III. EXHORTATION
Pour la veille de Xotl.
SLR LE MYSTÈRE DE LA .\AISSANCE DU SAVVEIB.
L'amour toujours grand en ses victoires, mais aujourd'hui tout -puissant dans ses triompiies, ajant par la plus glorieuse de ses conquêtes assujetti h ses lois celui nui les donne à tous, et qui n'en reçoit de personne, cet amour dis-je, triomphant, rendant le Verbe incréé muet et la paroleéternellesans voix, iait que j'ai de la peine à vous entretenir. Si un Dieu, dans les excès de son amour, en montre la grandeur en gardant le âilence, faut-il que l'homme, [lar ses discours, donne des tén.ioignages de ia faiblesse de ses affections ? Les grandes choses ont cela de propre qu'elles ne se peuvent exprimer; aussi voyons-nous que dans les mouvements extraordinaires de joie ou de tristesse, nos langues se trouvent arrêtées sans pouvoir dire un seul mot; mais particulièrement cela se remarque dans les personnes puissamment emportées par l'amour, et il est vrai : qui aime bien, parle peu ou point (lu tout. C'est une vérité qui se fait voir dans tout son lustre, dans le mystère amoureux de l'enfance d'un Dieu que la bienheureuse Eglise, notre bonne mère, nous propose aujourd'hui. Un Dieu aime et aime les nommes, mais les aime jusqu'à tel |)oint, que l'amour le met dans un état oiî il ne peut parl-.T. Voilà des transports admirables d'un Dieu qui mériterait bien que je m'arrêtasse ici tout court, et qu'après vous avoir fait faire réflexion sur cette vérité que je viens de vous proposer, nous demeurassions tous dans le silence, adorant avec respect les précieux amours de ce Dieu-Enfanl pour les hommes. Il faut que je vous avoue que parmi ces sentiments, c'est avec honte et confusion que je vous parle... L'on a vu des hommes apostoliques, se rencontrant dans des pays barbares dont la langue leur était inconnue, exposerdes tableaux d'un Dieu incarné, leur faisant entendre par quelques signes ce que signiGait cette image dont la seule vue lirait des soupirs des cœurs et des larmes des yeux de ces pauvres gens, et moi qui ai affaire avec des âmes chrétienr.es, nedois-je pas me contenter d'avoir mis •ievant les yeux de votre esprit un Dieul'infant que vous connaissez par la foi Une jiersonne qui aime n'a que faire des discours {•■ourse porter à l'objet aimé; aussitôt qu'elle l'aperçoit elle s'unit intimement à lui. Sa seule vue lui dérobe le cœur et emporte (outes ses affections. Mais puisqu'il faut que je- parle continuez vous autres, 7>Icssieurs,
dans ce silence où je vous vois, et respectez par là celui qui carde la parole éternelle revêtue du corps d un petit enfant : Sic Deu$ dilexit munduin. « C'est ainsi que Dieu a nnné le monde. T>{Joan. m, 16.) C'est ainsi que Dieu a aimé le néant ; c'est ainsi que celui qui est lor.t a aimé le rien ; c'est ainsi que le Créateur a aimé la créature; l'immortel le mortel, le Tout-Puissant le faible, l'impossible le possible, l'infmiment glorieux, la misère, la jiourriture et la corruption. C'est ainsi que Dieu a aimé les créatures par un amour véritablement extatique qui l'a tiré hors de soi pour le faire homme, ce qu'il ne devait pas; et c'est par cet amour que i'homrae doit se quittereldevenirDieo, ce qu'il doitetcequ'i! ne fait pas; voilà le sujet de ce chétif discours.
