LETTRE CLXXVI
Charité de Bondon.
UIKU SEUL.
Monsieur,
Dieu seul. Dieu seul en trois [lersonnes, et toujours Dieu seul dans l'union de notre bon Si'uveur Jésus-Christ. Son aimable providence (jui ine sert de mère, et de la meilleure et de la plus fidèle des mères, ne rae permet pas d'abandonner ceux qui sont particulièrement à ses divins soins, comme les personnes destituées de moyens huluains, telle que celle c[ue vous m'avez adressée. Ce pauvre monsieur mérite bien qu'on l'assiste : il n'a pas trouvé d'emploi, au moins donnerai
il ne me l'a pas témoigné. Je lui sur les aumônes que la livine Providence me donne pour subsister, car ce n'est que par elle que je subsiste, six livres douze sols, avec son divin secours, pour s'en retourner à Rouen.
Comme la divine Providence inspire à Mme Fouquet de me loger, je ne lui parle jamais de rien, évitant de lui être importun et sachant que cela ne lui plairait pas. A l'égard des ports lie lettres, c'est une arraire de rien, il est vrai qu'il semble que votre .santé infirme ne doive pas vous faire penser à quitter votre cure. Je vois bien de la dilFiculté à l'égard de ces femmes dévotes; cependant il me semble qu'il faui leur faire entendre raison et tâcher à ne vous en lias embarrasser.
11 est vrai que ce n'aurait pas été ma pensée que vous pensassiez présentement à avoir des degrés ; mais l'occasion que l'a divine Providence vous en a donnée semble manifester sa volonté en ce sujet ; et puis les temps dangereux pour la mauvaise doctrine sont des motifs assez iiressants, et particulièrement pour s'engager dans une faculté qui a tant de zèle pour la foi. Vous verrez ce que l'on vous mandera : mais s'il fallait donner quelque temps hors les vacations mômes, je ne crois pas que csJa vous dût empêcher, [larce iiue cela n'a [las de suites, et que c'est pour le biea de l'Eglise. J'espère que la divine Providence me fera retourner à Kvreux la semaine prochaine. Je salue votre bon ange, etc.
A Paris, le G de décembre, fêle de saiiU Ni colon.
1009 LfclTTHKS.
LETTRE CLXWII.
Ali ?iiÈ>u:.
Amour de Vabjectinn et de rhumilintion justifié par ie.rewplc des soinls. li/]'els de la proteelian des saints atu/es. Injustire du monde à réijard des pcrsunnes (/ni ont de la piété et de la vertu.
DIEU SEl L.
Dieu seul, Dieu seul en trois personnes , etc. Je crois que le vovage (|ue vous avez f.iit à Caen est un etl'el de sa singulière providence, ainsi que les degrés que vous y avez pris; et il me seuihlf (]irell(! vous appelle à passer outre et à |>rendro encore le (•egré de docteur. Les raisons que vous alléguez au contraire ne doivent pas vous en euipôcher , et particulièienienl celle (jue vous dites de l'iiuniiliation de répondre la tète découverte. OIi! mon Dieu, .Monsieur, riiumiliation est la véritable voie pour être un véritable <locteur. C'est par celte voie que l'un des plus grands docteurs qui fut jamais est ariivi; h la (pialilé de docteur des nations et de toute la terie ; et pour cela , il lui a fallu non-seulement être humilié, Hjais l'être par les dernières humiliations , ayant été l'opproltre dos hommes et comme l'ordure de la terre. Il nous faut beaucoup prendre garde à une élévation secrète qui vient de notre orgueil , sous prétexte de quelques ijualités. \'oici ce que le Saintl'Nprit nous ciie : Quanto ma^nus es, humilia te in omnibus, et coram Deo inventes </ratiam ; quoniam magna potentia Dei solius, et ab humiiibus honoratur (oC). Vous avez de bonnes intentions h l'égaid de ct-s clioses ; mais cependant vous y devez veiller singulièrement, car naturellement vous êtes porté à l'élévation. Il nous faut étudier, dans l'union de notre bon Sauveur, à acquérir et l'humiliation, et la pente môme pour riiumiliation, en sorte que ce nous soit une j>eine de n'être point humilié dans les occasions.
