L'IIOMME DE DIEU. — PART. III
l'Iiomnie et se met sur toutes les autres armes, do même par la toi il repoussait tous' les traits eutlannnés du démon et se nietlail à couvert de toutes ses embûches. L'espérance tie salut lui servait de cas(pie, parce que, connue !o casciue défend tous les sens (pii résident dans la tète, ainsi l'espérance préserve toutes nos pensées, tenant l'esprit élevé et alfermi en Dieu. La parole de Dieu lui servait d'épée de l'esprit, parce que c'est par le Saint-Es|)rit qu ; nous combat- Ions tous nos ennemis, et m)n pas par nousmêmes. C'est i)ar lui, dit saint Chiysoslomo, rap|)orté par un docte et pieux iiiterprèle, que nous coujions tout, nous mettons tout en pièces, nous tranchons la tète du dra-
rOiJ,aiion curieuse, éloignement
Mais quel plus grand de soi-même (pie de s'olfrir à Dieu pour être possédé, s'il y allait de sa gloire"? quelle plus grande sépaiation de la créature <pie d'èlie bien aise, Dieu lui ayant accordé cette profonde humiliation de servir de jouet aux diables et aux hommes, (le devenir ridicule aux yeux même des sages et de passer pour un insensé? Quelle plus grande haine du pro|ire intérêt que de souffrir ensuite les jieines extrêmes (]ui lui sont arrivées, et au corjis et à re>prit? Certainement il est bien difficile de se tigurer un zèle [ilus saint dans la séparation de l'être; mais quelle plus grande sainteté de zèle, si on le considère du côté de l'union avec Dieu ? Nous avons dit qu'il se regardait comme une [lure inca(iacité et un pur néant; toutes ses espérances étaient dune uniquement en Jésus-Christ dont il attendait tout son secoiiis. C'est pourquoi premièrement, selon le conseil de l'Apôtre, il en (ireini toutes les armes, et ensuite il s'y unit saintement par une orais.on continuelle. 11 se tenait debout, toujours [irèt au combat, portant sur ses reins la ceinture de vérité, c'est-à-dire non-seulement une ceinture extérieure qui ne retient pas les mouvements déréglés, mais cefle de la vérité qui les réprime. 11 était revêtu de la cuirasse de la justice, c'est-à-dire delà sainteté dévie, qui, comme une cuirasse, défend les parties nobles et préserve le cœur des traits du démon. 11 avait les pieds chaussés, étant prêt à aller annoncer l'Evangile de la paix , c'està-dire, étant dans une fermeté et une intrépidité, sans craindre ce qu'il y a (Je p. us rude dans les chemins de la vertu. En toute rencontre il prenait le bouclier de la foi, parce que, comme un bouclier couvre tout
pièces, gon.
Voilà les armes de Dieu que 1 Apôtre veut que nous (.prenions, comme il le dit aux Epliésiens, et que le P. ,Scurin avait prises jiour |)Ouvoir résister et soutenir le combat contre les démons. Mais, après que le soldat chrétien est armé de toutes ses armes, il lui reste de demander le secours de son roi, sans lequel il n'a aucune force, et ses armes lui sont inutiles. Le l'ère étail vivement pénétré de cette vérité. C'est pourquoi nous avons rapporté ailleurs qu'il disait et répétait souvent les pandes du Psalmiste dans une extraordinaire ferveur d'esprit : Jen'espcrerai point en mon arc, et mon épi'e ne me sauvera point. [Psal. un, 7.) Jésus était toute sa force, et il pouvait bien lui dire avec le môme Psalmiste : )ous êtes mon roi et mon Dieu, vous êtes le salut de Jacob, avec votre secours nous renverserons tous nos ennemis, et nous mépriserons par la vertu de votre nom ceux qui s'élèvent contre nous : c'est vous qui nous avez sauvés de ceux qui nous affligent, et qui avez couvert de confusion ceux qui nous haïssent ; nous vous <jlorifierons, ù grand Dieu, pendant tout le jour et nous rendrons à votre nom d'éternelles actions de grâces. (Psal. xlui, 5-9.)