Il est vrai que, selon l'avis du grand saint Denis, l'amour est tout extatique, parce que l'uxlase n'étant autre chose qu'une sortie hors de soi-même, c'est le propre de l'amour de transformer la personne qui aime en l'objet aimé, d'où vient ce sentiment si universel que i'ûme est bien plus dans la personne qu'elle aime, que non pas dans le corps qu'elle anime. Ainsi voyons-nous que les saints, extrêmement amoureux de la divine bonté, ne vivaient plus à eux, mais tout à Dieu. Et quittant tout le soin deux-mêmes, ne pensaient, n'aimaient, et ne soupiraient que Dieu, menant une vie véritablement extatique; mais ce qui est étonnant et étrangement prodigieux, c'est l'amour extatique d'un Dieu pour les hommes, qui se présente aujourd'hui à nos yeux.
Admirons, si vous voulez, les extases des saints, étonnons-nous à la considération des merveilles qui s'y passent; il n'y a rien que de juste et raisonnable ; mais de savoir, mais de voir aujourd'hui un Dieu entrer en extase, c'est ce qui surpasse toute pensée; c'est ce qui étonne les séraphins; c'est ce qui doit laire pâmer nos esprits et d'amour et d'admiration. Un Dieu est ravi, parce que l'homme l'alti.-e à soi , l'arrache du sein de son Père éternel pour se l'approprier. Va Dieu est en extase, parce qu'il quitte toutes ses grandeurs pour devenir un tout petit enfant ! Spectacle qui doit arrêter et la terre et le ciel, et les hommes et les anges, éveiller partout et l'amour et l'étonnement. Voilà qui est bientôt dit : un Dieu est en extase, un Dieu se consumant d'amour pour les hommes est devenu un petit enfant; mais c'est ce qui n'a jamais pu être pénétré [lar aucune créature, c'est ou l'esprit humain et angélique n'a jamais pu atteindre. Je sais bien qu'il y a eu de belles âmes qui ont dit des jirofliges. Je sais bien que les François et les Bernard en ont conçu des merveilles qui ont servi d'unique occu[)ation à leurs esprits et de matière à leur amour. Mais je puis affirmer que, quoi que l'on ait pu dire, quelque hautes qu'aient été leurs pensées, quand bien même elles leur auraient été révélées, et que nous réunirions en un tout celles qui ont passé par l'esprit de tous les hommes et de toutes les intelligences du ciel, tout cela,
IW9 EXltOUTATlON l'OUK LA VKILLE DE NOËL, SUR LE MYSTERE DE LA NAIIVHK,
pour dire vrai, n'est rien. Donnez-in<oi une
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jiersonneqiii conçoive cei|un c'est iinc Dieu, qui pénètre se< urninieurs ailoraliles, jioiir lors j'avouerai iiu'ellc i)ense (li;^iieiiient de ses l)assesscs et de so!i .niié.inli.ssenii'nt. A moins décela, je demeure toujours dans mou sentiment tout|ilcin de v(^rité '|ue le luvslôrc, aussi aiuialde qu'adorable de reufauce d'un Dieu, e^t véritabUnuenl un n]yslùre pour tout esprit viai, c'est-à-dire un secret (jue l'on ne peut connaître. C'est de celte façon, a dit l'Apôtre de la France, ([ue nous devons iiarler et pensor de Dieu. Aussi je vois que les âmes les plus <5clairéês touchant les divines obsiurilf^s de la foi, après av(jir dit tout ce que l'on peut dire do cet amoureux mystère, n'ont pu s'empôdier-do d(';clarer hautement qu'elles n'en avaient rien dit du tout. La Ijieulieureuse Anii,èle de Foli;.;ny jiasse plus avant : Elle soutient, après avoir écrit des choses toutes célcst(;s du Dieu do son âuu>, que toute la postérité admire et respecte tous les jours, que tout cela en est si inlininient éloigné, que ce sont des hlasphèmes. C'est là le nom dont elle qualifie ces divins écrits, et avec raison; car luiisnuo le blasplième est une parole par laquelle 1 on attribue à Dieu ce qu'il n'a jias, ou ne lui donne pas ce qu'il a; il est bien vrai que tout ce que nous disons de Dieu , c'est toute autre chose qu'il ne s'en devrait dire, et le respect dû à sa grandeur devant être inlini, c'est ce i;ue jamais nous ne pourrons lui rendre. Vn Dieu-KnfanI, c'est ce que l'on dit tous les jours; tous l(;s Chrétiens, en ce temps, diront que Dieu est né pou'r eux; mais ce (jui ne peut ]ias entrer dans mon esprit, c'est que l'on parle de ces choses avec si [leu de réllexion, avec si peu d'esprit, avec aussi peu de foi, que si un laquais avait rendu quelque grand service à son maître, il en parlerait presque de la même façon. 11 faut que je vous dise tout nettement ma jiensée : Si je voulais poursuivre le sentiment que le Dieu d'amour me donne à [jiésenl , je briserais ici, et tout ce que je vous dirais d'avantage serait : Un Dieu est devenu petit enfant pour nous! Voilà qui est inconcevable; étonnons-nous, admirons, pâmonsnous de joie et d'amour à la vue de ce spectacle digne de Dieu.
