LETTRE CLXXXV
Etablissement d'une loterie spirituelle. Lot quiécheuità lioudon. Belle explication d'un pdssaije du psaume xc par saint Bernard.
DIEU SEUL
Monsieur,
Dieu seul dans l'union du sacré cœur ue noire bon Sauveur Jésus-Christ, le Sauveur de tous les hommes.
C'est toujours dans cette divine union que je vous écris , et aujourd'hui pour vous apprendre la bonne fortune, si j'ose me servir de cette expression familière, qui m'est arrivée. Vous pouvez savoir que l'on établit présentement dans les grandes villes des loteries, et que le roi même en a établi une.
Cela a doinié lieu à ((uciques personnes do jiiété d'en établir une spirituelle, dans laquelle on tire des billets, où sont maïquées diU'ériMilos vertus à [iratiquer, comme dans l'un la mortification, dans l'autre l'esjirit de mort, dans un autre la force dans les adversités, et ainsi des autres. Quelques personnes bien îi Dieu ont voulu, sans m'en parler, en tirer un pour moi ; et le billet qui m'est échu est , l'appui en Dieu seul. Je vous avoue que j'en ai été sensililement louché , et en ayajil parlé à un religieux, il m'a dit : Vous avez le gros lot. En elfet , il est vrai qu'il est tellement à mon égard le gros lot, que voilà où pourraient aller mes plus ardents désirs, et je m'en estime mieux (lartagé que tous ceux à qui les gros lois de la loterie temporelle arrivent; mieux partagé que si tous les biens de la terre m'étaient arrivés : m'estinianl incom)iarablemenl lieureux d'avoir j;our tout appui, et de n'avoir pour apjiui que Dieu seul ; et certainement j'aimerais mieux mourir que d'avoir non-seulement le plus petit ajipui sur aucune chose créée, mais même la moindre ombre du plus |ietitapiiui. En .vérité, en vérité Dieu seul en trois personnes, Dieu seul, me suffit iiien et surabondamment bien, d:ins l'union (lu cœurde notre bon Sauveur Jésus- Christ.
C'est dans cet heureux état que celui qui vit sous la protection du Très-Haut, et qui demeurera ferme sous ra[ipui du Dieu du ciel, dira au Seigneur: Vous êtes mon protec leur et mon refuge • il est mon Dieu , je mettrai en lui ma confiance. C'est ce que le Saint- Esprit nous apprend dans le psaume xc (vers. :i). Saint Bernard expliijuant ses fiaroles , dit: Possunt omnia dicere, Creator meus es Ht.Toutes choses peuvent dire à Dieu : vous êtes mon Créateur : possunt et animalia dicere : pastor meus es tu; tous les animaux lui |ieuvent dire, vous êtes luon pasteur: Possunt omncs homines dicere : Redemptor meus es tu. Tous les hommes lui jieuvent dire : Vous êtes mon Sauveur, ici ce Père ne fait |>oint d'exception, de même qu'à l'égard de toutes les créatures, il n'en excepte point qui ne puissent dire à Dieu : Vous êtes mou Créateur : At vero, susceptor meus es tu, tantum du-ere potest , qui habitat in adjutorin Altissimi. Mais, ajoute ce Père, celui-là seul ])eut bien dire à Dieu: vous êtes mon prolecteur et mon refuge, qui vit sous sa protection et qui demeure ferme sous son apimi. C'est pouiciuoi , dit encore saint Bernard, celui-là dit , vous êtes mon Dieu, et nonseulement notre Dieu , ce qui est couimuti à tout le reste des créatures. Dieu est tellement Dieu à ces personnes, qu'il semble jiar sa providence spéciale et singulière qu'il est tout à elles. C'est pourquoi l'âme dans cet état déclare dans une haute confiance qu'il est son Dieu et qu'elle mettra en lui sa confiance: Deus meus, sperabo in eum.
Ainsi le même Psalmiste, dans le psaume XXVI (1-3) , s'écrie : Que craindrai-je ? le ^ei(jneur est le prolecteur de ma vie : de qui
(f:i"VUES COMPLETES DE BOUnON.
