‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 319 sur 436 · LETTRE CLXXX · texte numérisé non relu

LETTRE CLXXX

aU MÊME.

Notre extrême se7isibilité, preuve que le vieil homme vit en nous. Combien vous devons être reconnaissants des humiliations que Dieu nous envoie.

DIEU SEUL

Monsieur,

fard des pauvres ; cependant il est vrai que place, je donnerais aux pauvres ce que vous on ne peut pas garder de superflu ; mais réservez pour le doctorat de la terre qu'appeile-t-on .superflu? si ce n'est l'argent amassé qui n'est pas [)0ur le nécessaire, et quantité de meubles qui ne servent qu'à la vanité. Si l'on dit (jue cela n'est pratiqué, ni ni par les séculiers, ni même par les ecclésiastiques, cet usage ne rend pas la chose licite, non plus que les autres péchés qui sont ordinaires dans toute sorte d'états; et n'est-ce pas la raison pour laquelle le Fils de Dieu déclare qu'il y aura peu de personnes sauvées? Panci electi. (Matlh. xxii, 14.) Mais que deviendra l'Evangile qui est la théologie d'un Homme-Dieu, et qui n'est , pas seulement une opinion probable, après que cet Homme-Dieu, lorsqu'il parle du jugement qu'il fera des hommes, n'apporte point d'autres sujets de leur bonheur éternel ou de leur enfer que la miséricorde ou la dureté à l'égard des i)auvres? Que pensent devenir les Chrétiens qui disent croire h l'Evangile? Mais dans la vérité on n'y croit point. C'est donc une vérité île foi q'ue Jésus-Christ a faim et soif, est dans le besoin, dans la personne des pauvres; mais est-ce une chose qui se puisse comprendre de le laisser mourir de faim en leurs personnes? et afin que l'on n'en doute [las, le Fils de Dieu ne va-t-il |ias au-devant des objections que l'homme pourrait faire? Domine, ^«a/u/o te vidimus esurientcm (63)?

Je crois que vous pouvez garder vos livres, car ils vous sont nécessaires. Je ne voudrais pas présentement en acheter, à moins qu'ils ne soient nécessaires [lour la gloire de Dieu, et d'autre part qu'il ne fallût employer que peu d'argent.

Ayant fait réflexion sur les sentiments que vous ayez de ne point réserver d'argent pour le doctorat, j'ai pensé, Monsieur, qu'il vous fallait vous faire recevoir docteur dans l'école du ciel, où l'on ap[)rcnd la science des saints qui est ladortrini; de notre bon Sauveur Jésus-Christ, remettant à d'autres temps à prendre le bonnet de docteur dans les écoles de la terre. Mou Dieu! Monsieur, vous avez |)ensé mourir. Oh ! qu'à la mort il fait bon être docteur de la science des saints 1 car le ciel reçoit avec joie les docteurs de son école. Saint Nicolas votre bieu-

Dicu seul. Dieu seul en trois personnes, etc. Il est bien vrai que ce n'est que dans cette bienheureuse union que Dieu se trouve. Hors de cette sainte union, on se trouve toujours soi-même, on se porle soi-même. 11 n'y a que l'esprit de Jésus qui nous anime lorsque nous lui sommes unis, qui nous sanctifie en vérité {Joun. xvu, 17), de manière que nou's sonnues les membres de cet adorable Dieu-Homme. Aussi, lorsque notre grand et divin Maître nous assure qu'il est dans ses fidèles, il prie son Père (le les sanctifier en vérité (Ibid.), c'est-àdire, de les séparer véritableme.'it parmi entier dégagement d'eux-mêmes, et un éloignement de tout intérêt particulier; en sui'te que la parfaite sanctification est un vi<le entier de tout amour-propre de nousmêmes, ce qui donne lieu à la plénitude du Saint-Esprit.

