I. HOMME DK DIEU. — l'.UlT
(leiii|lpur, dans la iiarlie siiprômo de son âniu, ul (lue môme il ne l'i u|ier<evait pas, CDuime il sera ais(^ de le voir en la troisième parlie de cet ouvraj^e, où nous traiterons de ses (icines. Ce qui lui a l'ait écrire « que l'intérieur de riiomme est si éloigné de l'extérieur cju'à peine peut-il venir des nouvelles de l'un à l'autre. » Ainsi la joie à laiiuello l'Ecriture nous exhorte, niôuaedans les soufl'rances, et qui, selon l'Apôtre, doit être une joie continuelle, c'est-à-dire qui ne nous quitte jamais, en (juelque état pénible (juc nous puissions être, n'est nullement une ioie sensible, mais une joie (pii réside dans la cime de l'Ame, (ît qui compatit avec toutes les plus grandes peines de la (lartie inférieure, non-seulement sensitive, iii.iis encore raisonnable ; connue il se voit manifestement eu notre adorableSauveur, à l'imitation duquel notre âme dans sa jiarlie supérieure doit toujours ôtre coiilente, quelque peine qu'elle soulfre en sa partie inférieure : au reste la divine parole nous enseignant en l'épîlre de Saint-Jacques, qui se nomme calliolique, c'est-à-dire , générale pour tous les Chrétiens, et non-seulement pour quelques personnes d'un certain pays ou de certaines conditions, qu'il faut tenir pour un sujet de très-grande joie les ditî'éienles aftliclions qui nous arrivent. Le Chrétien n'a donc plus à douter sur ce sujet, et il doit savoir qu'un des firincipes de sa créance, est que iieaucoui) de peines sont la matière de beaucoup de joie. N'est-ce |)as emore dans le môme sens que (laile notre maître en saint Luc (vi, 8, 23), lorsqu'entretenant ses discijiles de tout ce qu'il y a de [)lus aflligeanl ilans la vie, comme d'y être haï, chassé, injurié, et d'y ôtre même en abomination, il leur dit : Rejouissez-vous en ce jutir-là. et soyez transporlés de. joie? En vérité ce divin maître imus recommandant d'avoir une si grande joie dans des maux si sensibles, il nous fait bien voir que c'est un incomparable bonheur. 0 Chrétiens! où est votre foi? où est votre religion? vous qui croyez si peu les vérités, et qui les pratiquez encore moins.
La vive foi du P. Seurin lui causait la joie dont il a été parlé, et en même temps une pais divine, qui selon la doctrine de saint Paul, surpasse tout sentiment; aussi dans la meilleure partie de sa vie, les sens n'y ont eu aucune part. •< Il a dit que la paix qu'il avait dans son fonds était merveilleuse; » et il le fallait bien, puisque dans tous les changements de ses états extérieurs et intérieurs, elle ne l'a jamais quitté, [)ui5qu'il y a toujours été content, qu'il y a toujours été dans une entière ind.ll'ére'nce, ne voulant que la volonté de Dieu, et demeurant dans un entier assujettissement à sa grilce. C'était une de ses giandes maximes, qu'il fallait venir au point où rien de tous les accidents de la vie ne nous pût donner de rémotion , par notre établissement en Dieu : il assurait aussi, «qu'il ne s'était pas inquiété (il faut l'entendre dans son fonds) 'Je tous les tourmeHls q.ue les diables lui
me niQ
avaient fait soulfrir ; que (juelmiofois, mê HU milieu des trouliles et d une extrô tristesse qu'ils lui causaient, il expérimentait une grande douceur; (|u"il n'a trouvé l'oraison guère plus facile (|ue dans h; temps où les démons l'agitaient, et lui roulaient le corps sur la terre; et que pendant même qu'il a sonlfcrt le plus jiar les impressions malignes d'intiilélité, de déses|ioir et de réprobation, qu'ils lui faisaient (lorter, il a toujours conservé cette paix qui surjiasse tout: sentiment. »
C'est ce qui fa sait qu'il ne se plaignait jamais, ni de tout ce (|ui lui arrivait à l'extérieur, ni de tout ce qu'il soniïrait dans l'intérieur; dans tous les traitements qu'on lui a faits, soit pour l'éprouver, soit parce qu'on l'en jugeait digne, soit qu'ils lui soient arrivés par la malice des hommes ou des démons, jamais il n'a eu la moindre aigreur contre personne; jamais il n'a fait paraître aucun mécontentement ijuaiid il a été libre, car quelquefois les démons lui faisaient dire et faire plusieurs choses exléi ieurement, où il n'avait aucune liljerté ; mais au contraire son esprit et son cœur ont toujours été remplis d'une douceur et d'une charité incroyable pour toutes sortes di; personnes (quoiqu'il s'aperçût très-bien de tout ce qu'on lui faisait), son intérieur demeurant libre, encore qu'il ne le parût pas :il y en a [dusieurs exemples dignes d'une grande admiration.
