LETTRE CLXXXIX
DU MÊME
Les curés ne doivent rien innover dans les cérémonies de l'Eglise sans l'autorité ide t'évéïjue. A cette occasion, Boudon lui donne avec humilité, mais avec fermeté , (/uelquesavis sur des mouvements d'orgueil qu'il croyait remarquer eu lui.
DIEU SEUL
Monsieur,
Par une très-grande miséricorde de Notre- Sergneur et de sa bienheureuse Mère , avec le secours des bons anges et des saints, je n'ai pas grand crédit en ce monde; ce que j'estime une faveur infiniment précieuse, me souvenant de ces paroles de notre divin Maître et bon Sauveur : De mundo non sunt [Joan. XVII, 16), « ils ne sont point du monde. » Je vous dis ceci au sujet de ce que vous m'écrivez touchant Mlle de Bouillon, à laquelle assurément, pour obtenir une faveur telle que .;elle tlont vous m'écrivez, il faudrait faire jiarler par une autre [leisonne que moi; vous savez les [itrsonnes qui ont pouvoir sur elle
Pour ce qui est de la bénédiction solennelle avec le très-saint Sacrement, autantque j'en ai de connaissance, elle est devenue si commune que vous [)Ouvez bien la continuer. Je ne sais pas s'il en va de même de donner la bénédiction, après la messe, à haute voiï. Si j'étais en voire place, je le demanderais à quelques-uns de messieurs les curés qui sont anciens dans la ville, et du nombre de ceus qui marchent en simplicité {Prov. xxvui, 18), pour me servir des termes de l'Ecriture; coiume, par cxemtile,
à monsieur le curé de Saint-Nicaise : je ne le connais (pie de cépiitation , mais j'en ai ouï dire beaucoup de bien. Si vous voulez agir dans la pure vue de Dieu, c'est à ces ])ersonnes que vous devez avoir recours.
Voici la dilliculté <jue j'ai sur ce sujet, et qui me parait bien considérable. Les cérémonies de l'Eglise sont très-saintes et trèsréglées, et elles doivent être uniformes, au moins à l'égard do la sainte messe et du bréviaire. D'autre [lart, il afipartient à chaque évéque de régler ces cérémonies dans son diocèse ; et même, en plusieurs rencontres, il a besoin du consentement du chapitre, selon que les bulles des Papes mêmes le portent : ce qui marque assez le sentiment de l'Eglise sur l'importance des cérémonies saintes dont elle se sert |)our jiorter les peuples à Dieu. Messieurs les curés n'ont pas ce droit, et c'est ce (|ui ne peut se soutenir légitimement. La raison môme en est trèsévidente : car dans le grand nombre de paroisses il y aurait des cérémonies bien différentes, selon la diversité des pensées , et ce serait une grande confusion. Ensuite do cette doctrine, qui semble ne pouvoir pas être disputée avec justice, il me paraît que l'introduction de nouvelles cérémonies dans la messe ou l'oflice ne peut être qu'un abus, quand elles ne sont pas autorisées [)ar l'évoque ; et certainement c'est un désordre que dans une paroisse on agisse d'une manière, et dans une autre paroisse de l'autre, dans un même diocèse. C'est pourquoi ce qui a été introduit par quelqu'un de vos prédécesseurs, je parle toujours à l'égard du même sujet, n'établit pas le droit. Une seule chose, ce me semble, qui pourrait, en quelque façon, excuser, c'est si la coutume était devenue générale, vidente et non reclamante episcopo. Si donc j'étais en votre place , je voudrais le savoir. Je doute même fort c[ue les rubriques du missel de Rouen n'y soient contraires; vous les pouvez voir; vous jiouvez aussi savoir comnie l'on agit dans la cathédrale.