Je me souviens avec une sainte joie de celte vertu i|ui régnait dans le bon serviteur de Dieu, le P. Martial, pénitent, qui adonné au pulflic les Vies des saints, il a eu les premières charges de sa congrégation, il a enseigné la théologie ; et un jour , pendant qu'il l'enseignait, étant allé, dans le temiis des vendanges, chez un pauvre \igneron, il en reçut, par aumône, un morceau de pain et quelques grappes de raisin, ({u'il s'en alla uianger dans une étable , et d'une manière très-humiliante. Des PP. capucins s'étant rencontrés dans le môme lieu , ei remaiquant sa conduite, demandèrent au frère qui l'accompagnait qui était ce religieux. Le frère a\ant dit (juc c'était le professeur
A .M. n06GLIE«AUI).
de théologie de leur maison , ils s'écrièrent tout étiinm's,et ils mar(|U3ient (pi'ils avaient de la [leme .'i conipiendre sa ( onduite humiliante. Je l'ai une fois vu dans la l)i)uti(|ue de notre liliraire, où un religieux se trouva, s'iiumiliant et s'abaissant tellement de paroles et de gestes devant ce rcli,.^ieux, ijui ne connaissait pas son mérite et ([ui le considérait peu, (lu'il me prenait envie de dire au religieux que c'était un provincial ijuil traitait de la sorte. C'est que ce serviteur de Dieu était plein de l'esjirit de Jésus-Christ.
Mais le grantl saint François de Sales , grand en toutes manières, tout évoque (pj'il était, a bien voulu recevoir à genmiv le cordon du troisième ordre de Saint-François de Paule, de la main il'un simple religieux. L'homme apo^loli(^ue , saint François Xavier, étant légat du Pape dans les royaumes étrangers, commença sa légation en faisant j'oflice de |ialefrenier, allant dans l'écurie et prenant le soin des chevaux de l'ambassadeur de Portugal avec qui il |iarlit de Rome. C'est par ces voies humiliantes qu'il a mérité le titre de docteur de tant de nations étrangères ; car enliu c'est une véiilé enseignée par le Sniiit-Fsprit môme : Supicnlia htimiliuti exaltuhit euput illitts, et in mediu mnynalorum conscdere illum faciet (a7).
Vous avez raison de croire et de (lenser que les saints anges vous ont donné de grands secours dans les thèses qu'il vous a fallu soutenir. Ne dicas, dit le Saint-Esprit,, coram angelo : Non est providentia (38). Car la providence de la suradorable Trinité éclate d'une manière sensible dans les assistances charitables de ces aimables es[irits. J'ai expérimenté visiblemen t, dans ma dernière visite, leurs soins charitables. Le cheval Mir lequel j'étais monté étant tombé tout à fait à terre, et voulant se relever , retomba encore plus dangereusement, s'étanl couché entièrement. Comme j'avais les pieils pris dans les étriers, je devais être enterré sous le corps du cheval, et je uie trouvai nonseulement les pieds déplis, mais dehors de dessous le cheval , couché par terre moimême. Celix qui en ont ouï jiarler en sont demeurés étonnés, disant qu'au moins je devais avoir la jambe rompue. En une autre rencontre, passant sous un arbre, je fus pris par une branche foile, le cheval allant toujours ; je vis que j'allais tomber , je no sais pas eequi m'arrêta, je n'eus qu'une petite égiatignure au visage. Je ne doute nullement que les saints anges ne ru'aient pris entre leurs mains. Mais en voici un autre exemple. Il y a quelques années on m'amena, d'Evreux àSaint-Germain-en-Laye, un clieval chez les religieuses Ursulines de celte \ille, où la divine Providence nous arrêtait |iour leur parler du royaume de Dieu. Lo matin du jour que je [lartis dans le fcnid du
(36) Plus vous ctes grand, plus humiliez-vous en toutes choses, et vous trouverez ijrncc devunl Dieu, car il n'y a que Dieu, dont la puissance soil (pande, et c'est par les humbles qu'il est honoré. (Eccli. m , 20.)
(.")7) La sagesse de l'humble l'élévera en honneur, et te fera asseoir au milieu des grands. (IlccU. xi, 1.)