Entre l'e grand nombre nous en rapporterons un bien surprenant, et qui fera voir évidemment son extrême douceur et sa profonde paix dans tout ce qu'il y a de plus capable de donner de Vaimeur et du trouble. Comme ses peines ont duré bien des années et à l'égard de l'esprit et à l'égard du corps, il s'est trouvé en plusieurs endroits différents, et quehpiefois chez les personnes de )iété et dç coiiîianre ; ainsi, quoique pour 'ordinaire il demeurât toujours dans les maisons de son ordre (comme il était bien raisonnable), cependant on lui permettait en quelques occasions, à cause des infirmités de son corps, qui étaient extrêmes, de prendre l'air dans quelque maison de personnes amies et pieuses. Or il airiva qu'étant dans un de ces lieux ses infirmités ne lui permettant en aucune façon ni de marcher, ni de se remuer, on fut obligé de lui donner une personne [lour le servir dans ses besoins, et cette personne poussée par l'esprit du démon, comme il y a bien de l'apparence, entra dans une telle aigieiir contre le Père, quoiqu'il ne lui en donnât pas le moindre sujet, que non-seulement elle le maltraitait de (laroles, mais encore d'effet, avec une cruauté qui donne de l'horreur; car c'était son ordinaire de le battre à coups de poing, et de le souffleter impitoyablement, y ajoutant souvent les coups de l)àton , qu'elle lui déchargeait avec furie sur la tète et sur le visage ; on ne peut nier (jue ce [irocédé ne soit tout à fait extraordinaire ; car a-t-on jamais oui dire qu'un pauvre malade dans une chaml)re saiis [louvoir se remuer, au liea^ d'être servi et assisté dans ses besoins pacr
ŒUVRtS COMPLEIES Dli BOUDON.
lis
une personne destinée à son service, en soit traitée cruellement? Ce serait encore une assez grande inhumanité que d'abandonner un pauvre infirme sans aucun secours , particulièrementjquand il est incapable de s'en procurer par soi-mènie; mais delà battre, et d'une manière cruelle, je ne sais pas où l'on pourra trouver une chose semblable.
