‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 352 sur 436 · LETTRE CCXXXVIII · texte numérisé non relu

LETTRE CCXXXVIII

AU MÈMK,

Etre délaisse cl méprisé des créatures, bonheur inénarrable. Titres dontiés éi ta suinte Vierge. Bulle Sabbalinc.

riEt SEtL.

Monsieur,

Dieu seul, Dieu seul en trois personnes, etc. Je vous avoue que je n'ai jamais conçu cette grande vérité dans un si grand jour, comme je la connais présentement, et en même temps le Itoniieur inénarrable de la séparation, du délaissement, des relmts et des mépris des créatures, et de la privation de tout ce que le monde estime, même des choses qui paraissent fort raisonnables, selon la lumière de l'homme qui n'entend jioint cette science, laquelle ne s'apprend que par des lumières infuses, qui se donnent par le moyen de la sainte oraison et d'une vraie moriitication, qui doivent être inséparables pour en avoir les elfets divins. J'Hl)pelle ce bonheur inénarrable, car c'est ce qui ne se peut expliquer. Oh! quelles actions de grâces on a à rendre à la suradorable Trinité, quand on en est favorisé de ces dons précieux! Mais, encore une fois, la science des saints n'est point comjirise par le commun même des personnes de vertu.

O mon Dieu! quelle grâce d'être mis à fécart et au rebut, de n'être point considéré en ce monde, de n'avoir point de \n\rl ni à l'estime ni à l'amitié des créatures, et môme d'être l'objet du rebut des gens de bien ! voilà ce qu'il faut aimer. Ama nesciri et pro nihilo reputari (9o).

Je ne sais point si la divine Providence vous veut séparer par l'état religieux, mais j'y vois de la dilTiciilté à raison de vos indispositions corporelles. Vous savez que notre bon Maître veut que celui qui entreprend un bAtiment regarde auparavant s'il a de quoi le faire, pour que l'on ne dise [las ensuite : Hic homo cœpit œdipcare et non poluit consummare (96j. J'ai oui dire au feu P. Fumechon, religieux jésuite et très-vértueux, que c'était une grande peine d'être dans une communauté religieuse (il [larlait de la sienne), et d'avoir des infirmités habituelles. Toujours, Monsieur, dans quelque état que vous soyez, il faut entrer dans les sentiments de Jésus-Christ, qui cum in forma Dci esset, semetipsum exinanivit (97) : voilà qui va bien loin. Il était évoque, pasteur, souverain pontife, roi, et il était Dieu; et avec toutes ces qualités, il s'est anéanti lui-même,

et cela par la pauvreté, les mépris et la douleur. La lumière et le raisonnement de l'homme ne pénètrent pas de pareilles conduites.

Je crois que vos conférences sont des moyens très-f)ropres à rétablissement de la gloire (le Dieu; et ce n'est pas peu contribuer <i cette même gloire divine, que de faire choix de confesseurs pour les malsons religieuses : il y en a bien peu ipii leur soient propres, pour conserver ou rétablir l'esprit de leur règle, et particulièrement la pauvreté, dont le lelAchemeiit s'introduit de toutes parts dans les maisons les plus réglées, et par les avis de plusieurs docteurs et religieux (lui la devraient le plus soutenir; mais hélas! ]i|usieurs n'en ont |)as le vrai es|irit eux-mêmes. ]1 est aussi vrai que le diable craint étrangement la sainte communion, et s'il pouvait, il l'ùterait.

Je suis étonné de ce que vous me mandez de ce monsieur dont vous me parlez ; je ne l'aurais pas cru dans de pareils sentiments. Comment, lui (jui est un docteur, se peut-il railler des titres ([ue l'on donne à la trèssainte Vierge, comme Dame de pureté? lui qui doit savoir que toute l'Eglise l'appelle la Mère du bel amour, de la crainte, et de la sainte espérance, et qui ne devrait pas ignorer les titres que les saints lui ont don • nés, titres qui de la manière dont il en |)flile seraient ridicules? Comment peul-il dire que les pasteurs qui sont le sel de la terra (Malih. V, 13), donnent dans l'égarement quand ils ap]>rouvent ce que les Papes, les é<\êques. les universités les plus fameuses de toute l'Europe, et les tribunaux ecclésiastiques des royaumes catholiques ont approuvé?

Paul Vperiuet de publier dans toute l'Eglise la bulle Sabbatine, et menace de l'ire de Dieu ceux qui s'y opposeront ; et tout récemment Clément IX ou X (je n'ai (las la mémoire récente letpiel des deux), après avoir donné ordre au célèbre cardinal Bona, que MM. de Port-Royal même louent (lour sa singulière érudition, et dont ils ont écrit qu'il était approuvé de tous, et l'ayant dé- })uté pour commissaire j)Our faire encore un examen nouveau de ladite bulle, toutes choses ensuite ayant été bien examinées, ce Pape a donné une bulle fort ample, dans laquelle il l'apiu-ouve après tous ses prédécesseurs (98). On a trouvé que la divine Providence m'aviut fait éclaircir cette matière clairement dans le petit livre des Avis catholiques touchant la dévotion de la glorieuse Vierge, imprimé chez Le Boulanger à Rouen. Je salue votre bon ange, etc.