Mais, Monsieur, combien ce vide est rare! c'estcequi neso peut ex|iliquer: /faro inveailiiraliquis loin spiritualis qui ownihas sit nudiitus, quirelictis omnibus a se totalilcr exeal l6't). Ce que vous m'avez mandé dans votre lettre, que vous aviez été louché jusqu'au vif de la préférence que l'on avait faite de l'un de vos confrères à vous, m'a donné lieu de réfléchir sur ce qui m'est arrivé plusieurs fois, que je me suis trouvé sensible en do certaines occasions, ce qui me doit bien ap-

(62) Celui qui naura point (ail nméricoclc , sera jtigé sans miséricorde. (Jac. il, 13.)

lOiî) Seifjiieur, quand esl-ce que nom vous avons vu aroir (aim? {Mattli. xxv, 37.)

(6i) II est rare ài' trouver finelqu'un assez spiriniol pdur SI' dépouiller de tout, et <|ui après avoir tout ([uitté se dépouille entièienienl de lui-même.

LETTRES

jiieiidro que le vieil lioinme vit en tnoi.

J'jii considéré de temps en temps ce que le saint iiomuie, le P. Surin, j-emni(]ue, que nous sommes comme des étangs dont toute l'eau paraît merveilleusement Irnmiuille en la surface et môme sans le moindre niouvevement : mais, comme il y a des monstres de jioissons qui sont cachés dans le fond, d(^s cju'oii leur jette (iu(d(iuo pjUuro, ils sortent j.our la prendre, et tr(jublenl toute l'eau qui ensuite se l'ait voir tout agitée, llolas! dit cet homme de Dieu, il en va de la môme manière en nous : il se passe quehiucfois des temps considérables où il semble que nos passions sont toutes caluiées; mais, comme dans notre fond nous iiorluns une (•orruption épouvantable, quand quelque chose les irrite, pour lors elles se font sentir vivement. C'est un horrible ulcère qui étant jiiqué jette du pus en abondance ; et c'est une providence toute singulière quand Dieu permet que nous découvrions les monstres qui sont cachés secrètement dans notre fond ; comme c'est un malheur extrême, lorsque nos passions n'étant qu'assoupies, parce que les occasions ne se présentent pas de les réveiller, on pense presque qu'elles sont mortes : or il va bien des occasions qui ne les réveillent pas,ou très-peu.

Il me semble que nous devons bien bénir, bien remercier la divine Providence, quand elle nous fait voir notre misère pour entrer ensuite dans une véritable connaissance de ce que nous sommes, avant que la mort nous arrive. C'est dans cet état que des saints a()jiaraissant, après être sortis île cet exil de la vie présente, ont dit que souvent ce (jui paraissait une grande sainteté n'était qu'ordure aux veux de Dieu. Oh I que la véritable connaissance du fond corrompu que nous avons est un précieux don de Dieu 1 et que de sujets nous avons d'accepter avec actions de grâce les humiliations qui nous arrivent ! Car quoiqu'en certaines rencontres elles soient contre la raison et la justice, les mesurant selon la lumière de l'homme, cependant les regardant dans la lumière divine qui est au-dessus de la raison, nous devons rentrer sérieusemeut dans nous-mêmes, et nous laisser pénétrer à cette divine lumière qui nous fera voir que l'on ne peut jamais nous faire tort, et qu'il n'y a point d'anéantissements, quels qu'ils jiuissent être, que nous ne méritions. Hélas ! quel tort peut-on faire à celui qui a mérité l'enfer? et il n'y presque personne dans le monde qui ne l'ait mérité. Je me sens bien pressé de me laisser convaincre intérieurement de ces vérités et tie m'y tenir inébranlablement attaché avec le secours ilivin, quoi qu'il arrive au dehors. Il me semble que c'est ce qui faisait toujours excuser les personnes les moins raisonnables aux saints, qui disaient et pensaient que ceux qui les maltraitaient le plus avaient toujours raison.

S'oici la grande tète du Saint-Esprit qui enseigne toute vérité [Joan. xvi, 13), comme l'a promis notre bon Sauveur. Je vous supplie de le prier qu'il m'instruise et me fasse

M. UOSCUEKAUI). lOiS

connaître le fond de mes mi.xères et de ma corruption, pour sa gloire, et celle du Père et tlu Fils notre Dieu. Je salue votre saint ange, etc.