Le Père, suivant toujours le conseil de l'apôtre saint Paul, qui, après nous avoir instruits dans son Epître aux tphésiens (vi, 17, 18) de toutes les armes dont Dieu veut qu'on se serve pour combattre les démons, nous dit ces belles paroles: Faites en tout temps par l'esprit toutes sortes de prières et de supplications à Dieu et veillez par lui, accomplit à la, lettre ce que dit cet Apôtre ; car il éiait continuellement en oraison ; et dans les maisons parCiculières, et lorsqu'il prenait ses repas, et même dans les rues quand il était obligé (ie soi tir, ses yeux étaient toujours au Seigneur, et les pensées de son cœur en sa présence ; il pouvait dire avec le Prophète-Koi : J'avais le Seigneur toujours présent devant moi, parce qu'il est à ma droite de peur que je ne sois ébranlé; c'est pour cela que mon cœur se réjouit, et que ma langue chante de joie , et que de plus ma chair reposera en espérance. (Psal. sv, 8, 9.) Hors les occuiiations tout à fait nécessaires, il était même sans cesse à genoux, offrant ses vœux à Dieu avec beaucoup de larmes. Celte batterie contre les démoas
œUVRES COMPLETES DE lîOUDON.
2iO
était la plus forte et faisait le plus de ravage parmi leurs troupes infernales ; ce qui les obligea, pour se défendre d'une si rude attaque, de faire tous leurs efforts pour le dfstraire, ou |)Our eni[)êclier, s'ils pouvaient, une oraison si fervente et si continuelle. Pour ce sujet, la divine Providence le pcrnietlanl ainsi, ils lui lièrent tellement les facultés que, n'en avant pas l'usage libre, il portait un em|)ècliement ti-ès-grantl à l'exercice de rorai>on ; mais tous les obstacles ne le [lurent jamais empêcher de se tenir à genoux devant le très-saint sacrement de l'autel, y souffrant en silence et en paix les re[)rôches que les démons lui faisaient de son incapacité, et toutes les humiliations qu'ils lui [irocuraient.
Une si Adèle persévérance dans l'oraison faisait souffrir les diables si extraordinairement, qu'ils étaient contraints de déclarer (jue c'était la chose qui les tourmentait le plus. Ils l'ont assez montré par la cruelle guerre qu'ils ont faite aux habitants des déserts, parleurs rudes attaques et leurs tentations en plusieurs manières. Hél que faisaient ces saints solitaires, sinon une oraison ))erpétuelle? Ce qui est arrivé depuis peu d'années à un tres-vertueux religieux Carme déchaussé est fort considérable sur ce sujet; car s'étant retiré avec la permission lie ses supérieurs dans une petite cellule sur le mont Carmel, pour y vaquer plus librement à l'oraison, les diables ne se contentaient pas de l'y persécuter, mais suscitaient encore les Arabes qui, sans autre sujet que la rage qui leur était insjiirée (lar ces esprits d'enfer, allaient chercher ce bon religieux jusque dans le désert le plus intérieur de cette sainte montagne, pour le maltraiter et le battre très-cruellement; car ce grand serviteur de Dieu et de son immaculée Mère quittait de temps en temps sa cellule qui était à l'entrée de la montagne et s'en allait, à l'imitation des anciens solitaires, dans les lieux les plus écartés, pour y vivre dans une entière solitude, hors de la vue et de l'abord des hommes. Mais nous l'avons dit autre part, c'est que l'oraison unit à Dieu, et c'est l'unique chose que les démons craignent.
