‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 38 sur 436 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

De son oraison dans l'union avec Notre- Seiyneur Je'sus-Christ.

L'oraison de l'aimable Jésus a été le princi[)e de toutes ses actions, soit quand il a fait des miracles, soit quand il a voulu prêcher. Ou choisir ses apôtres pour les envoyer prêcher par toute la terre; soit quand il a voulu souffrir ou é'.ablir ses plus grands uiystères; et l'on peut dire qu'elle règne dans tous ses états, il y {lassait non-seulement des nuits entières, mais ii y a pa.-sé toute sa vie; et depuis son premier instant jusqu'au dernier moment de sa mort, c'a été sa plus grande application, qui n'a jamais été interrompue. L'oraison a été la vie intérieure de ce divin Sauveur, par un entretien perpétuel de son âme avec le Père éternel; elle a été la plus chère et la plus continuelle occupation de son cœur.

Nous avons dit plusieurs fois que ceux qui lui sont véiitablement unis, entrent dans une heureuse communication de ses inclinations et des divins mouvements de son cœur; ainsi les plus grands saints, dans l'union plus intime qu'ils ont eue avec leur Sauveur, ont été des personnes d'une plus

On a su

continuelle oraison. Le P. Seurin , dans le commencement, en faisait sept heures régulièrement, ou de jour ou de nuit ; car les jours ne lui siiUisant pas pour ce saint exercice, il y employait encore du temos de la nuit : queliiue incommodé qu'il fût la dernière année de sa vie, cela ne l'empochait pas d'inlerromjire son sommeil, pour aller en la chapelle domestifjue du collé; aliii d'y adorer et louer son Dieu qu'il y a passé des nuits tout entières, à 1 imitation de son maître, et dans sa dernière maladie, son esprit, comme celui de saint Martin, y était continuellement occupé. Comme un Père qui ra>sistait lui parlait de prendre un peu de relâche, il répondit : « Ce n'est pas en mon pouvoir. » Sa maladie l'ayant fait entrer dans quelijue assoupissement, ce lui fut un sujet d'une grande jieine, parce iju'il interrompait sa conversation actuelle avec Dieu. Son oraison était continuelle à Loudun, au milieu même des choses qji sont les jdus capables d'en distraire, comme lorsqu'il [irenail ses repas, ou lorsqu'il allait dans les rues. Enfin on peut dire que l'oraison a été l'une de ses vertus plus particulières, et qu'il l'a possédée dans un degré très-éminent.

Après avoir passé plusieurs voies de différents états, il était arrivé à une contemtilation très-sublime. Je ne veux [loint parler ici des visions surnaturelles qu'il a eues, ni des révélations divines qui lui ont été faites; je m'arrête seulement à il'élévation solide de son es[)rit vers Dieu par sa sainle oraison. Ce grand serviteur de Dieu et de son immaculée Mère, y était comme cet homme spirituel dont parle saint Thomas sur saint Paul : « Qui n'est pas seulement instruit du Saint-Esprit, pour savoir ce qu'il doit faire, mais dont le cœur est encore mû de ce même divin Esprit. » Il y souffrait j»lus qu'il n'agissait, comme dit encore le môme Docteurangelique, parlant de l'homme intérieur, oii, pour approuver sa doctrine par l'Ecriture ancienne et nouvelle, il ra[)porte ce passage d'isaïe (lu, 19) : Quand celui que l'Esprit de Dieu pousse sera i-(«(« comme un fleuve rapide; et cet autre de saint Luc (iv, 1), où il est dit que Jésus était poussé de l'esprit au désert. 11 ne faut (las néanmoins, enseigne encore le même docteur, entendre par là que riiomme s|iiiiluel n'opère [«as librement, mais parce que la vertu, qui est le principe de l'action, est mue d'une vertu spirituelle, l'ojiération qui en procède, non-seulement est une action, mais aussi une passion, en tant qu'elle part d'une vertu poussée d'un mouvement supérieur. Ce saint docteur explique la chose de cette manière, en la question unique de l'union du Verbe, et il déclare, dans un autre lieu, que les actes de l'âuie sont parfaits, et par suite qu'ils tiennent plus du repos que du mouvement. L'âme donc dans lorai^ou passive ne laisse pas d'y agir très-véritablement; mais elle n'y agit pas par ses propres industries, avec travail, et en sa manière orJinaire; elle y agit iious^ée par l'Esprit

(JEL'VIIES COMPLETES DE BOUDON.

fS6

(ii> Pieu qui la comble de raliondance de ses

Dans cet étal delà fontcm|)lnlioii sublime de l'oraison passive, Dieu quelnuefois retire toutes sortes de formes sensibles et même iM.'lle do l'humanité sainte de Notre- Seijjineur Jésus-Christ, parce que, ('ommo l'ensti^ne le ^land et solide docteur des TO es iiaérieures,(le It. P. Jean de la Croix), il élève l'esprit à une connaissance confu-^e et très-surnaturelle de la pure divinité ; pour lors , dit ,-ainte Thérèse, quand Dieu veut surprendre toutes les puissances ( elle parle (le leur fa(,'on ordinaire d'agir), il est évident qu'encore que nous ne voulions )ias, on nous ôte la présence tie l'humanité de Notre-Seigneur. Mais cette belle intelligen.e de la vie dévote, avec son angélique coadjuleur, enseigne unanimement qu'il faut prendre garde de ne pas se procurer par soi-même cet oubli ; et c'est une doctrine constante parmi les saints et les Pères de l'Eglise, que le souvenir de Jésus-Christ non-seulement n'est pas un obstacle à la [dus éminente contemplation, mais le plus a^suré moyen pour arriver à la plus haute union divine. Ainsi le B. Jean de la Croi\ enseigne qu'encor-«; que les images des autres cho-es cor|torelles servent d'empêchement à la parfaite union avec la divinité, celles de Jésus-Christ ne doivent pas être comprises dans ce nombre, puisque Jésus non-seulement est la voie, mais encore la vérité et la vie; or. l'on ne sé|)arH |ias la sainte humanité de la divinité; on regarde Jésus tel qu'il est, homme et Dieu, et nonseulement comme étant le moyen, mais aussi comme la tin.