A Evrcux, ce 8 mai, jour de In précieuse mort de la mère Marie Callierine-Jnsi'pke de Saint- Au(justin, reliijicuse hospitalière en ('awidn.

LETTRE CLXXXl.

Ulépriser les outrages, lorsqu'ils n'allaf/uent (jue la personne et non le caractère. Conseil des simples souvent préférable à celui des savants.

DIEU SELL

Monsieur,

Dieu seul, Dieu seul en trois iiersonnes, et toujours Dieu seul dans l'union de notre bon Sauveur Jésus-Christ. Pour répondre dans sa sainte union à la lettre que vous avez bien voulu m'écrire, il me semble qu'il faut faire différence entre l'injure qui at'.aque directement la personne de celui qui a quelque qualité dans l'Eglise, et celle qui attaque directement sa qualité sans rappoit à sa personne. Lorsque la qualité est attaquée directement, il faut y avoir égard ; et |30ur lors c'est Notre-Seigneur qui est mé- ))risé dans Je ministère que l'on outrage. C'est ce qui m'est arrivé à Rouen dans le temps dont vous me jiarlez, où l'on n'en voulait nullement à ma [iersonne que l'on ne |)eul jamais assez humilier. Les Carujes déchaussés m'ont fait iirûchertous les jours, selon qu'ils m'en avaient prié; mais on leur Jll faire des choses qui ne venaient nullement d'eux, et qui étaient bien indignes du caractère de quelque prêtre que ce put être et qui albient à des excès qui passaient, à ce que je crois, leurs ordres, comme de me frap()er pour m'empêcher d'entrer chez eux, me présentant à l'entrée de la porte, lorsque j'y allais pour y prêcher, ce (}ue fit une espèce de crocheteur (jui y gardait ; pendant que de bonnes dévotes qui savaient les ordres riaient de bon cœur, me voyant traiter de la sorte et en faisaient leur divertissement en ma présence. Ce ne fut donc pas aux Carmes déchaussés que l'on m'empêcha de prêcher; mais l'on m'avait averti d'autres choses, et voilà ce qui lit le sujet de ma plainte : car enfin le caractère de |irêtre dont la divine Proviiience m'a honoré, indéiiendamment de ma chétive personne, ne devait pas être méprisé de la sorte. Cependant tout cela est bon et très-bon ; et j'en fais [dus d'étatquede tous les a|)plaudissements et honneurs que les saints ont reçus en ce monde. Or en ce qui vous est arrivé, je n'ai [)as cru qu'on ait eu le moindre dessein de rien faire ni contre votre caractère ni contre votre qualité. 11 me semble qu'il ne s'agit que de préférence des personnes. C'est pourquoi je n'ai pas fait dilhculté de vous conseiller de prêcher chez les Bénédictins du Saint-Sacrement. Or, quoiqu'il puisse arriver quelquefois que, la per-

lOiO

sonne humiliée, la quali'é en souffre qii»ilque chose, cependuiil je ci-ois que lorsque ce n'est pas la qualité qui est attaquée directement, il faut passer par-dessus; et c'est te qu'ont fait de saints évêques, tous mêmes qui ont été le plus méprisés ; car autrement les évi^ques et les i>iêties seraient hors d'état d'être humiliés, ce qui ne les rendrait pas conformes à leur divin Maître et ce qui serait le dernier malheur.