Saint Paul proieslç {II Cor. xn. \) qu'il a vu des choses dont il n'est pas permis à un homme de parler. Mais quand bien même il aurait vu ('essence divine, cela n'est pas si inconcevable que de savoir ce mèuie être infiniment glorieux anéanti en la forme d'un tout petit enfant. Les attraits, qui d'ordinaire causent l'extase, sont délicieux et pleins d'une douceur inestimable. Mais, ù bonté incomparalile de Dieu I Je ne vois |)oinl ici d'attraits qui puissent vous faire quitter le séjour bienheureux de l'euipyrée, tout au contraire, tout ce qui peut servir d'obstacle à ce dessein. Et parmi les deux sortes d'ex lases que je rencontre, dont l'une est hautement louée, et l'autre blâmée avec sujet, parce que l'une porte au-dessus de nouspiêraes, et l'autre au-dessous. Le dirc^i-je,
mon Dieu 1 vous choisissez ce que l'on n'approuve pas. Alors, à la bonne heure, boni-, mes divins, laissez ravir vi;lre cœur aux délices intellectuelles, sortez hors de vousmêmes cl au-dessus de la condition de votre nature, devenez des anges humains, ou des hommes angéliques. Vos extases sont ai; niables, nous leur donnons nos louanges cl nos respects. Mais vous, mon Dieu, dans quelle extase vous aperçois-je à présenti La misère et l'infamie vous touchent et vous ravissenl,et vous font quitter le tout pour devenir le rien : Ediiuinivit seir.clipsum. (Philip. Il, 7.) Oh 1 Dieu! Exinaitiiil semetip.tinn. Messieurs, Messieurs, (pie devenonsiious à ces paroles de l'Lvan^ile? O vérilîj époiivaiila.blel O cœurs des hommes! si les ténèbres i[uo causent les péi:!iés n'empêchaient pas les lumières divines, (]ue vous seriez étonnés. Amour! qu'il l':iut bien dire que tes forces sont (JrodÎL^ieuses, puisque c'est toi seul qui causes toutes ces nierveilles. Vcre, vere de Dco lii'::)iphaC amor, dit le dévot saint Bernard : « Vraiment, vrai-' ment l'amour triomphe de Dieu, u et le rend son esclave. Et il paraît dans le mystère de son enlance si puissant, et occupe si forle^ meut celui que rien no peut occuper qu'il semble qu'il abandonne tout autre soin, tout autre exercice, et stu-mêuie encore pour nourrir uniquement son amour et l'entretenir. Là-dessusje me souviens d'une cxcelr lente remarque du bienheureux prélat do Genève, dans son livre I>e l'Amour dirin, qu'il a tiré de Platon : L'Amour, dit ce saint évê(]ue, quand il est plus véhément, iiortç si impétueusement l'ùme à la cliose aimée, qu'elle n:anque à toute autre chose. l'Ialoii a dit que l'amour était pauvre, déchiré, nu, déchaux, cliétif, sans maison, couchant dehors sur la dure, toujours indigent. O Théotime, je sais bien que Platon parlait, ainsi de l'amour charnel, vil et mondain; mais, néanmoins, ces [uoijriélés ne laissent pas de se trouver dans l'amour céleste et divin.
