‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 322 sur 436 · LETTRE CLXXXVI · texte numérisé non relu

LETTRE CLXXXVI

Quatre conditions absolument nécessaires pour pouvoir chrétiennem.ent réclamer et soutenir ses droits.

DIEU SEUL

Monsieur,

11 est juste de soutenir ses droits : mais il les faut soutenir : 1° dans une grande retenue , dans la crainte que nous devons avoir que la recherche de notre intérêt particulier ne se glisse dans les occasions où nous iioursuivons,ce nous semble, le bien commun. En vérité, il faut une grande mort pour ne plus vivre dans les choses qui nous regardent. Ces froides paroles, dit saint Jean Chrysostome, meum ae tuum , qui engendrent des disputes sans nombre, souvent donnent le mouvement à plusieurs actions qui nous ])araissent avoir ]iour principe l'intérêt commun des charges. C'est pourquoi je vous dis qu'il faut soutenir ses droits avec beaucoup de retenue. La divine Catherine de Gênes avait horreur de ces paroles : moi-même, ou cela m'appartient, et autres termes semblables ; et l'horreur qu'elle en avait a été suivie d'une véritable jiratique. Certainement je sais infiniment éloigné d'une pratique si sainte; mais dans la spéculation je Jsoutîre même d'entendre dire ces termes : un chez moi me fait peur; 7na maison, mon bien, mon honneur, mes intérêts, mes droits, tout cela me fait trembler. Ahl qu'heuieuse est l'unie qui dans la désappro|iriation de tout l'être créé peut dire avec vérité : Que veux-je au ciel et en la terre? que Dieu seul! {Psal. lxxu, 25.) Quand on soutieut les intérêts de sa charge , il faut y aller comme si l'on marchait dans un lieu couvert de charbons ardents.

2° 11 faut les soutenir avec une grande douceur. Nous ne manquerons jamais quand nous suivrons notre divin Maître. Hélas I comment a-t-il soutenu les droits de son épiscopat et de son sacerdoce? Comment at-il envoyé ceux qu'il a choisis pour les princes de son Eglise ? Sic oves (70*). Quelle doctrine leur a-t-il donnée? Discite a me quia mitis sum et humilis corde (71). Et ne pensez pas que cette douceur empêche qu'on ne remédie aux désordres; car si elle est accompagnée d'une simplicité de colombe, elle'

(71) Apprenct de moi que je suis doux el humble de cœur. (Multli. m, '2'.I.)

r.ETTUF.S. — A M. KOSGIJERARO.

inr.o

a la priiaen'oe du sorpciil ; ello n'est nullenient molle ; e!len';i ni vue humaine, ni considération du la créature ; elle ne regarde que Dieu seul, et si elle agit suavement, elle agit ellîcacement. Les saints ont dit (jne tout était possible h celte vertu de Jésus-Christ ; et, en vérité, elle va à gagner le cœur, c'est-à-dire è établir vérilableiuent le régne de Jésus- Christ et de sa sainle -Mère; au lieu ipu; la sévérité ne remédie ordinaiienicnt qu'à l'extérieur; et puis, comme je vous ai dit, c'est une douceur ellicaeo qui se sert des moyens nécessaires et sévères même s'il en est besoin , mais c'est toujours d'une manière suave et débonnaire.

3' Il faut soutenir ses droits avec une grande modestie, qui doit paraître dans les paroles, dans les actions et dans les poursuites môme que l'on fait en justice. O mon Dieu, que d'aveuglement en ces matières! Hélas 1 orclinaiiement on jilaide, comme feraient les intidèles; et souvent avec |)lus de chaleur naturelle. Ohl qu'il est rare de voir des personnes disputer leurs droits sans rien dire les uns contre les autres, dans une mutuelle charité, s entr'aimant (-ordialement, et tout cela ne vient-il jias du mcum? S'il n'y avait pas du moi, tout se passerait dans une j)aix admirable et sans aucune émotion, s'excusant les uns les autres autant que l'on pourrait. Je dis en passant une chose, qu'il semble mîme souvent qu'il n'y ait plus de clu-istianisme pour les avocats qui invectivent contre les personnes et en découvrent les défauts, et quelquefois sans penser jamais à la restitution de la réputation ôtée. Je ne [larle pas des .causes où il s'agit de persoiHies scandaleuses.