A l'égard des avis que l'on demande, H ne faut jias s'arrêter à n'en prendre que de ceus qui sont au-dessus de nous, ou plus avancés en âge ; car autrement que feraient les papes et les évoques? ce serait une tentation très-dangereuse. L'homme de Dieu, Thaulere, n'est arrivé h. l'éminenle jierfection où notre bon Sauveur l'a élevé que par les avis et la conduite môme d'un homme sjmple et pauvre. Plusieurs grands évêques dans ces derniers temps ont pris conduite du saint homme, le frère Jean de S. Samson, qui n'était que frère convers; ce Dieu tout bon s'est servi de lui pour la réforme des Carmes mitigés de Bretagne. Des papes et des [ilus grands docteurs (le l'Eglise ont consulté sainte Catherine de Sienne, et se sont servis de ses conseils. Dieu tout bon s'est servi de sainte Thérèse pour la réforme étroite des religieux du Carmel. J'ai connu un pauvre artisan marié, à qui les plus grands prélats du royaume ont demandé avis et conseil, et même dans les affaires de la plus grande conséquence, comme d'acr«[jter 1 épiscofiat. Il faut jirendre garde à un certain fonds d'élévation que la nature corrompue nous donne, à qui cela ne plaît pas, quoique sous des prétextes qui paraissent justes.

Pour ce qui regarde les sermons que l'on vous demande, je crois que vous devez les donner dans l'ordre delà divine Providence; cela n'est point incompatible avec les soins de votre [laroisse. Il y aurait un |ieu plus de dinieulté à l'égard de celui de Ménilles, à raison de la solennité du très-saint Sacrement, mais le peu de temps que vous serez absent de votre jiaroisse, qui est de quatre jours, à ce que vous nje mandez, ne doit (las, ce me semble, vous en empêcher.

C'est un grand mal que l'esprit de jalousie parmi les fennnes h l'égard de leurs directeurs, et auquel il n'est jjas aisé de remédier. Je crois qu'il est bon de leur faire connaître leur mal, tâcher d'y remédier (jar dos voies .lustes et raisonnables, et ensuite faire ce que l'on doit indépendamment de leurs fan» taisies.

J'espère, au moins selon les ajjparences, que la divine Providence me pourra mener à Paris le jounpie vous partirez de Ménilles pour revenir 5 Rouen. Je salue votre bon ange, etc.

A Evreux, ce 10 de mai, fête du saiuX patriarche Job.

LETTRE CLXXXH.

Il l'exhorte à ne se pus livrera la mélancolie, et à réprimer les mouvements d'orgueil auxquels il était enclin.

DIEU SEUI,.

Monsieur,

Pour répondre à ce qu'il vous a plu de m'écrire, je vous dirai à l'égard de la (lersonne dont vous me parlez ce que la grande sainte Thérèse conseillait dans ces occasions ; c'est qu'il est à propos de désoccu- ])er ces personnes si sensiblement liées par (pielque chose d'extérieur; et même l'incomparable sainte, que je viens de vous citer, ordonne aux prieures de les mettre dans quelque travail extérieur qui soit fort, pour les déprendre de l'occupation trop sensibje, quoiqu'elle vienne de l'application inlérieuie aux bonnes choses. L'honneur durai, du la parole sacrée, demande le jugement {PsaL xcviii, 4) ; et le Saint-Esfirit veut bien, môme quand il est le |)rincipe de ces applications, qu'elles soient ménagées; autrement elles ruineraient la santé, rendraient les personnes inhabiles à s'acquitter des fonctions de leur état, et feraient d'autres effets fâcheux. Le principe vient de Dieu, quand c'est la grâce qui opère, mais le mélange de la nature nen est pas; et c'est à quoi il faut voilier. Je crois donc qu'à l'égard de cette bonne jiorsoone, il faut la divertir de sa trop grande ap|ilication, et tâcher doucement de la porter à une oraison plus simi)le, et cependant ne lui jias donner beaucoup d'oraisons de suite.

Pour ce qui vous regarde, prenez garde de ne pas donner lieu à un certain esjirit de mélancolie et de tristesse, car le diable se plaît dans cet esprit ; il empoche que l'on ne fasse bien ce que l'on fait, il fait obstacle aux mouvements du Saint-Esi)rit dont l'un dos fruits est la joie. {Galal, v, 22.) C'est tnie tentation à laquelle il faut résister avec le secours de Notre-Seigneur; et pour éviter ce que la nature y peut mettre, il faut jtrendre de la récréation et se divertir chrétiennement. Pour cela, il est nécessaire de faire quelques visites, ou au moins d'aller à la promenade de temps en temps, et s'associer pour cela avec quelques bonnes personnes avec lesquelles on puisse un peu se délasser et se récréer resjirit. Faire autrement, pour vous, c'est vous accabler.