O Dieu, que cette vérité est éclatante dans la naissance de notre petit roi et divinement 1 je vois l'amour pauvre, parce qu'il faut tout quitter pour la chose aimée. Le ciel empjrée avec toutes ses illustres beautés et ses trésors inappréciables, toute hi glorieuse compagnie des courtisans du paradis n'est pas capable d'arrêter ce divin amant; il abandonne tout, il quitte tout pour sa bienaiuiée nature humaine. 11 est sans maison, n'ayant pu trouver où loger, et demeurant dans une étable ouverte de ions côtés; il est chélif, pâle et défait, étant exfjosé aux injures de l'air dans une saison froide, au milieu de la nuit; il est nu, déchaussé et mal vêtu, celui qui couvre tout le monde, qui donne même des robes aux lis des champs,. n'ayant que do pauvres langes pour se garantir du froid; il couche dehors sur la dure, ayant pour tout lit un peu de paille, et la terre entin; il est comme un gueux, ayant une pauvre mère, un pauvre équipage, et un appareil si pauvre «pie tout ce ((ui ai>T
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ŒUVRES COMPLETES DE BOLDON
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paraissait, iion-seulemeot ûlait très-pauvre el très-fulii, mais aussi tout luondié et emjiruiilé tics bôles. O inyslère do très-grr.nd res; ect, disait lo dcvùl Louis de firciKrdc, ô ijccrel qui se pciil mieux peuscr que dire, et qui s'exiiliijue [)lus l'acileiuent imr le silence el i'adiiiirniion que par Ifs paroles! Qu'y a-l-il de plus adniiriible que de voir ce Seigneur, qui esl loué [lar los étoiles du mstin, qui est assis sur les chérubins qui volent sur les ailes des vents, qui soutient toute la rondeur de la terre, de qui le trône est le ciel, à qui la terre sert d'escabeau royal, ait voulu se rétliiire à une si extrême j'auvreté, qu'au jour de sa naissance il ait Viiuin que sa mère l'ail posé dans une cièclie, parce qu'il n'y avait point de lieu plus honorable pour lui. Quelle personne fut jamais réduite à une si extrême pauvreté, et qu'à défaut de couvert elle ait été contrainte de poser son enfant dans une crèche! Quelle conjecture si éloignée qu'au Dieu et une crèche 1 Quoi de plus abject qu'une crèche I quoi de plus relevé que Dieu ! Pensez fiar la loi ce que c'est que Dieu ; [:ensez ce que c'est que l'homme. Pesez la distance infinie qui se rencontre entre ces deux êtres; voyez comme l'amour les joint en un seul; en .sorte que Dieu se fait homme, se fait enfant, est attaché aux mamellfs d'une Vierge, lié de petites bandes, pleure et tremble de froid. Voilà les sacrées extases d'un Dieu oii l'amour l'a réduit. Voilà où l'amour que vous jue portez, ô mon cher amant, vous a mis; voilà où l'amour a mis ce Dieu de vérité. Pour nous, Messieurs, où nous mettra l'amour que nous aurons pour lui? nous autres, quelles seront nos extases! Voilà ce que Dieu a fait pour nous ; mon âme, que leras-tu pour lui ? Que ferons-nous pour lui, Messieurs? Sic Deus dilexit mundum {Joan. jii, 16 ). C'est ainsi que Dieu a aime' le inonde. O monde, ô monde ! il esl temps que lu aimes Dieu de telle fa(;on qu'on puisse dire de toi : Sic tmindus dilexit Deum; c'est einsi que le monde a aimé Dieu.
