‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 360 sur 436 · LETTRE CCLIV · texte numérisé non relu

LETTRE CCLIV

Abnégation chrétienne, leçon peu étudiée, encore moins pratiquée. Lu science enfle : exemples de Le Vassor, de Labadie et de Grotius.

Dieu seul, Dieu Jseul en trois personnes, etc. Non-seulement il est écrit que notre cher Jésus a été l'opprobre des hommes et l'abjection des peuples [Psal. ,xxi, 7), mais même qu'il paraissait par ses huiuiliations être plutôt un ver de terre (juun homme. Après avoir adoré cet état d'un Homme- Dieu (et je me mets à genoux écrivant ceci, et me prosterne par terre, désirant me jeter dans un abîme si je le |)0uvais), j'implorede tout mon cœur, par le mérite des anéantissements de notre Sauveur, l'anéantissement chrétien. C'est la première leçon que ce grand maître fait à tous ses disciples : abne- (/et semetipsum {Luc. ix, 23) ; et c'est une leçon bien peu étudiée, très-peu étendue, et dont la pratique est encore j)his rare. On étudie la théologie, on prêihe, on écrit des livres; on jjasse i)our habile, pour savant ;

(112) Jean Labadie, ne (yi Giiienne en 1610, se Ht Jésuite, et en garda l'Iialjil perulanl 15 ans. Il en sonil puur débiter avec plus de liberlé les maximes delà fausse spiiilnajllé. F.n^nile il se fil calviniste a Monlauban; et après diverses avenluies et diverses courses en Alleiiiagno el en Hollande, il mourut en 1G74.

(Hôi Jacques Abbadie, célèbre ministre proleslanl. ué dans le Uëarn en 1651, après avoir exerce les Tonctions de ministre e.i Kranr.e, il Berlin et a Londres, niuiuul [ires de telle dernieio \ille en

et cependant très-souvent on passe sa vie sans savoir la première leçon du christianisme, pendant que les simples et de \>a\ivres idiots, gens sans étude, sans lettres, sont aux yeux de Dieu et de ses anges de véritables docteurs du ciel; ce qui arrive parla pratique et non pas par la s[)éculation.

11 ne faut pas s'étonner ensuite si ces savants dans les lettres font de si grandes chutes : Scientiu inflat {I Cor. vui, 1.), c'est une vérité de foi. Un des premiers compagnons de l'humble saint francois, apprenant lej dérèglement du frère Hélie, qui avait succédé au généralat à ce grand saint, se jetant par terre, la frappait de son front, s'écriant : « Mettons-nous bien bas, mettonsnous bien bas, car frère Hélie est tombé ])arce qu'il a été beaucoup élevé. » On aurait de la f)eine à croire la chute des gens, comme celle du P. Le Vassor, si on ne savaitces vérités. Oh ! que les raisonnements de l'esprit humain servent peu! Tant de belles choses, qu'il a écrites pour la religion, ne l'ont pas empêché d'apostasier.

Il en est arrivé de même à Labadie (112), qui, étant sorti des Jésuites, devint un grami partisan des jansénistes, et qui ensuite s'est fait calviniste, aj)rès avoir écrit une granile lettre de cent ou six-vingt pages aux jansénistes, pour les inviter à l'imiter, déclarant que la doctrine de Jansénius était la même que celle de Calvin, el qu'il ne pouvait plus dissimuler la vérité. 11 a prêché la morale réformée, de telle manière qu'il y a une ville oiî il s'était retiré, que les Hollandais ont dit être une seconde Trappe, pour l'étroite observance de la morale. Voilà comme le démon a abusé cet homme, qui disait au feu P. Surin (car ils étaient tous deux dans une même maison de Jésuites), qu'il n'irait jias bien loin dans la perfection, s'il s'assujettissait comme il faisait à la dépendance des autres. Le P. Surin est demeuré dans la dépendance, s'hiimiliant véritablement, et est devenu un saint: Labadie s'est arrêté è lui-même, et est devenu un apostat. Ce n'est [las.Juiqui a écrit pour la religion : c'est un luthérien d'Allemagne (113), dont on dit qu'il a écrit parfaitement bien pour la défense de la religion chrétienne, à l'exception du peu oiî il fait voir ce qu'il est, mais c'est très-peu de chose.