Prenez encore garde à ne pas donner lien à l'esprit de Dieu de se retirer de vous, par une élévation se(;rète, intérieure, prétextée, qui étant conçue dans l'aveuglement qui vient de notre faute, demeure fort cachée. \'ous voulez bien que je vous dise qu'en ce sujet je ressens une assez grande peine <'i votre égard, et que j'ai beaucoup de peur pour vous. J'appréhende fort (jue la qualité de curé ne vous fasse déchoir de la pureté des voies humbles de l'esprit de Dieu; et j'ai à vous donner avis que Notre-Seigneur punira en vous ce qu'il tolérera en d'autres

LETTRES. — A M. BOSGUriRAKD.

Klii

qu'il n a jamais nllirés parles voies où il vous a appelé. Jo ne veux iiulienieiit vous dire par là que vous ne souteniez pas les droits de curé : au contraire, je vous dis que vous le ilevez faire; je vous dis que vous le devez faire avec courage et fermeté; mais il faut lessoutenir en vérité, c'est-à-dire, les véritables droits, dans l'esprit de rK,i;lise, et selon l'ordre de l'Ejiliso. Pour ce sujet, je vous l'ai dit, voyez M.M. les curés anciens, qui font bien leur devoir, et sont gens de probité et gens véritablement humbles ; et ne pensez pas soutenir bien la (pialitéde curé fiar une élévation (]ui n'est pas dans l'ordre de la conduite de l'Kglise. Réglez-vous selon votre missel, votre manuel, selon les ordonnances de Wgr votre prélat; car ce sont-là les règles que l'esiirit de Dieu donne. Je vous dis ces choses, car j'ai crainte que l'esprit de Dieu ne vous quitte; et assurément comme il demande beaucoup de vous que vous marchiez par des voies humbles, et que votre nature a des inclinations bien ojiposées, et que votre qualité de curé lui fournira des prétextes, vous avez tout sujet de bien veiller sur vous. Ayez bien recours à la très-sainte Mère de Dieu et aux bons anges ; car c'est une grande tentation de ne se )>as servir de ces moyens. Je salue votre saint ange, tous les bons anges et saints patrons de la ville et du diocèse de Rouen, et suis, etc.

A Paris, ce 3 juillet, dans Voctave de la charitable Visitation de Notre-Dame, notre très-bonne Mère.

LETTRE CLXXXUI.

Il l'exhorte à reprimer tout sentiment d'orgueil, et à pratiquer l'humilité.

DIED SELL

Monsieur, Dieu seul, Dieu seul en trois personnes, etc. Je me sens pressé de vous écrire, pour vous dire qu'il me semble que vous devez beaucoup prendre garde à vous abstenir, avec le secours divin, d'un certain air de hauteur que vous faites quelquefois paraître dans vos paroles et dans vos actions. Il y va de l'intérêt de Dieu et de sa très-sàinte Mère que vous y veilliez. Les hommes ne jugent pas de l'intérieur : ils s'arrêtent à ce qui paraît à leurs yeux; et pour peu d'occasions qu'on leur donne de jienser qu'on le iiorte haut, et que l'on est élevé, cela fait les plus méchants effets du monde; et il est vrai que quand on ferait des miracles, si on n'est pas estimé, s'adonner à la pratique solide de l'humilité, tout cela sert de peu de chose. Un homme que l'on croit humble, porte toujours grande édification, quoiqu'il ait peu de talents; et au contraire, un saint

.houime qui aurait tous les talents hnaginables sera en avei-sion et en scandale, si l'on remarque en lui quelque apparence de su|inrbe.