ïrès-chères âmes, quels sont vos sentiments ; soutTrez que je le demande à vos cœurs : Quelles sont vos résolutions? Non, rien ne Messe tant un cœur amoureux que de voir un autre qui est blessé d'amour pour lui. Il y a plus; les cœurs les plus barbares se rendent sensibles à l'atfection ; ils aiment quand ils sont aimés. Aussi l'amour ne se paye que par l'amour : Amor compentatur amore. « L'amour ne veut pour toute récompense que l'amour? » Et d'où vient que s'il se rencontre un naturel assez mal fait pour n'aimer pas les personnes qui lui sont amies, cela paraît insupportable? C'est ce que, si nous n'y prenons garde, nous faisons tous les jours à l'égard d'un Dieu, et c'est ce qu'il faut qu'il endure. Oh! qu'il cst vrai que Dieu aime les hommes 1 Oh! qu'il est vrai que les hommes aiment peu pieu! Dieu nous aime, Messieurs; il nous fiime jusqu'au point où vous le voyez, jusqu'à se faire petit enfant pour nous. N'est-ce ffis là agir en amant passionné? L'antiquité
nous apprend qu'un Hercuie, ce faraeu\ iiéros, a été réduit j.ar l'amour à fller, et c'est ce que l'histoire nous vante comme un ])rodige; mais, après tout, c'est une créature misérable et aiijecte qui aime sa semblable; mais Dieu te réduire au |>oint de pleui'er, de trembler de froid, mourant d'amour pour les hommes. Ah! c'est ce qui surpasse tout esprit, c'est ce qui est entièrenictit inconcevable. En vérité, après cela que deviendront nus cœurs? Charitas Christi urget nos, dit lo grand apùlre. L'amour de Dieu nous presse. (Il Cor. v, li.) « Voilà, » dit le bicnheuieux François de Sales, » le plusfort, leplus puissant et le plus admirable argument ipii fut jamais fait. " Je prends phiisir à vous redire ce que ce granJ amant de Jésus et de Marie a dit, parce que toutes ses paroles sont extrêmement avaniageuses et favorables au pur amour. Voyez donc ce qu'il dit : « Oui, Théotime, rien ne presse tant le cœur de l'homme que l'amour; si un homme sait être aimé de qui que ce soit, il est pressé d'aimer réciproquement; mais si c'est un homme vulgaire qui est aimé d'un grand seigneur, certes il est bien plus pressé; mais si c'est d'un grand monarque, son empressement est encore bien plus grand; et maintenant, je vous prie, sachant que le vrai Dieu, éternel, toul-[)uissant, nous a aimés comme il nous aime, ô mon cher Théoliiue, n'estce pas là avoir nos cœurs sous le pressoir, les sentir se presser de force, et en exprimer de i'amour par une violence et contrainte qui est d'autant plus violente qu'elle est tout aimable et ineffable. » Messieurs, je demande votre avis : n'est-il pas vrai que voilà un argument bien jjressant en matière d'amour; mais il est tellement pressant, qu'une des choses que quantité de saintes âmes n'ont jamais pu concevoir, c'est de voir qu'après cela les hommes puissent penser et parlerd'autre chose que du pur amour. On en a entendu parfois qui, donnant la liberté à leurs esprits parmi les vastes cauijiagnes, criaient iiitoyablement que l'amour n'était pas aimé; qui, entrant dans les villes et voyant quelques personnes qu'on portajt en terre, après avoir demandé si elles étaient mortes d'amour et avoir appris (|ue non, gémissaient et pleuraient de telle façon qu'elles étaient inconsolables.