Je ne vois pas de difficulté que votre clerc ne vous serve à la sainte messe en surp'lis et à genoux, selon toutes les rubriques, sans en excepter pas une : l'on peut voir tous les auteurs qui en ont écrit. Mais de vous faire servir à l'autel comme l'évèque, je veux dire par un prêtre qui serve d'aumônier, qui se tienne debout auiirès de vous, faisant les mêmes choses que le diacre et sous-diacre font aux grand'iuesses, vous indiquant ce qu'il faut lire, vous tournant les feuillets du missel, vous versant le vin et l'eau dans le calice, c'est ce qui est inouï et qui n'a jamais étépratiquéjusqu'aujourd'hui. Si vous dites qu'il y en a quelques-uns qui commencent de le Vaire , il est vrai; ruais avec quel droit? je le laisse à juger. La bonne intention ne sulfit pas dans ces occasions; car, comme je vous l'ai déjà dit, dans le grand nombre de paroisses, grand nombre de pasteurs, selon la diversité t.e leurs lumières, pourraient établir de nouvelles cérémonies, à leur avis, pour l'honneur de
ŒIVUES COMPLETES DE BOL DON
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l'Eglise, ce qui ferait une merveilleuse rntifusiou. Au reste, ne vous imaginez [)as soutenir votre qualité île pasteur par des rérémonies que l'on introduit contre toutes les rubriques de l'Kglise universelle, sans l'autorité des évèques. () mon Dieu ! que ces pratiques sont contraires à l'esprit Inimhle de Jésus-Christ! C'est une pitié que la créature qui n'est rien veuille paraître dans un lieu et en un temps où Dieu porte des anéantissements épouvantables. Les véritables humbles ont grande [)eur, môme parmi les cérémonies réglées quand elles donnent de l'éclat, qu'il ne s'y glisse quelque élévation secrète; et nous avons d'auiant plus sujet de craindre ce malheur, (]ue l'on peut dire avec vérité que c'est le mal de notre siècle, mal épouvantable et terrible , qui se cache sous de spécieux prétextes, et qui se couvre dangereuseuient jiar la piété de |ilusieurs personnes qui font une i)rofession plus spéciale de dévotion. Oh 1 que celui-là est bien soutenu qui estappu\é de l'esprit de Dieu 1 iMais cet esprit repose sur l'humble de cœur, et Notre-Seigneur, pour confondre notre orgueil , quand il a voulu faire de grandes choses dans son Eglise, s'est toujours servi de jiersonnes humbles et abjectes aux yeux des mondains : il ne faut que lire les annales ecclésiastiques pour se persuader de cette vérité.
Certainement si messieurs les curés allaient trouver leur évêque, et lui (iroposaient leurs desseins, pour ensuite recevoir ses or dres, ce serait agir selon les règles; autrement il n'y aura pas de bénédictions. Une sainte âme de notre siècle a connu, par une vue surnaturelle qui lui fut donnée, que le péché de superbe faisait damner une multitude elTroyable de personnes qui faisaient profession d'une plus [larticulière dévotion, j-e prie Noire-Seigneur, par son humilité étonnante, et celle de sa bienheureuse Mère, de me faire la grâce de m'ajjpliquer, le reste de mu vie, à m'humilier en toutes manières. Heureux celui qui peut dire: Domine, non est eûcallalum cor meum, neque elali sunt oculi met. Neque ambulavi in ma(jnis,ne(iuc in mirabilibus super me (79).
Comme je ne me souviens pas d'avoir vu encore dans les lettres que vous m'adressez, votre très-ac(iuis serviteur, cela me paraît un peu nouveau. Par la miséricorde de Notre-Seigneur et de sa sainte Mère, et jmr le secours des bons anges et des saints, à mon égard, cela m"e>l de la dernière inditférence; mais à votre égard cela ne le doit pas être. Si vous le faites sans réllexion, cela n'est rien qu'un défaut de conduite ; si vous le faites avec dessein, cela marque un fonds de superbe. Je dis que c'est un défaut de conduite, car la civilité nous oblige de traiter les ])ersûnnes qui nous écrivent avec le même respect qu'elles nous traitent; je parle des personnes qui sont à [leu près égales. Or je vous assure que je ne m'aviserais
79) Seigneur, mon cirur ne s'est point enorgueilli, jU'K ynii* ne se iunt point éleiéa. Je i:e nie suis
]ias de faire aucune (lifTiculté de signer obéissmit scrriteitr et /r("s-i;/M'/.s'.<aHf, non-seulement à votre égsrd, mais à l'égard de qui (jue ce soit; et je dirais volontiers avec saint François de Sales, que j'userais de ces façons de parler à l'égard de mon valet, si j'en avais un, si je ne pensais i^as qu'il cri'it que je me moquerais de lui : mais c'est là le christianisme. Je reviens à la civilité qui nous fait rendre aux fiersonnès égales ce qu'elles nous donnent. Or je ne suis |)as votre supérieur, ni vous n'êtes pas le mien; ainsi cela demande assez (juelque réciproque. Dans le monde même, on ne s'avise guère de cela ; car les personnes de la première qualité, à l'égard de celles dont elles prennent avis, marquent toujours leur obéissance. Je vous dis tout cela, parce que j'ai peur que celte manière d'agir n'ait pour princi(ie un fonds de superbe. Du reste, mettez-moi tout ce qu'il vous plaira, je vous assure que j'en suis très-content. Seulement prenez garde de tomber dans l'aveuglement, qui fera qu'en voyant vous ne verrez pas. Je salue votre saint ange, etc.
A Paris, ce 16, second jour dans l'octave de la triomphante Assomption de notre auguste Reine, et dans l'octave du glorieux saint Taurin.