Je vous écris ces choses à l'occa^-ion d'un entretien que vous avez fait ;i vos prêtres, dans lequel on dit que vous leur avez parlé d'un air fier, leur disant même que vous traiteriez avec sévérité ceux qui ne s'ac- (piittcraient pas bien de leur devoir. J'ai bien peu de luuiières; mais dans ma petite pensée, qui n'est rien, il me semble que Notre-Seigneur et sa très-sainte Mère auraient été glorifiés, si vous leur aviez marqué dans une grande humilité les desseins que vous avez de servir Dieu dans votre paroisse, les priant de vous y aider, et leur témoignant que vous espérez cela de leur piété; et ensuite leur marquant toute sorte do désirs de les servir avec bien de l'amitié. Mais, de prime abord, de leur parler en seigneur et en maître, comme on dit que vous leur avez fait, je crois que cela ne jilaît ni à notre humble Sauveur, ni à son humble Mère. Je voudrais bien me donner de garde d'agir autrement avec eux que comme avec des frères, avec de bons amis, humblement et cordialement, vous souvenant du Dieu de toute grandeur, dont il est écrit : Non venit ministrari, scd ministrare (65). Il faut être longtemps à supporter doucement leurs fautes, et prendre garde à ne pas se laisser aller dans un zèle précipité. Pour l'amour de Dieu, prenez garde à agir en toute humilité intérieure et extérieure, ce que l'on ne fait pas bien, si l'on n'a pas une grande douceur et um- patience invincible. Souvenez-vous de ce qui est écrit de Dieu même : Dissimulons peccala hominum propter pœnitentiain (66). Ayez toujours devant les yeux celui qui doit être notre règle et notre divin exemplaire, dont il est dit : Sicut agnus coram tondente se obmutescet et non aperiet os suum (67); dont il est écrit qu'il n'achèvera pas de briser le roseau demi-froissé. [Matth. xii, 20.)

Pour moi, avec le seroui's de notre adorable Sauveur, de son aimable Mère, notre très-débonnaire et très-douce Mère, des bons anges et des saints, j'ai dessein, le reste de ma vie, défaire ma grande élude de l'humilité. Ce doit être là ma philosoiihie, mon éloipienco, ma suffisance ; mais, pour faire quelque progrès dans cette école d'un Dieu- Homme, liont la porte est jietite et étroite, il faut s'ajipetisser ; il faut être petit en ses paroles, en sa manière d'agir, et dans tout ce que l'on fait et tout ce que l'on soutfre ; il faut être petit devant Dieu ; et quel moyen d'être autrement? Cependant cela arrive que le néant pense être quelque chose devant Dieu : il faut être petit à ses yeux. Ah ! que de misères, d'ordures, de faiblesses, d'impuissances de tous cùtés. si l'on n'a quel-

(65) Il n'est pas tenu pour être servi, mais pour (67) // gardera te silence comme un agneau qr.i jert'ir. {3/flt(/i. XX, 28.) est muet devant celui qui le tond , et il n'vuvrirn

(66) Vous dissimulez les péclu's des hommes, afin point la bouche. (Isa. lui, 7.) lu'ils fassent pénitence. (Sap. \l, 21.)

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ICUVRES COMPLETES DE BOUDON

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que peu de la véritable lumière! 11 faut être petit aux yeux des hoiinues, s'iiuuiiliant beaucoup au-dessous de toutes les créatures, sans aucune réserve, évitant tout ce ([ui peut nous taire paraître, et se donnant de garde d'un air élevé et qui sente le maître : Non dominantes {I Pelr. v, 3), dit l'Kcrlture. O mon Dieu! mettons-nous bien bas, bien bas : aiais en quel lieu assez bas pouvonsnous nous mettre, après qu'un Dieu s'est anéanti dans nos mystères, et qu'il s'anéantit tous les jours dans nos mains? Certainement la su[)erbo des prêtres denjanderait, avec justice, de nouveaux enfers. Savoir, croire les anéantissements qu'un Dieu fait homme porte tous les jours entre nus mains, et puis avoir encore la moindre pensée d'être quelque chose, c'est ce qui est incompréhensible. Oh 1 l'humilité, llmmilité, l'humilité! mais il n'y en a point de véritable sans pratique. Priez Notre-Seigneur et sa sainte Mère au'ils me donnent l'humilité. Je salue, etc.

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