Saint François, le grand amoureux du petit enfant de Bethléem, pleurait un jour si fort que quelque personne l'entendant accourut comme au secours de quelqu'uii qu'on voulait égorger, et le voyant tout seul, il lui demanda : « Pourquoi cries-tu ainsi? — Pauvre homme, hélas! dit-il, je pleure, parce que mon Dieu aime tant, et que personne n'y pense. » Et ces paroles dites, il recommença ses larmes, et ce bon personnage se mit aussi à pleurer avec lui. On a vu une des belles amantes de Jésus, la glorieuse Madeleine de Pazzi, courir par tout le cloître, criant à pleine tête : A l'amour ; el une autre s'étoimait fort de ce qu'allant dans les grandes villes elle voyait qu'on criait de toutes sortes de choses pour
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l'enti-elii-'n du corfis, et que personne no criait à l\inHnir; et la divine Callioriiie do Gènes criicndnnt un jour un dénion qui disait qu'il était la créature sans amour, elle tomlia |i;luiée, saclianl coniliien le pur niuour devait être aimé. (Iraiiii donin)a:;o que (;es Fielles Ames soi. 'lit si rares. Ah 1 Dieu, il ne tlcvrait pas y avoir un seul Chrétien qui ne fût dans cet élat, puisqu'il n'en existe pas un .'cul pour qui le Dieu de toute l)onté n'ait t'ait ces ert'orts d'amour que nous admirons. .\llons donc courageusement nu pur amour, et si un Dieu nous montre ce c|u'il veut faire pour nous, soyons assez généreux pour lui montrer ce que nous voulons l'aire pour lui. L'amour l'ait transporter Dieu hors de soiniéme et le fait homme; il faut donc (]ue I homme se quitte lui-môme et devienne Dieu. 11 faut que l'amour soit extatique des deu\ côtés. Il est vrai que Dieu, dans le dessein (pi'il a eu de bûtir ce gjrand univers, a ref;ariié l'homme, et à sa considération a lait toutes les merveilles que nous voyons. Les cieux, le soleil, la lune et les étoiles avec toutes leurs éclatantes beautés, sont faits pour l'homme; c'est pour lui que sont faits tous les éléments: tout ce qui vole dans l'air, tout ce qui marche sur la terre, tout ce qui naj^e dans les eaux, sont autant d'ouvrages des amoureuses bontés de Dieu pour les iion.i mes. L'homme donc était étroitement ol)ligé dans celte vue de faire tout ce qu'il faisait pourDieu. Mais l'amour pressant ce Dieu de bonté, il va plus avant. Ce n'est pas assez de faire tout ce qu'il fait pour l'homme, il faut qu'il quitte pour lui le sein de son Père, les beautés de l'em(iyrée, toutes ses grandeurs et sa gloire, et, pour vous le dire en un mot, il s'anéantit en prenant la forme d'un petit enfant; faveur étonnante , qui ne doit plus laisser rien à l'homme qui soit à lui et qui le doit contraindre, par une violente douceur, d'abandonner tout pour cet aimable Jésus et d'entrer dans un élat ]iarfait d'anéantissement. C'est bien la pensée du grand saint Paul : Mes frères, dit cette merveille lies apôtres, entrez dans les nie'mes seuiiments de Jésus qui, tout Dieu qu'il était et égal à son Père, s'est anéanti en se faisant serviteur et se revêtant d'un corps mortel. « lloc enim sentite In valus quod et in Clirislo Jesu, qui cum informa Dei esset non rapinam urbitratus est esse se œqualem Deo, sed semetipsum exinanivit, formam servi aecipiens in si'nilitudineni hominum faelus et habitu inventus ut homo. {Philip. 11 3-7.)