C'est pourquoi le Père divinement éclairé, au lieu des exorcismes dont les autres Pères se servaient, s'appliquait particulièrement à faire l'oraison, et s'efforçait de mettre la mère Jeanne des Anges dans le même esj)rit. Ce fut là que l'enfer lit ses derniers ellorts pour l'empêcher, usant de toutes les plus furieuses attaques dont il se pouvait servir; les démons faisaient des cris de désolation lamentables [lar la bouche de la mère, avouant que cette conduite les ruinait ;ei, de vrai, l'esprit de la mère, que ces malheureux avaient rendu stuiiide, se ventant qu'ils ne soull'ruaient jamais qu'il y entrât rien d'utile, s'ouvrit par ce moven aux lumières célestes. Il serait bien à "désirer que les directeurs fissent ici de bonnes réflexions, pour se convaincre de la nécessité qu'ils ont de s'appliipier à l'oraison,
et de la faire faire aux autres; il serait h souhaiter (lu'ils sussent que la grande aff.dre de la direction consiste beaucoup plus à prier qu'à jiarler ; et que si eux, et ceux qui en prennent avis, au lieu de tant d'entretiens qu'ils ont ensemble, jiassaient ces temps-là dans l'entretien avec Dieu, ils y trouveraient une abondance de bénédictions, pendant que souvent ils n'en remportent qu'une vaine satisfaction de la nature, qui est une véritalile malédiction. Ohl que bienheureuse est l'Ame qui sait bien se détacher de la créature 1 et cela sans réserve, et des bons, et des directeurs, aussi bien que des autres. Car enfin, et les directeurs et les bons sont créatures, et l'âme n'est faite que pour Dieu seul, et ne trouvera jamais son repos qu'en Dieu seul. Oh! que bienheureuse est l'âme qui, dans le détachement de l'être créé, est unie véritablement à Dieu seuil ce qui se fait d'une manière puissante [lar la sainte oraison ; et Dieu agrée si fort ce moyen efficace pour arriver à sa divine union, que sainte Thérèse ra|)porte d'ellemême, comme une chose très-remarquable, que, se plaignant un jour amoureusement à Notre-Seigneur de ce eue les directeurs qu'elle avait pour lors l'empêchaient de la faire, il lui répondit que c'était une tyrannie. Ah ! ce Dieu du ciel et de la terre qui avait souffert paisiblement que la sainte le rebutât dans ses apparitions, et même avec des signes extérieurs, jiar le conseil de ses directeurs qui s'imaginaient que le diable la trompait sous la forme de Notre-Seigneur, et la sainte voulant s'en excuser, il lui dit qu'elle faisait bien d'obéir. Ce débonnaire Sauveur, qui souffrait d'être ainsi rebuté, ne put tolérer que l'on empêchât cette sainte âme de s'entretenir avec lui par la sainte oraison, et il lui marqua que c'était une tyrannie. Mais les démons, au contraire, n'oublient rien pour apporter des obstacles à ce divin exercice; de là viennent.souvent tant de distractions, tant de sécheresses, tant de dégoûts, tant de peines, tant de contradictions de la part des hommes.
Ces malheureux, pour en divertir la mère Jeanne des Anges, lui paraissaient sous des formes horribles , la battaient avec excès, en sorte que les meurtrissures lui en restaient, lui donnaient des avidités insupportables ; mais, y persévérant avec constance, elle a obtenu toutes les [dus saintes grâces du ciel. Ces esprits d'enfer cependant étaient contraints de confesser que l'exorcisme leur était un petit travail, comparé à la peine qu'ils ressentaient d'une si divine pratique, et avouaient qu'en ce point ils étaient obligés de céder. (Jue les directeurs considèrent ici la nécessité qu'ils ont d'être des personnes d'oraison, et que sans cela ils sont peu jiropres à la conduite des âmes, qui y doivent bien prendre garde quand elles font le choix d'un directeur. Le P. Seurin portait fort la Mère des Anges à s'occuper des mystères adorables de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et il lui faisait faire ijuantité de colloques avec cei aimable Sau-
2il
LIIOMME DK OIKU. — l'AlU". 111.
