre le livre que j'en ai fait, s'ils le lisent. Car leur intention est d'em|)êcher cette dévotion, à raison des abus qu'ils disent qui s'y sont glissés. C'est comme ils font expliqué dans un décret qu'ils ont donné à la requête de feu Jlgr d'Héliopolis, de sainte mémoire, et qui me l'a dii : propter quosdam abusus. Voilà les termes du décret; ils ne s'étaient [)as expliqués ilans le [Temier de cette manière. On ne |)cul pas soutenir les abus qui en arrivent; mais, à l'égard du la dévotion en elle-même, j'auiuis des raisons à dire sans réplique assurément. Ils ont censuré le livre du Chrétien intérieur. A[)rôs cela, il y a [)eu de livres qui traitent des choses spirituelles dont l'on ne puisse craindre la censure. Je crois, et il faut croire, que la censure n'est que la seule défense ae lire des

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LETTUKS. — A M. nOSGLERAKD,

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livres comme le Chrc'iien intérieur, car il n'y a rien de plus saint et de fdus conforme à l'Evangile. Dans le sièiie derni(M-, on a défendu <ie la même manière la lecture do la BiMe en langue vulgaire, à raison des abus que les liéréti(|ues eu faisaient.

S'il est A rai, ce que l'on me mande, que tous mes livres sont examinés (ce que je ne crois pas de tous, car ceux-mômes qui me sont opposés ne les produiraient pas tous, comme par exemple : L'amour de Jésus au Saint-Sacrement; La science et la pratique 'du €hrétien: La science sacrée du catéchisme, et d'auires pareils), h tout cela par la miséricorde de Notre-Seigneur, je demeure dans une grande paix. Je rétracte de tout mon cœur co que je [inurrais, sans le savoir, avoir rais dans mes livres, qui ne serait pas même pour la plus grande gloire de Dieu ; car c'est l'unique chose que je désire et que je veut désirer pour jamais ; et je me souQiets avec joie à ce que l'on en jugera.

Cependant, peut-être vous l'ai-je écrit, le petit livre De ia présence de Dieulesl imprimé à Anvers avec une. bénédiction abondante, comme ou me le mande ; il est encore imprimé à Bruxelles et à Lille.

J'ai écrit à M. le curé de Saint-Sauveur sur sa nouvelle promotion, en même temps que vous m'avez fait la grâce de m'écrire votre dernière lettre, il y a du temps; il ne m'a fait aucune réponse. J'en suis très-content; c'est pourquoi je vous supplie, s'il vous en parlait dans quelque occasion, de ne lui en rien dire ; il n'est pas nécessaire qu'il ie fasse.

L'esprit qui règne présentement ne marque pas de dispositions pour vouloir que des gens d'un autre diocèseaillent travailler dans la ville de Rouen. Par l'infinie miséricorde de Notre-Seigneur, et la bonté maternelle de sa très-immaculée Mère, je ne veux rien, prêt à aller, prêt à ne pas aller. Et puis il y a encore du temps qui disposera des choses en sa manière.

Je ne saurais vous conseiller Bourges, car cela vous serait inutile, ou )>resque inutile. Assurément la faculté de Caeu est bien dans une autre estime. On a bien écrit contre celle de Paris : je sais des étrangers même qui en ont parlé ridiculement; cela n'empêche pas sa haute réputution, qui lui est à la vérité singulière. Pourvu que vous vous souveniez bien des matières de l'école, de la manière qu'il le faut pour en discuter dans les classes, il me semble que les diflicultés que vous allé,:,'uez ne vous en devraient pas empêcher ; mais si vous ne vous en souvenez pas bien, il ne faudrait pas vous exposer. Dans l'occasio;), il sera bon de demander au P. Jacques le nom du religieux, car la chose est assez de conséquence.

Je salue votre bon ange, tous les bons anges et saints patrons de la ville et du diocèse de Rouen. J'oubliais de vous dire que ce que je vous ai mandé touchant le traitement que me font les personnes dont je vous si parlé ne doit en rien diminuer votre esti-

me pour elles. C'est une conduite de Dieu qu'il faut adorer avec mille et mille actions de grâces. C'est en lui <iue je demeure, etc.

Si vous pouviez trouver une Vie du bienheureux Jean de la Croix, et une de celles que vous croiriez renfermer le plus de ses actions, je vous sup|dierais de l'emiirunter, sans dire que c'est pour moi; et si cela se pouvait, vous auriez ia bonté de me l'envoyer par le messager, le plus tôt que vous pourriez, et je vous la renverrais aussi sûrement.

-l Evreux, ce 23 de mai, fête de saint Florent, anachorète.

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