Anéantissement aux richesses et à tous les biens de fortune, le Chrétien ne devant s"(Ui servir que simplement pour l'usage que Jésus veut qu'on en fasse, en étant entièrement dépouillé pour ce qui regarde l'affection du cœur; aux plaisirs des sens, ne s'en servant pas pour sa satisfaction, mais jiour celle de son cher et divin Sauveur ; à l'hon-
neur, à l'estime, aux louan^jes, aux grandeurs de la terre, n'estimant toutes choses que selon l'esprit de l'Evangile. Anéantissement aux biens surnaturels, ne tenant à rien nu'à la volonté pure et tout unique de
Jésus, ne tiésiraiit ni plus ni moins de [lerfection qu'il n'en veut et exige de nous, remettant entre ses mains avec conlianco le soin de notre salut, de notre avaniement en la vie spirituelle, notre âme et toutes ses dispositions, pour le tem|is et l'éli-rnité; nous tenant aussi fidèles envers le Dieu de notre amour ilans les délaissements, les sécheresses, aridités, désolations, peines intérieures, obscurités, que parmi toutes les consotations les plus sensibles. Anéantissement lians l'esprit, le tirant de l'erreur où les ténèbres du péché l'ont mis, n'estimant que Dieu dans toute chose, et ne prenant point d'autres règles que celles de la foi. Anéantissement en la mémoire , en ôtant toutes les choses dont le souvenir pourrait retarder en queKiue façon les jirogrès du divin amour, rejetant toutes les pensées inutiles, et se mettant dans une ignorance do tout ce qui ne nous est [)oint nécessaire. Anéantissement dans la volonté, n'aimant rien que Jésus et tout pour Jésus, nous séparant de toute alfection naturelle, ne vivant point selon nos inclinations et par humeur, mais uniquement par les seuls mouvements de la grâce. Voilà les anéantissements (ju'il faut que le Chrétien fasse dans la vue do ceux de son Dieu. Mais ce n'est pas encore tout : non-seulement Dieu fait tout ce qu'il fait pour le bien de l'houKue, non-seulement il quitte tout ce qu'il a pour lui, mais môme il so fait homme et se transforme en sa chair qu'il aime avec des profusions de bontés inouïes, et c'est ce qui doit pousser plus avant l'amour du Chrétien pour le faire devenir Jésus, pour le changer tout en Jésus et pour le faire vivre uniquement de sa vie divine.
Au reste Dieu ne s'est (las fait un homme fantastique; il est très-vrai qu'il est homme, qu'il a un véritable entendement et une véritable volonté humaine; il a un véritable corps humain. Aussi ces vérités ime je vous propose ne doivent pas passer poflir imaginaires. 11 est très-vrai que le Chrétien nedoit vivre que de la vie de Jésus, sa vie n'étant autre chose que la continuation de celle de ce divin Sauveur. Jésus avec tous SCS fidèles fait un véritable corps mysti(jue, et comme les membres ne vivent pas d'une autre vie que de celle de leur chef, ainsi les Chrétiens ne doivent vivre que de la vie de Jésus; sur quoi il faut remarquer que ce n'est pas assez d'otl'rir ses actions en l'honneur de Jésus, mais de [dus il faut les l'aire en son esprit, tellement que, par exemple, si un Chrétien prend son rejias, ce n'est pas assez de l'offrir pour honorer les repas de Jésus, mais il faut encore qu'il l'offre en son esprit, c'est-à-dire qu'il s'unisse aux desseins que Jésus avait quand il prenait les siens, et aux intentions iju'il a à présont sur lui et qu'il veut qu'il prenne : belle pratique pour rendre en quelque façon toutes nus intentions infinies , mais qui est nécessaire pour pouvoir dire avec saint Paul : Je ne vis plus, mais c'est Jésus qui vit en moi. Ainsi, :•! vous demandez à une âoaç ainsi tra.iisfor-