Voilà l'état où était réduit ce bon Père, et qui avec tout cela portait alors des peines intérieures épouvantables, comme nous le dirons avec le secours divin; voilà une croix incomparable. Il est vrai que le saint homme Job, miroir de patience, était moqué lie sa femme et de ses amis au milieu de tou- 'es ses peines; mais nous ne lisons pas qu'il en.fût battu. Nous lisons bien du Job de nos derniers siècles, le bienheureux Jean de la Croix (car c'est ainsi qu'il a été appelé avec grande justice), que la divine Providence en disposant tle la sorte, permit que ceux qui l'assistaient dans sa dernière maladie, le traitassent d'une manière très-rude et très-aflligeante, mais non pas qu'ils l'aient jamais frappé, ni à coups de main ni à coups de bâton. O fidèle serviteur de Dieu 1 vous pouviez bien dire pour lors avec le Prophète [Psal. cxxviu, 3 ; lxvih, 8) : Les méchants m'ont imprimé des coups sur le dos, ils ont ont tiré de longs sillons ; je payais ce que je ne devais pas, mais c'est pour l'amour de vous que j'ai souffert cet opprobre et que j'ai le visage couvert de contusions. Ajoutez-} , des meurtrissures sanglantes. Les maîtres s'apercevaient bien de ces meurtrissures. Mais Dieu qui en voulait faire un spectacle d'admiration à ses anges qui en étaient les seuls témoins, perraellail qu'on crût que, par quelque accident, soit de chute ou autrement, Te Père se les eût faites lui-même; après tout il n'avait qu'à dire une seule parole, qui eût découvert la vérité des choses, pour être aussitôt délivré d'un martyre si sensible, et qui a duré si longtemps. Mais cet homme de douleurs, à l'imitation de son bon Maître, se taisait, et comme un innocent agneau qu'on mène à la boucherie, il n'ouvrit pas ta bouche pour crier ou se plaindre des mauvais traitements de ce cruel serviteur, qui très-assurément aurait soufTert, si le Père en eût fait connaître la moindre chose. Jamais il n'en dit rien; jamais il ne lui en fit plus mauvais visage. U patimce achevée et tout à fait admirable 1 Ah ! qu'il faut bien dire que son amour pour les souffrances était inépuisable 1 Mais quelle douceur, quelle charité! Cependant Dieu qui soullie qu'on maltraite sus saints |)our un temps, en sait bien faire la justice lui-même; car ce serviteur, ipii avait fait soulTrir tant de douleurs à la tête du Père, par les coups (lu'il lui donnait, mourut d'un furieux mal de tête, sans aucune lièvre ni aucun indice d'autre maladie.
C'est ainsi que le P. Seurin possédait son âme en patience, dans l'ardent amour qu'il nvait pour les souffrances, et qui lui venait de la haute estime qu'il en faisait. Voici ses .veijtiments sur ce sujet : « Il se plaint dans
une lettre, de ce qu'il ne trouve point de termes qui puisse expliquer l'estime qu'il a pour les croix, et les hautes idées qu'i'l a con(;ues des trésors qui sont renfermés dans les peines. 11 proteste que tout ce qu'il en dit est bien au-dessous de ce qu'il en connaît, et qu'anrès en avoir dit tout ce qu'il en peut dire, il n'est pas encore satisfait. 11 assure que les actions des saints le consolent beaucoup; mais surtout celles de saint François d'Assise et de sainte Thérèse (qu'il lisait en particulier), parce qu'elles expriment, bien mieux que toutes ses paroles, l'estime et l'amour qu'ils ont eus pour les souffrances, et les goûts délicieux qu'ils y trouvaient; que ces goûts ne sont pas des consolations sensibles, des élévations extraordinaires, ou des grâces gratuites; mais des grâces qui portent Dieu et qui séparent de la créature. Toutes mes peines, disait-il, sont un effet des plus grandes grâces et des plus grandes obligations que j'aie à la bonté de Dieu; ce qui m'éloigne bien des sentiments de ceux qui me portent compassion; il assurait que l assortiment parfait de toutes les grâces, est quand Notre-Seigneur permet pour ornement que l'on ait part è ses croix, et que l'âme, ])armi toutes les richesses de la grâce, soit assez heureuse d'avoir la croix d'une fausse réputation, qui la rende méprisable devant les hommes : mais que si elle arrive au point d'être suspecte,et d'être tenue pour méchante et abominable, on peut bien dire alors, que sa bonne fortune est jusqu'à son comble. »