Il y a donc juste sujet de s'étonner de ceux qui, pour soutenir leur abstraction volontaire de Jésus, prennent leur prétexte de la divinité , comme si elle ne se trouvait pas en cet adorable Sauveur. Ils allèguent que Dieu est la fin de toutes choses ; que toutes choses sont [mur lui, toutes les actions, toutes les soutl'raiices, tous les mystères de l'adorable Jésus, et on en demeure d accord ; ils disent qu'ils veulent conleml'ier la divinité, que toute la perfection de lame consiste dans son union. 11 est vrai, mais on leur demande si Jésus n'est pas Dieu; on leur demande s'il le faut diviser; on leur demande s'il faut séparer sa personne divine de son humanité sacrée ; on leur demande s'il n'est (k'is certain que jamais la personne divine ne l'a quittée; on leur demande, si les paroles de notre aimable Sauveur ne sont jias véritables : Mon Père et moi sommes une même chose. [Joun. x, 30.) Ne [lourr.iit-on pas leur dire : Comment dites-vous, montrez-nous le Père, ou montrez-nous Dieu? qui voit Jésus, ne voit-il pas le Père? Jésus ne leur [lourrait-il pas dire : iVe croyez-vous pas que je suis en mon Père, et t/ite mon Pire est en moi ? [Joan. XIV, 20.) Ne sont-ils pas l'un dans l'autre p.ir leur essence? Donc la contemplation de la divinité n'est (las une raison pour quitter la contemi'Uilion de Jésus-Christ.

J'avoue que les attraits àa la grâce ne sont |)as les mêmes; il y a des âmes fortement apfiliipiées aux attributs divins; il y en a d'appliquées à de certains mystères; il y en a (pii sont attirées à une nue présence de la Divinité qui est partout et qui remplit toutes choses ; j'avoue que chacun doit suivre son attrait quand il est de la grâce. Mais je dis avec la séra[)hique Thérèse (ju'il est dangereux de soi-même de s'accoutumer à rejeter le souvenir de Notre-Seigneur et de ses mystères; je dis avec elle : Plût à Dieu que nous l'eussions toujours; je dis cjue les jilus grands et qui ont été les plus élevés dans la contemplation , ont été les plus apjiliqués à notre divin Sauveur et à ses mystères, comme il est facile de l'apprendre par l'histoire de leurs vies. Un saint Bernard, un saint François d'.\ssise, un saint Bonaventure, un saint Thomas, les saintes Brigitte, Catherine, Thérèse , ont été des personnes très-élevées dans les plus sublimes degrés de l'oraison , et toutes ont été trèsoccupées de sa divine vie. L'abus est grand dans notre siècle, où grand nombre d'âmes se retirent d'elles-mêmes de l'occupation sainte des actions et soutfrances d'un Homme-Dieu, sous prétexte d'une contemplation abstraite de la Divinité; et sainte Thérèse a eu raison de dire que ces âmes ne feront jamais dans fa vie intérieure les progrès qu'elles auraient faits, si elles avaient été soutenues par la vue des anéantissements d'un Dieu fait homme; qu'elles marchent en l'air, et l'exjiérience fait voir assez souvent le peu de solide vertu qui s'y trouve, et que même il en arrive de fâcheux etfets.

Le P. Seurin a laissé par écrit une chose fort remarquable sur ce sujet. 11 dit « qu'un jour Léviathan prit sa forme, fut trouver la mère Jeanne des Anges, dont la grande application intérieure était à Jésus-Christ et à ses mystères ; le démon l'ayant fait appeler, elle vint , et pensant que ce fût le Père , elle l'écoute avec attention ; (lour lors le démon voulut se mêler de lui faire faire l'oraison à l'ordinaire du P. Seurin, rjui avait coutume de lui dire des choses tout à fait touchantes |iOur l'entlammer en l'amour divin dans ce saint exercice; mais comme elle remarqua au'il ne lui [lailait point de Jésus-C'lirist, 1 entretenant seulement des grandes et sublimes vérités de la Divinité et des perfections divines, contre la coutume du Père, elle se sentit pressée de lui dire , vous n'êtes pas mon Père, ce qui ayant rendu le démon confus, il déchargea sa rage en la frappant, et disparut.» Or le Père a toujours remarqua que les démons soutl'raient qu'on leur parlât des grandeurs de Dieu, mais que ce Dieu fait homme et ses mystères leur étaient tout à fait insup(iûrtables.

Le P. Seurin assurait « qu'il ne se trouvait jauiais mieux que dans l'application à Notre-Seigneur et à ses mystères. » (^ette application lui a duré toute sa vie et a continué jusqu'à sa mort; il y exhortait tout le inonde, il y <lésirait que l'on y vécût ei que l'cm y Unit sa vie. Le savant et pieux auteur

dé

doctes oiivraj^es,

Page 1