(.38) ^'e dites pas devant l'ange : Il n'y u point de providence. {Eccle. v, s.)
OELVRES COMPLETES DE BOL'DON
mi
J'hiver, je leur fis une con'"t5rence sur les snints anges, et je ne tardai guère à sentir les effets de leur sainte protection. Le cheval que l'on m'avait amené était extraordinairement ombrageux, il se jetait en l'air à la vue d'un grain de poussière : la selle qui était dessus, n'étant pas bien arrêtée par les sangles , tourna entièrement au milieu d'un bourbier; il fallut donc tomber , et le pied pris dans l'étrier, la tète en bas. Ce cheval , à qui un rien faisait iieur, demeura immobile et bien du temjis : l'homme qui me conduisait, et qui marchait devant, ui'ayant ouï crier, vint en courant h moi tout effrayé ; c'est encore ce qui devait faire peur à ce cheval ombrageux : cependant il demeura toujours immobile. On me remonte dessus, il demeurait comme un tronc d'arbre ; ce qui était d'autant plus surprenant qu'à quelques pas de là un grain de terre s'étant détaché d'une muraille , voilà le cheval qui se jette en l'air , à l'ordinaire. Je l'écrivis aux Ursulines, où M. leur supérieur se trouva; elles me mandèrent qu'il ne doutait pas que ce fût un miracle.
Je vous raconte ces choses pour publier la providence ineffable de la glorieuse Trinité par les saints anges : Quis toguctur po- ' tentias Domini, audilas faciet omnes laudes 'ejus (39) ? Que le Seigneur soit à jamais béni et les saints anges. Feu M. dé Jouveau, grand-vicaire de Lisieux, étant tombé de cheval, le pied pris dans l'étrier, comme j'étais, fut tué sur le champ, et mourut sur la place : Misericordiœ Domini quia non suinus consumpli, quia non defecerunt tniserationrs ejus (60). Impulsus eversus fum ut caderem, et Dominus suscepit me. Fortiludo et laus niea Dominus, et faclus est milii in salutem.... Non moriar, sed rivam, et narrabo opéra Domini ((il).
C'est un ouvrage de sa providence spéciale sur son Eglise, que le zèle qu'il donne à la faculté de théologie de (^aen, contre l'hérésie de Jansénius, dans ce temps où la secte s'établit de tous côtés : Cxun dormirent homines.
M. de Berville est décédé dans la paix de Notre-Seigneur, dont il était l'un des bons serviteurs, et qui avait éminemment la grâce et les véritables sentiments du christianisme ; ce qui est une chose bien rare. Quelques défauts qu'il a eus, et ceux qu'on lui impute, l'ont humilié en sa vie et l'humilient encore en sa mort ; et ces humiliations servent à entrer dans la vie cachée avec Notre-Seigneur Jésus-Christ en Dieu. C'est une chose étrange que le monde dans son injustice. Si une personne a quelques défauts, on s'y arrête, et on ne la considère que sous ce i)oint de vue, laissant mille et mille belles actions que la même personne
aura faites. C'est ce qui arrive aux personnes d'une éminente vertu. Le monde demeura attaché à la considération de quelques fautes qu'elles auront commises, et par cette vue efface toute l'estime qui leur est due, ne voyant pas qu'il y a eu de grands saints, et de très-grands saints, qui sont môme tombés en des fautes notables dont la miséricorde infinie de notre bon Sauveur les a relevés ; et ne faisant pas de distinction entre ceux qui sont tombés et qui sont demeurés dans leurs chutes et ceux que la miséricorde de Noire-Seigneur Jésus-Christ a relevés. On re|iroche sans cesse aux personnes d'une piété singulière leurs fautes; on s'en souvient toujours, on les dit et redit, sans faire réllexion qu'ils ne sont [dus dans ces fautes : enfin on ne pardonne jamais à ceux qui font [irofession de servir Dieu d'une manière particulière. Il y a môme des gens qui, sans scruimle, relèvent les fautes des personnes décédées en odeur de sainteté et qui étaient véritablement saintes; ce que l'on ne peut pas faire en conscience, à l'égard de qui que ce soit. J'ai vu des gens me parler de la sorte, sans aucun remords de conscience.
Je salue votre bon ange, etc.