‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 320 sur 436 · LETTRE CLXXXIV · texte numérisé non relu

LETTRE CLXXXIV

iU MÊME.

Préparer les sujets qu'on doit traiter en chaire , ensuite s'abandonntr à l'esprit de Dieu. Exemple de Thaulère.

DIEi; SEtL.

Monsieur,

Dieu seul, etc. Je viens de recevoir aujour^ (l'hui en même tem|)s les deux lettres que vous avez («ris la peine de ra'écrire. Je n'ai rien à dire à la première, puisque vous êtes présentement à Rouen. Pour répondre à la seconde, après m'être abandonné à l'esprit de Dieu , et avoir invoqué en toute humilité sa divine lumière et sa veitu par le précieux cœur de Jésus et de Marie, il me semble que vous n'êtf^s pas assez sorti de l'humain à l'égard de la prédication évnngéli(iue. Ce n'est pas. Monsieur , que je pense que vous ne deviez [iré[)arer les matières qui doivent y servir par des réllexions et des lectures, car nous ne sommes pas dignes de la j)ure communication du Saint-Esprit sans avoir rien fait île notre jiart, quoiijue ce doive toujours être avec lui, puisque sans cet Esprit adorable il n'y a que misères; auisi nous devons bien juger ijuc nous ne sommes pas dans l'état ues hommes apostoliques, à qui il est dit : Nulite coijilare quomodo aal quid loquimini (C8). Mon jietit sentiment donc, ou, pourmieux dire, le sentiment des saints, (jue je tiens d'eux (car si ce n'était que mon sentiment , il serait iné[)risablc), est que l'on se prépare ordinairement h la prédication. Mais, autant que je le puis voir et que je l'ai môme remarqué dans votre entretien, depuis (]ue vous êtes à Rouen, vous donnez tro|)à l'industrie lie l'esprit humain. Je crois que c'est sans

y penser, et qu'ainsi vous ne vous en a|iorcevez pas : cependant il faudra, avec le secours divin, tiavaillcr à l'anéantissement de ce tiop, et, puisque vous voulez que je vous dise ma pensée , je crois que Dieu tout bon et sa suinte Mère seront gloriliés, si vous attendez encore à vous donner l'em|)loi de la [irédicationévangélique. Mon Dieu, Monsieur, lisant votre lettre, j'y ai trouvé un si giand nombre de choses que vous pensez y être nécessaires que leur idée et leur recherche m'ont paru un obstacle capable de la ruiner. Encore une fois, je ne blâme pas une ]>réparation modérée , pourvu qu'elle se fasse sans empressement, sans attache, dans une grande paix, avec beaucoup d'oraisons, et sans le moindre petit apiiui sur une chose si faible; car, hélas! que tout cela est peu aux yeux de Dieu, et, pourmieux dire, un jmr rien ! Mais, en vérité, la grande prénaration est un cœur tout vide, où il n'y a plus que Dieu seul ; un cœur qui fait litière de tout ce que les hommes peuvent dire ou penser, qui a en horreur leurs ap|)laudissements ; un esprit tout vide de soi-même et oiî il n'y a [)lus que l'esprit de Dieu; et c'est à ceux qui sont dans cet état d'anéantissement qu'il est dit : Non vos estis qui loquimini, sed spiritus Patris testri qui loquilur in vobis{m).