veiir ; ce qui proihiisail vlaiis son (-(eur, qui depuis |iiusiouis années élait dur coujuie les pierres |'ar rojiération diabolique, de tarauds sentiuienls d'amour et de piélé. Les dénions se servaient de toutes sortes de ruses (lour empêcher cette application à Jésus- Christ t't à ses mystères ; nous avons dit qu'ils prirent môme la tii^^ure du Père pour J entretenir d'autres sujets, et en d'autres occasions lui donnaient des pensées sublimes pour le même etrel. Le P. Seurin esliluail que c'était un artilice ordinaire dont le démon trompait i;rand nombre d'âmes dans ce siècle, lesquelles, pensant s'élever dans l'amour divin, demeurent dans la mollesse jwr une morlitication superticielle. Enlin le Père, sachant bien que la très-sainte Vierge el les saints nous donnent un accès favorable auprès de la divine- Majesté, commença l'entreprise de la guerre contre les démons par un recours lilial à la .Mère de toute miséricorde ; et pour cette fin il alla d'abord, comme nous l'avons dit, en pèlerinage à Notre-Dame de Saumur; ensuite il s'adressa au grand saint Joseph, comme au protecteur spécial de la vie intérieure et de la plus haute perfection à laquelle i! avait dessein de porter la mère qui était possédée. Il se serviLaussi des saintes reliques, et spécialement d'une de sainte Thérèse, qui était insupportable aus démons, dont l'un d'eux déclara être l'ennemi [larticulier des Carmélites, et que son jilus puissant adversaire était saint Joseph, qui 1 avait chassé de quelques corps en Italie, il y avait environ trente ans.
Mettant un jour sur la mère quelque chose de l'éminentissime cardinal de Bérulle , homme qui a été tout rempli de l'esprit de Jésus-Christ, et dont je puis dire, par une véritable expérience, qu'il attire une grâce très-spéciale sur ceux qui ont recours à lui, pour aimer et être liés à notre divin Sauveur et à ses mystères, Léviathan, principal des démons, sans que le Père eût donné aucune connaissance de ce que c'était, dit que ce grand prélat n'était pas assez connu, mais que souvent ceux qui paraissent le moins devant les hommes sont les plus grands devant Dieu. Cependant plusieurs improuvaient la conduite du l'ère, qui, étant fort intérieure, était. connue de bien peu de personnes. Mais Dieu voulant autoriser son serviteur, qui était plus dans l'application de l'oraison, de la dévotion et du soin d'avancer l'ème dans la perfection, que dans les exorcismes, quoiqu'il s'en servît selon l'usage de l'Eglise, lit sortir Béhémot sans aucun exorcisme, et lorsque la mère Jeanne des .\nges était dans une retraite. « O Seigneur, que ceux qui connaissent votre nom espèrent en vous, parce que vous n'abandonnez point ceux qui vous cherchent! Que ceux qui vous aiment vous chantent des cantiques , parce que vous n'avez point oublié le cri des pauvres!
CHAPITRK VIL
De son zèle rirlorieuT dnns l'expulsion des di-inons des vorps des possi'dis, tl de lu vanière sainte qu'il a tenue pour les chasser.