Grotius a écrit un livre que l'on estime, sur le môme sujet (114), et cependant il est mort hérétique. Comme il accourut dans une ville oîi il y avait plusieurs sectes de ditlérentes religions, on lui demanda dans laquelle il voulait mourir, et il ré|ioiidit seulement: Ut Christianum decel (115). Il

1 "'27. Son meiUeurouvrage, celui dont parle ici Boudon, est son Traité de la vérité de ta reliyion chrétienne.

(114) Hugues Grotius, un des plus savants lioniines de son temps, mourut en 1645. Son Traité de la vérité do la religion clirétienne , dont parle ici Boudon , est un excellenl ouvrage, traduit dans presque tontes les langues.

(115.1 Comme il convient à un Chrétien. Voy. sui celte aiiecdolt sa Vie, par Burigni, t. Il, p. 105.

LETTRES. — A M. BOSf.l ERARD.

avait promis au P. Petau (ju'il se fi-rait calliolique, quand il aurait donné nu public ce qu'il avait écrit de l'EuLharistie.

Si Suarez disait ([u'il faisait plus d'état de (luoliiues heures d'oraison, (|ue de toutes les sciences, je dirais qu'un acte de vraie humilité vaut nuenx que toute la science des lettres, si l'on n'est pas vraiment huiulile. Un serviteur de Dieu tne disait ; « Après avoir tout considéré, tout ce que nous avons à faire est de nous hien ha- :uilier. Qui pourra se sauver, se délivrer de tous les pièges du démon ? » disait un saint à qui on les manif'slait. Une voix céleste répondit : « L'hunùlité. » Voilà en vérité, voilà ce qui nous reste. .Mais le véritable humble ne croit pas qu'on lui fasse tort. Sainte Thérèse se mettait d'une grande force du parti de ceux qui la persécutaient, disant qu ils avaient raison. Les occasions d'humiliation qui nous arrivent, nous doivent fairerentreren nous-mêmes, pour considérer cette vérité du saint livre de l'Imitation ; Merito in me armarctur omnis crealiira fll6), et pour voir que nous ne méritons que des rebuts et des opprobres de la part des créatures. .\près tout c'est une précieuse grâce, que la divine Providence nous fait, quand elle nous en envoie, car nous portons un fonds d'orgueil inexplicable. Je me perds dans les miséricordes incompréhensibles de Notre-Seigneur, quand je pense que je ne suis |ioint mort dans des temps où j'étais beaucoup a[i|ilaudi, beaucoup recherché, beaucoup aimé, quoique ce fût pour de Ijonnes et de saintes choses; et que la divine Providence ra"« réservé pour me faire vivre et me mettre dans un état oîi je suis contredit de tous côtés, oij je suis l'homme du lùonde le ) lus négligé, le [dus délaissé. Oh les bonnes choses! Oh le précieux état 1 Certainement ces gens qui mliumilient ont bien raison, et grande raison. Ohl qu'ils me font de bien, et que je leur suis obligé 1 C'est ce qui m'oblige de jjrier tous lesjours pour eux, et plusieurs fois par jour. Ohl que je dois avoir de reconnaissance pources bonnes personnes 1 c'est ce que je ne saurais jamais assez faire.

Ce que vous m'écrivez au sujet de la dévotion de la très-sainte Vierge, me console beaucoup: car certainement tout ce qui regarde son hoiuieur m'est un sujet de joie la l)lus grande du monde. Je salue, etc.

A Evreux, ce 21 d'octobre, veille de la fête des saintes Maries Jacobéet Salomé.

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