Vous savez ce qui arriva à 'J'hnulère (70), un des plus célèbres [)rédicateurs de sou temps. Il prêchait des sermons bien étudiés, et qui avaient toutes les choses que vous jiensez y être nécessaires. !1 était beaucoup approuvé, et les habiles de son temps lui donnaient leurs applaudissements. S'il se fût dfmc adressé à quelqu'un de ces habiles pour prendre conseil de lui,' ne lui eût-il pas dit qu'il persévérât comme il avait si heureusement commencé? 11 lui fallut un [lauvre ignorant de toutes ces choses nécessaires, mais très-savant dans la science des saints, qui lui donna avis de ne plus prêcher, et qui lui fit mener une vie ridicule aux yeux de ces habiles qui l'avnient en une si haute estime. Voyez-vous comiiie ce savant idiot, plein de l'esprit de Dieu, lui conseille ce que les savants et sages humains lui auraient défendu! Cependant, ajirès un exercice si anéantissant, l'idiot est d'avis que 'J'haulère remonte en chaire; et c'est cequ'il lit. .Mais comme il lui restait encore quelque jieu de l'humain, l'esprit de Dieu rendit' muet ce prédicateur , qui avait aulrcfois parlé avec tant d'éloquence et de facilité, quand il parlait par son propre esprit; il lui ôla la parole, parce qu'il y avait encore en lui quelque chose qui voulait parler, et il voulait que ce ne fùl|)lus lui : Nonenim vos estis qui loquimini. Celte dernière action le lit |)asser pour entièrement insensé, et cela parmi les autres prédicateurs; et et. uit ainsi entièrement ruiné de réjiutatioii, ne tenant

|<i8) Die vuua niellez point en peine cominein voui parlerez, ni lie ce que vuus direz. (Mnllli. x, 10.)

(I)!)) Ce n'eal point vous qui partez, maix c'est l'espril de voire l'ère qui parle en i'0«s. [Muttli. x, 20.)

(70) Jean Tlianlero, cclclire dominicain iillemanil^ et un dcb i)lns i;r.inils maiUos de là vie spiriluellc, mourut à Suasbourg en 1501.

LETTRKS. — A M BOSGUERAUD.

plus ni (inx li(nnmo<:, ni à soi-mCmo, l'esprit (lo Dieu s'en saisit , ol parla par lui r Si)iritiis Patris vestri hquilur in vobis. {Mal th. \, '20.)

Allons en chaire , Monsieur, eommo notre (Jiviu Maître y a monté, portant nolie eroix, plon^^ôs dans la jiauvreté , le mépris et la ilouleur. \oiih la i;;ran(le |iréparalion à la jiréiiication évangéliiiue. Donnons-nous hieii <Je ganle d'y rej^arder l'Iioinme. Ali ! s'écrio l'un des filus grands prédicateurs qui l'ut jamais, sijc plaisais aux hommes ,jn ne semis plus serviteur de Jésus-Christ. (Galat. i, 10.)

Jesalue votre sainlange, etc. Pour eequ! regarde cette lionne fille dont vous mécrivez, vous me mandez le sent; ment de deux personnes trôs-éclairées à (jui je me soumets avec bien de la justice; mais il me semble que leur avis est à l'égard du murmure qui arrive à laison du temps que vous lui donnez qu'ils estiment que vous devez lui accopder. Mais, comme j'ai peu de lumière, je ne comprends pas facileinenl comment une [lersonne qui a de la vertu et qui va à Dieu à grands pas s'arrête tellement hune t)eine qui lui arrive, qu'elle aime mieux ipiitterses directeurs, cequ'elle a fait déjà plusieurs l'ois, que de leur obéir en ce sujet. Lagêiie que son esprit se donne vient d'un esprit immortitié; car celui qui est mort ne sent plus, je dis , quant à la pratique; car il vit comme s'il ne sentait pas, quelque sensibles (jue soient ses peines. Dites tout ce que vous voudrez d'une âme (jui, comme un navire chargé de toutes les plus riches marchandises, s'en va avec une vitesse incroyable au port, au gré lies vents qui lui "sont favorables, il ne faut iju'une attache la plus petite pour l'arrôler ; aussi bien que le navire qui, selon les naturalistes, demeure tout à coup eu pleine mer sans iiouvoiravaucer.arrêtéqu'il est [lar l'un des j'ius petits poissons de ce vaste élément. Cependant ménagez cette ûiue avec discrétion et ne la poussez pas entièrement à bout, il y a une faiblesse extrême ou une grande illusion.

A Evreux. ce 2 novembre, dans l'octave de lu fêle de tdus les saints.

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