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OELYRES COMPLETES DE BOUDON
niée co qu'elle, pense, elle vous répondra qu'elle ne jiense qu'à Jésus ou jiour Jésus dans la conduite de son es[)rit ; elle n'a plus d'autres affaires que celles de ce cher Sauveur, plus d'autres desseins que les siens; elle n'est sensilde ou insensilvie qu'à ce qui sied ou ne sied pas à la gloire du cher tout de ses affections ; tous ses intérêts sont fondus dans ceux de Jésus en qui elle vit, pour qui elle vit et de qui elle vit, et ayant perdu la vie d'Adam, vie de corruption et d'infamie, étant raorte à toutes les choses de ne monde. Voilà la vie extatique qu'elle doit mener, voilà ce que Dieu a fait pour elle, voilà C€ qu'elle doit faire pour Dieu. Nous autres, Messieurs, que faisons-nous? Voilà comme un Dieu vous aime, Messieurs; comment l'cfimez-vous ? Un Dieu est-il capable de vous donner de l'amour? Il Je peut, me direz-vous, mais le fait-il? 11 le fait, mais comment le fait-il? Quel amour avez-vous eu pour lui jusqu'à présent, et dans quels sentiments êtes-vous pour l'avenir? Comment êtes-vous résolus de vous donner à son amour? Est-ce avec réserve? Est-ce sans exception? Dieu se donne tout à nous, méfls tout entièrement; voulez-vous vous donner tout à lui? Vous direz peut-être que cela est bon pour ce Dieu de majesté d'aimer de la scrte; mais pour nous, hommes, il n'en est pas de même. Que Dieu s'épuise dans tout ce qu'il a d'infini, l'homme n'a rien que do limité et de très-has; mais au bout de tout, il ne se donnera pas entièrement à Dieu. Vos esprits sont choqués de cette proposition, et sans doute qu'î7 restime éloignée de toute raison. Je le crois; mais, je vous demande, pendant qu'il les désapprouve, ne la pratique-t-il point? Rentrons dans nousmêmes. Quelles sont nos pensées, quels sont nos desseins, quelles sont nos volontés, quelles sont nos atfections? Sont-elles toutes de Dieu, à Dieu et pour Dieu? Mais il 3- a quantité 4,e petites attaches, de mauvaises habitudes qui ne vont pas jusqu'au péché mortel, qui, à la vérité, nous empêcheront bien de n'être pas tout à fait à Dieu, mais qui ne nous font pas perdre la grâce et ne nous empêcheront pas d'aller en paradis. Vous dites vrai ; je suis de votre avis. Mais je veux que vous sachiez que je ne vous parle aujourd'hui ni de paradis ni d'enfer; que toutes ces choses disparaîtront aux yeux de notre esprit. Pour le présent, il est question de savoir comment vous voulez aimer Dieu. Je ne vous demande pas ce qui vous arrivera, soit de bien, soit de mal; je demande : Dieu quitte tout, s'anéantit, se fait petit enfant pour vous, l'amour seul le mettant dans cet état effroyable ; vous, êtes-vous dans la résolution de l'aimer comme il vous aime. Dieu est tout, la grandeur luèmc, qui contient en soi tout ce (|u"on peut désirer et aimer; vous, vous êtes un petit ver de terre, un peu de fange, un beau rien. Dieu néanmoins veut faire amitié avec vous; lu vouicz-
^ (1.53) Celle cxliDrlniirn n'csl pas Icrniirée sur {'original; mais il y manque S;ins douie peu de
vous bien? Mais l'amitié sera-l-elle réciproque? aura-t-elle une partiede votre cœur, ou bien le lui iloimercz-vous tout entier? Qu'en jiensez-vous? Que vous dit là-dessus votre cœur? Que dirn-t-il à ce cher petit roi, quand il le recevra la nuit ou le jour prochain? Ne nous flattons point ; mettons nos cœurs à découvert. Nous aurons beau fermer les yeux; Dieu nous voit bien. Ou vous êtes résolus d'être tout à Jésus, ou vous ne l'êtes pas. Si vous êtes dans celte résolution, tout va bien : le •j)ur amour est aimé (153).