Le P. Seurin remarquait avec beaucoup de lumière que les principes de l'union des diables avec les hommes étaient les péchés et les mauvaises habitutles, et que les principes sont d'autant plus grands, que les vices sont plus enracinés; ciu'à proportion que le péché est dans une âme, le démon s'y établit et y triomphe; que dans les possédés il y a plus de force pour résister h l'Kglise, et ([u'il fallait s'appliquer h détruire ces principes pour affaiblir les forces des démons, qui sortent quelquefois des corpsdes possédés, non-seulement par l'autorité de l'Eglise, mais parce que le princiiie qui les y retenait est ruiné. Les diables étaient contraints d'avouer celte vériié, et qu'ils prenaient leur avantage de la corruption qu'ils trouvaient dans la nature. Nous n'avons, disaient-ils, qu'autant que nous en donne le vice ; si on le ruine, il faut que nous succombions. C'est pourquoi le Père ayant fortement instruit la mère de ces vérités", elle ne regarda plus les opérations des démons en elle t)ue comme fondées sur ses défauts, et dont le principe se trouvait dans ses imperfections. Pour y apporter le remède, elle entreprit de les i.ombattre en la vertu de Jésus-Christ, et le Père d'autre part s'appliqua entièrement à lui faire pratiquer la mortilication, pour ôter toute prise aux démons; ce qui leur donna tant de tourment, qu'ils s'otl'riient d'obéir à tout le reste, et même devant le monde et en public, durant les exorcismes, pourvu que l'on quiiiât celte poursuite des vices et des inclinations de la nature corrompue. Ils criaient : ceci nous perd et fait que de maîtres nous devenons esclaves; l'on défait notre maison, on ruine notre nid, où veuton que nous logions? Ils menaçaient ensuite étrangement le Père, et ils lui disaient : Tu entreprends contre nous des nouveautés, nous poursuivant d'une manière toute nouvelle ; mais nous ferons aussi des nouveautés étranges dans nos poursuites contre toi, tu auras lieu de t'en souvenir.
Cependant le servieur de Dieu et de son immaculée Mère, ayant recours incessamment à la grâce de notre Sauveur par une oraison continuelle, et s'appliquant en sa divine union à mortiQér la mère, elle fut heureusement délivrée en sept ou huit mois des obstacles qu'elle avait à la perfectiou ; c'est pourquoi les démons voulurent pour lors en sortir; le plus grand malheur, disaientils, qui nous puisse arriver sur la terre est de posséder une personne mortifiée dans ses passions.
Ces malheureux esprits criaient 11 vaudrait mieux que nous fussions en enfer que de rester dans une personne bien dégagée d'elle-même et des créatures; nous en
UEUVUES COMPLETES DE BOIDON.
iU
soiumes esriavcs et elle a .le môme pouvoir sur uous que sur ses passions. Il est vrai que depuis ([u'uiie iiersoiine |)ùsséiiée est toute il Dieu, les diables n'y sont retenus que par la divine puissance qui s"en veut .servir |iour sa gloire. (Veslàquoi le saint liounne s'appliqua, iravaillatil fortement en la vertu de celui sans lequel nous ne pouvons rien, are que la inèro sortit entièrement d'elle-inôme pour n'>Mre plus <]u'en Jésus-Christ. Pour réussir Jans une si sainte entreprise, il considéra toutes les imperfections et les fautes où elle était sujette, pour les couibaitrc l'une a|>rès l'autre, et les détruire par la force de Jésus- Christ.
Il y avait quatre démons qui la jjossédaieiit ; Balaam s'était cantonné dans l'iiulueurde la mère, qui nalurclleaient la portait à railler par une tj;aieté excessive; ainsi il ne faisait que houtfonner, que parler de boire, de manger et de se divertir, ce qui éloignait son esprit de la sainte componction, et la rendait liède dans les choses de iJieu. Isacaron ne jiarlait que de |)laisirs et d'ordures. BéhéniDt s'élait placé ilans la partie irascible, et il proférait quantité de blasphèmes, et ne faisait paraîlre que des de.-.seins de meurtre et de faire du mal. Léviathan s'était retranché dans l'orgueil, et il ne parlait guère que de grandeur et de faste. Le Père, ayant remarqué cette conduite des démons, 'firit résolution de les attaquer dans leur fort, et de remettre les places qu'ils avaient tyranniquement usurpées entre les mains de' Jésus-Christ leur véritable et légitime Seigneur.