A Evreux, le ii de février, dans l'octave delà fêle du Irês-suint et très-miséricordieux cœur de l'admirable Mère de Dieu.

(95) Aimez à être inconnu et à n'être compté pour rien. (De imit. Chrisii, i, 'i.)

(96) Cet homme a commencé à bùlir, et il n'a pu ucltever. {Luc. xiv, 50.)

(97) Qui ayant la forme et la nature de Dieu, s'est néanmoins anéanti lui-même. [Pliitip. u, 6, 7.'j

(98) Celie'bulle est de Cléincnl X.

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ŒUVRES COMPLETES DE BOl l)l)>.

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LETTRE Cr.XXXlX.

Le superflu des riches doit être donné aux pauvres.

DIEC SEUL.

elc. Ce que le prédicateur a dit du dixième denier, que l'on doit donner aux pauvres, est bon pour lesteoifis oii la misère n'est pas extrême ; mais ce dixième denier payé, il y a bien des riches qui ont encore beaucoup de supertlu qu'ils ne peuvent garder. Ce que vous me dites des tapisseries des personnes de qualité, et de la réserve de l'argent pour leurs enfants ou pour d'autres besoins pareils, pourrait bien passer pour n'être par à leur égard du supertlu; ainsi il faut en ces rencontres que la raison et le jugement en décident, toujours cependant sur les principes de la religion. Je ne crois pas que ce soit une raison que des héritiers, qui ne sont pas des enfants, à moins qu'ils ne fussent pauvres, je ne crois pas, dis-je, que cela doive empêcher de se défaire du superflu. Sur ce que vous me dites que saint François de Sales ordonne dans son testament, que son bien de patrimoine sera tout donné à ses héritiers , c'est que dans ce temps-là la nécessité des pauvres n'était pas pressante, et que d'autre part ses héritiers j;ouvaient en avoir besoin selon leur condition : mais ce ne devait pas être grand chose, car il assure qu'il n'avait jamais été riche ; et il l'était si peu, qu'il n'avait pas, avec le revenu de son évôché et ce patrimoine-là, de quoi subsister selon sa qualité d'évêque, ce qui obligea Henri IV de lui olTrir une pension de 1200 écus qu'il refusa. Feu M. Bourdoise m'a dit qu'il allait quelquefois prêcher dans Paris, à pied comme un simple prêtre, et qu'il l'avait accompagné allant de la sorte. Après tout. Monsieur, on doit juger de ce que l'on doit penser des héritiers qui ne sont pas pauvres, par le conseil que le Fils de Dieu donne de vendre tout son bien, et de le donner aux pauvres. (Matth. XIX, 21.) Quelle réserve donc leur doit-on faire du superflu dans l'extrême besoin? Je ne pourrais pas me contenter de la taxe, qui ordinairement est bien au-dessous de ce que l'on doit donner. Hélas! ce qui suint pour se mettre à couvert des hommes. De fera ()as éviter le jugement de Dieu; et si les autres ne veulent [las contribuer, cela ne m'excuse pas de faire de i.ia imri ce que je dois. Mais la parole do Dieu e^t inlaillible, qui dit que c'est un malheur Télre riche. (Luc. VI, 2i.) L'A|iôlre parlant par le Saint- Es|irit dit aussi qun l'avarice est une iduldlrie (Col. III, 9); et de vrai l'argent e^t i'idole de grand nombre de riches, dont le culte ne leur jiermet pas de recevoir la lumière Je Dieu : aussi le saint Evangile nous ap- |ii end que ceux qui se moquaient de la doc-

trine duFilsdo Dieu, le faisaient purr? qu'ils (fiaient avares. (Luc. xvi, U.) Ce[ienda;it, Monsieur, le bon jugement, en égard àtoutos choses, doit décider du supeillu, comme jo vous l'ai déjà dit; et il y a du su|ierllu à l'égard de plusieurs, qui ne l'est jiasà l'égard des autres.

>0h! non. Monsieur, il faut lai?ser à Dieu le jugement de la jiersonne dont vous me jiarlez ; mais cette mort ne laisse pas de faire trembler, et si notre bon Sauveur ne lai a fait miséricorde, il souffrira des peines inconcevables en purgatoire.

Je crois que vous avez pu prêter de l'argent à la personne dont vous m'écrivez; car elle paraît dans le besoin. Je ne manquerai pas, avec le secours divin, de dire à madame de Rouves qu'elle ait à chercher l'occasion de vous renvoyer le livre du B. Jean dp la Croix; j'attends toujours que l'on m'envoie celui de la Vive flamme d'amour en cet incomparable saint , pour vous en faire un présent. Je ferai aussi avertir monsieur votre frère d'Evreux de la maladie de celui de Rouen, et j'offrirai mes pauvres prières pour lui.

Je crois qu'il est utile pour la gloire de Dieu que vous m'appreniez ce qui s'est passé touchant l'affaire dont vous me parlez. Vous pouvez croire que je n'ai garde de vous citer. On parle ici d'une autre manière ; je ne sais si on connaît les choses ou si on les veut ignorer.

Je ne sais, mais je ne saurais vous conseiller d'être religieux; car je doute que Dieu vous y appelle.

Je salue "votre bon ange, etc.

Evreux, ce 12 d'avril, dans la solennité de la sainte fête de Pdi/ues.

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