(iura>-jf peur? Quand je serais assie'gé par une armée cai)ii)'''e à { enlour de mni , mon caur ne sera point dans la trainte. Il ajoute même, que c'est re qui lui donneia de l'espér;tn':e : Si exsiirijat adiersam me prœlitim, in hoc eijo sperabo. Toutes les oppositions des démons et des hommes ne servent qu'à augmenter sa contiance et à redoubler en lui une divine gi;nérosité ; car enfin l'Apôtre nous dit que nous pouvons tout en celui qui nous donne la force. (Philip. VI, 13.) Disons donc, et ne nous lassons jamais de le dire : Bonum est confidere in Domino. (Psal. cxvii, 8.) Ah! qu'il est bon de mettre toute sa confiance au Seigneur, et de n'avoir pour tout appui que l'appui en Dieu seul, dans l'union de notre bon Sauveur Jésus-Christ. Celui qui se contie en lui aura autour de lui des montagnes qui lui serviront comme autant de forteresses : Montes in circuitu ejus. [Psal.cwxiv, 2.) Ces montagnes sont les anges, dont le moindre est jilus puissant que tout l'enfer. Le Psahuiste nous enseigne [Psal. xc, 10, 11) qu'il no nous arrivera aucun mal : car Dieu a donné ordre à ces e,sprits célestes de nous garder en toutes nos voies. Nous voilà donc bien en sûreté: et de plus notre bon Sauveur nous avantdonnésonimmaculéeMère Vierge pour mère, c'est ce qui doit encore bien plus augmenter notre confiance étant la meilleure, la plus douce, la plus aimante, la plustidèle, la plus miséricordieuse des mères. Mais enfin au-dessus de tout cela- Dominas in circuitu populi sut ex hoc nunc et usque in sœculum : a Le Seigneur environne 'son peuple depuis ce temps jusqu'à jamais. ( Psal. cxxiv, 2.) »
Disons donc encore avec le même Psalmiste : Mihi antem adhœrcre Deo bonum est, ponere in Domino Deo spem meam. « Pour moi, tout mon bien est de me tenir uni à Dieu, de m'attacher à lui, et de mettre mon espérance au Seigneur mon Dieu. » (Psal. lxxii, 28.) Voilà, en vérité, Monsieur, mon gros lot; qui me satisfait pleinement, et je m'en tiens là pour jamais.
Je vous écris à Evreux ce 2-3 d'août, fête de saint Philippe Bénicy, de l'ordre des Servîtes , qui a reçu du ciel mAuie la qualité d'apôtre de la IVlère de Dieu. Le 27 de ce mois arrive encore le jour de la précieuse mort du saint homme le P. Gabriel-Marie, religieux cordelier, coadjuteur de la bienheureuse Jeanne de France dans l'institution de l'ordre de l'Annonciade des dix vertus de Notre-Dame. Ce fut le pape qui lui donna le nom de Gabriel-.VJarie, à raison de sa rare dévotion à la très-sacrée Vierge. Il a prêché longtemps des avents et des carêmes ; et toujours il prenait pour sujet le cantique de la Mère de Dieu, le Magnificat, et il mourut même en l'exiiliquant. 11 s'offrit à des docteurs qui impugnaient le mystère de l'Immaculée Conception de la très-sainte "Vierge d'entrer dans un feu allumé pour
(70') Comme des brebis au milieu des loups. (Mallli. X,16.)
en soutenir la vérité. Sa mémoire doit être dans une singulière vénération à tous les dévots de l'admirable Mère de Dieu. Je prie son saint ange, que j'honore particulièrement avec tout le reste des bons anges et des saints, de bénir et de remercier notre Sauveur Jésus-Christ pour toute la gloire que ce saint religieux a rendue à son immaculée Mère Aierge, et de nous obtenirquelque part à son amour, à sa dévotion, et à son zèle pour cette aimable Mère. Atnen. Amen. Amen.