Premièrement, il attaqua Balaam et Isacaron, qui ne donnaient à la mère qu'une pente extraordinaire à la mollesse et aux j)laisirs. [lar l'esiirit d'une sévère pénitence qu'il lui inspira, mais de telle sorte qu'elle s'accoutumât à coucher sur la dure, à dormir sur des ais et h ne jiresque point s'apjirocher du feu, elle qui auparavant n'eût pu dormir que sur un lit de |iluaie etenvelopiiée dans des draps bien chauds durant l'hiver; elle prenait une rude discipline trois fois le jour, et portait ordinairement la haire, avec une ceinture de cuivre affligeant, y joignant un jeûne fréquent, pour mortitier I appétit du boire et du manger; elle se résolut même de s'abstenir des fruits (jui éta ent fort à son goût, et quelquefois, sentant un ajipétit extraurdinaire dans le commencement du re|ias, elle se levait de table ayant très-i)eu mangé. Comme les démons, qui sont les ennemis de la [lénitence, virent une mortification si sévère, ils tirent tous leurs eiforts jiour s'y opposer, et, pour en venir à bout, ils causèrent à la mère une faim insupjiortable, qu'elle surmonta généreusement avec le secours de son Sauveur, el inêTîIe elle se résolut de manger de plusieurs sortes de viandes qu'elle pensait ne jwuvoir jirendre, à cause des faiblesses de son estomac.
Un jour il arriva qu'jyant mangé des poireaux, ffui étaient une des choses oui l'intommodaient, et ensuite sentant son esto-
mac qui lui faisait mal, le Père soupçonna que c'était le démon qui agissait pour lois, soiis prétexte de santé, et au même temps il lui ordonna de prendre la discijiline pour vaincre l'esprit infernal, qui ne manqua fias de paraître, se plaignant de la cruauté de cet homme, qui ne voulait rien laisser sans recherche. 11 disait : au moins si on m'eût laissé cela (parlant de ces poireaux) , j'aurais eu de cjuoi me maintenir. Dieu a quelquefois contraint ces maudits esprits de déclarer qu'ils eussent grandement désiré de tromper la mère sous ce prétexte de santé; que par cette ruse ils letenaient plusieurs personnes religieuses dens leurs jiiéges; qu'ils savaient que plus on se traitait avec délicatesse, et plus on était sujet aux infirmités corporelles; que les rétlexions qu'on fait sur quantité de mêmes incommodités, donnent sujet d'entretenir les âmes dans ces prétextes de santé pour emiiêcher leur entier aliandon à Dieu. Or, la mère, qui était dans une entière résolution de se donner toute h Dieu, lit en sorte de ne rien laisser en cela sur quoi ses adversaires pussent avoir prise, ce qui les mit dans une rage furieuse, surtout de la voir persévérer dans cet esprit d'une pénitence si exacte el si sévère.
L'homme de Dieu combattit ensuite les démons dans les amitiés naturelles de la mère, fondées en synifiathie sur les qualités de la nature, de l'esprit et du corps ou sur d'autres motifs naturels. Il serait difficile de dire combien ces amitiés empêchent l'âme d'être parfaitement à Dieu, les maux qui en arrivent dans la vie intérieure, les pièges que les démons tendent à cet effet. Comme nous en avons jiarlé dans un chapitre entier de notre première [lartie, nous n'en dirons jias ici davantage ; seulement nous remarquerons que le diable pensa se servir d'une amitié particulière que la mère avait pour une bonne sœur religieuse, pour lui faire un très-grand mal, ayant pris la forme de cette sœur dans un dessein très-pernicieux.