Quel sujet de bénédiction pour moi, s'écrie-t-il, de me voir le jouet des hommes et des diables! « Je vois c'ombien les voies de Dieu sont ditférentes des nôtres ; le commun des hommes qui me voient, regardent mon emploi de Loudun comme un malheur, pour avoir été le sujet du mal qui m'a tant tourmenté; et moi, tout au contraire, je vois et j'expérimente manifestement que tout le mal qui en est venu est intérieur, mais que le bien qui m'en est arrivé et qui ne se voit pas, est plus grand que l'on ne peut penser. Je ne voudrais pas changer ma fortune avec une autre, ayant une ferme persuasion qu'il n'y a rien de meilleur que d'être réduit à de grandes extrémités, et qu'à proportion des humiliations, des rebuts, des délaissetuents et autres souffrances, les bénédictions et les trésors de grâces se donnent abondamment. » C'est pourquoi quand on lui [)arlait des personnes qui avaient de grandes croix, il disait : « C'est ce (jui me fait espérer qu'il leur arrivera des grands biens de grâces. Un de ses souhaits était que ceux qui ont à souffrir, connussent le trésor des croix; qu'ils sussent que c'est avoir Jésus dans le sein; que ses propres douleurs qui ont été si précieuses à la divine majesté, leur sont appliquées et comme im[)rimées. 11 remarquait que, pour bien avoir ces vues, il ne fallait pas regarder les causes secondes qui nous font souffrir, mais Jésus seul, et il soupirail de ce que la doctrine de la croix, qui est la preuiièro leron que notre divin M^lre nous
ftill, est la (lerriiiTo qnc- nou>; appronons. » Le j^raïui Apôtre l'entcinlail parlailemciit, (lit un ancien, puisqu'il fuil de ses croix le premier caractère île son apostolat, et (]u"il le met avant les signes et les miracles. Les jnetnet de mon apuslolat, écrit cet homme iipiistolique aux Corinthien';, ont paru pnr iinr continuelle putietice. {I Cor. \i, '».) [,e 1'. Senrin avait grande raison d'appeler les soutn-ances sa bonne fortune, puisijuele même apôtre y met toute sa gloire. Parlant de ceux qui travaillent dans d« pareilles t'onctions que les siennes, il dit : Sont-ils ministres de Jésus-Christ ? je le suis aussi, et pour parler comme un insensé', je le suis plus (ju'eux: j'ai supporte' plus de travaux: j'ai e'te' plus souvent en prison ; j'ai reçu beaucoup plus de blessures. {I Cor. xi, 23.)
Entin l'amour du P. Seurin pour les souirrances.l'en reniiaitinsatialile. à l'exemjile de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, après avoir soutTcrt ce qui surpasse toute pensée, en dé>iryit davantage (c'est en ce sens que saint Bernard explique la soif de notre Sauveur sur la croix); et comme saint François Xavier (]ui criait dans les consolations: «Seigneur, c'est assez, « et dans les jieines, « Seigneur encore plus. » Le Père disait aux démons, que les peines qu'ils lui faisaient ne servaient qu'à lui en augmenter les désirs. «Tous les tourments que tu me fais, » disait-i! à Isacaron, «tous ceuxqui nie menacent, ne font que me donner de nouvelles envies d'endurer et de sonlfrir, je m'oll're h Dieu tout de nouveau, pour souffrir en toute manière. » Au milieu des torrents de peines qui l'inondaient, il demeurait toujours plus animé à porter de nouvelles croix; cet amour pour les peines croissait à mesure qu'elles s'augmentaient ; il protestait que ses désirs pour les tourments n'avaient aucunes bornes, et il disait « que Notre-Seigneur ne l'avait pas assez consolé sur ce sujet, c'est-à-dire, qu'il ne lui avait pas assez fait souffrir de croix ; qu'elles fai- ^aient eu lui comme une heureuse antipéristase, qui servait à lui accroître l'ordeur de son amour, par une grande abondance de grâces; qu'il n'y avait que du triomphe à être dé^-rié et maltraité ; que les enfants de Dieu, quoiqu'il les aime beaucoup, ne sentaient jamais le vieux battu (ce sont ses termes), mais qu'ils doivent bien prendre garde que la tiédeur ne s'y glisse, parce qu'elle leur serait une source de grands maux. » De vrai quand nous lisons dans V Apocalypse (il, l et seq.), les menaces que Dieu fait à l'ange ou l'évêque d'Ephèse. à cause qu'il s'était relâché de sa première ferveur, il faut être bien assuré pour ne pas trembler, si l'on considère que cet évèque était saint Timothée, à qui l'Apôtre donne tant d'éloges, et (ju! etfectivement était un grand saint et un véritable homme apostolique. On ne peut croire autre chose de cet homme de Dieu, car r.\pôtre le nomme ainsi, sinon que. par iriadvertance il s'était laissé aller à quelque tiédeur légère, et cependant Dieu le menace lortemenlde le châtier, s'il ne fait péi!itence„