Or, la motiestie chrétienne empêche tout air de domination. Mais quel conseil plus réglé peut-on donner sur cette matière, que celui du Saint-Esprit en la I" épilre de saint Pierre, et parlant par la bouche du chef de son Eglise ? Pascite qui in vobis est gregein I)ei, providentes nvn coacte, sed spontanée secundum Deum : neque turpis lucri gralia, sed voliintarie : neque ut dominanles in cleris (7-2). Oh 1 l'excellent conseil que celui d'un Dieu par la bouche de son Eglise \ Reges genlium dominantur eorum, dit notre Âlaître, vos aulein non sic ; sed qui major est in vobis, fiât sicut minor: et qui prœcessor est, sicut minislrutor.... Ego autem in medio veslrum sum, sicut qui ministrat (73). 0 mon Dieu, répétons-le encore : comment Jésus- Christ a-t-il soutenu son divin sacerdoce? Oh ! qu'il serait à désirer que les ecclésiastiques eussent toujours devant les yeux sa douceur, sa modestie, dans tout ce qu'ils font et entreprennent! qu'ils se souvinssent toujours de ces paroles infiniment touchan-

tes : Kgo autem in medio veslrum sum sicut qui ministrat.

k" Il faut soutenir dos droits véritaliles, et les rétablir; mais il ne laut pas s'en faire; qui ne sont pas dans l'ordre do l'Eglise, ce ijui est un giand et déplorable malheur de notre siècle, dont on [icut dire avec beaucoup de justice : Nunc confortata est supcrliia.... lu tempus crersiunis (7'i). Il y en. a )ou (jui s'arrêtent au conseil qui fut doimé i Daniel : Sta in gradu tuo (73). H est assez facile de remarquer ce désordre en jilusieurs choses où l'on agit contre les rubriques ou contre l'usage de l'Eglise même. Je ne puis penser qu'avec douleur à ce (jui m'est arrivé une fois célébrant la giand'messe en l'une de mes visites, où en donnant la bénédiction comme elle doit être donnée h l'ordinaire, je dis à voix haute : Be«c(/jcatros, au lieu que la rubrique dit : Subuussa voce. Je n'y lis pas grande attention; et la visite qui est une des fonctions épiscopales semblait un peu , je dis un peu, mettre à couvert cette action; mais enfin c'est une faute que j'ai faite, et qui [)0uvait venir de l'amour que nous avons à paraître; ce qui est infiniment fiitoyable. Ohl l'horreur des horreurs, de vouloir paraître même au saint autel, où un Dieu s'anéantit! Je ne blâme pas jiar là l'usage de certains diocèses où l'on donne la bénédiction avec le très-saint Sacrement de l'autel d'une manière solennelle : quoiqu'un nonce du Pape en ait été si surpris qu'il ne pût s'empêcher de crier tout haut : Quidest hoc? Anciennement même les prêtres ne donnaient aucune bénédiction afirès la messe; ce que l'on peut voir encore parmi les Chartreux qui gardent l'ancien usage : et (;'a été Pie V qui l'a ordonné. Quand les Papes et les évoques introduisent de nouvelles cérémonies, il est juste de les observer ; mais d'en faire de soi-même, et particulièrement celles qui ne sont pas dans l'usage, et qui marquent élévation, c'est ce qui doit faire trembler. Ce n'est pas là rétablir ses droits ; mais c'est en effet une superbe cachée qui s'en arroge qui ne sont pas dus. Les gens de bien y doivent plus prendre garde ; car il y a longtemps que saint Chrysostoraea remarqué qu'une bonne conscience souvent se laisse corrompre par ce crime, qui est caché, et qui n'est [las de ces péchés honteux qui donnent de la confusion.

Pour ce qui touche la confession que les religieux reçoivent de vos malades, il est vrai que de droit commun ils ne peuvent pas sans voire permission ; mais ils ont ce pouvoir jiar privilège que les Papes leur ont donné. 11 en arrive des inconvénients, il est vrai ; mais il y en a aussi d'autres d'autre part, et il faut que les Souverains Pontifes aient jugé

(72) Paissez le troupeau de Dieu qui vous a été confié, veillant sur sa couduitc , «ou par cutilruintc, mais de bou gré, selon Dieu ; »oii en vue d'un gain sordide, mais avec a/feclion , non en dominant sur l'hérit'ige du Seigneur, çl Pelr. v, 2.)

(73) Les rois des nations^ let, traitent avec empire. Pour vous, n'en usez pas de même, mais que celui qui

est le pl'AS grand parmi vous devienne comme le plus petit; et celui qui gouverne comme celui qui sert... Je suis au milieu de vous comme celui qui sert. (Lue. XX, -23.) .

(7i) Le règne de l'orgueil s'est affermi... Voici va temps de destruction. (/ Malacli. ii, 59.)

(îo) Tenez-ious à votre place. (Dan. x, il.)

lOôl

ŒUVRES COMPLETES DE BOLOON

(}u'il y en avait île cnnsiilérables, pour leur accoriJercepriviléj^e. Or le vrai humble obéit au chef de {"Eglise. Jls doivent vous laisser uu téiuoigiiago coinine ils les ont confessés. Cepenilant il faut agir avec grande prudence en toutes choses ; et s'ils n'ont pas laissé ce témoignage, il faut les en faire avertir douccmenl. Je salue, etc.

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