Après avoir combattu de la sorte Balaara et Isacaron dans leurs forts, il attaqua les places que BéhémotetLévialhan avaient prises; et, comme ils s'étaient retranchés dans l'orgueil et la colère, il les battit par l'humiliation et la patience. Léviathan, (]ui disait qu'ils'élait assez accommodé dans la tête d'une prieure, avait mis dans son esprit mille discours de vanité, cachés et couverts du prétexte du bien et des bonnes œuvres ; mais, afin de l'engager finement à un amour éternel de soi-même, il lui avait fait une spiritualité à la mode, dans laquelle elle était si instruite, qu'elle ravissait tous ceux qui i'écoutaieiit; elle citait les Pères avec beaucoup d'es|)rit et d'éloquence; elle recevait les compagnies de bonne grâce et donnait satisfaction atout le monde. Le diable ajoutait à tout cela, en certaines occasions, une beauté charmante, qui la rendait tout à fait aimable. Le Père a laissé au.--si, jiar écrit, (|ue quelquefois cet esprit malin donnait à la mère une gravité alticre, et la faisait i)araître comme une dame
l.IIOMMF. DE Dirn. — PART. 111.
abliesse qui veut bien faire v;iii)ii- son nulonlé; en ce lemps-U'i, elle parlait à merveille. et la ItMe levée; elle .se tenait |iro|ire dans sa ruiU'ure et avait un j^rand air de niaje-té. Ce n'est nas que la plus grande partie de toutes ee.s choses se passaient et se faisaient en elle par l'opération diabolique , sans (ju'elle s'en aperçût.
C'est de rette inanière que les démons se soutenaient dans leur fort. \ oici celle dont l'homme de Dieu se servit [lour les y terrasser. La mère qui pour lors avait beaucoup de res(irit de Notre-Seigneur, l'avant prié de l'humilier sans miséricorde, il s'y appliqua fortement. Quand elle sortait dans l'éylise pour l'exorcisme, il fai.sait venir des ^ueux qui la foulaient aux pieds, qui lui mettaient leurs pieds boueux sur la bouche et qui lui donnaient des soulllets. 11 l'envoyait à la sœur cuisinière pour la supplier delui donner la discipline, ce que la bonne sœur faisait fort simplement. 11 lui faisait des confusions |uil)li(|ut's, dont elle se tenait uès-oblifçée, et l'en remerciait avec grande reconnais.-ance, le .sujipliant môme très-instamment de dire a tout le monde tous les péciiés dont elle s'était accu-^ée dans une confession générale quelle lui avait faite; ce que ne pouvant obtenir, au moins elle déclarait devant ses sœurs les plus grands péchés de sa vie, et qui lui pouvaient causer plus de honte; enlin elle fil va^u de se réduire à l'étal de sœur converse, et ce fut pour lorsque le iléinon fit paraître une excessive désolation. 11 lui mettait dans l'esprit mille raisons [lour ne |ias entrer dans toutes les humiliations qu'elle exerçait en toutes sortes de rencontres, y faisant toujours venir la gloire de Dieu et le bien des âmes. Nous parlerons ailleurs avec le secours divin de son vœu de converse, que le démon ne pouvait supporter.
Lévialhan lit un jour venir la meTt- avec un port hautain, un visage assuré, une parole arrogante, el, parlant par sa bouche, ditqu'il n'y avait point d'apparence de traiter les filles de maison comme cet indiscret de jésuite faisait, et que c'était une cruauté d'en agir de la façon avec une fille si bien élevée. Le Père entendant ce discours le menaça de lui faire donner le fouet; cela le fit entrer dans une si grande colère et ensuite dans une si grande peur, que le saint homme jugea bien qu'il était piqué au vif. Cela parut assez à l'extérieurdela mère, car les démons possédants impriment leurs sentiments dans les personnes possédées. « A moi le fouet, disait Lévialhan ? —Oui, dit le Père, et par tes propres mains (je veux dire par les mains de cette fille) que tu a rendues en quelques façons tes mains par la possession dont tu J'atiliges. » A ces paroles, le démon, après l'avoir fait revenir d'une pâmoison où il l'avait fait tomber, cria, menaça, et enfin se mit è genoux, pour supplier qu'on ne lui fît point cette honte: chose bien éloignée de cet esprit d'orgueil ; au moins il priait que ce fût par les mains de quelque autre sœur, el qu'il u'avait jamais été réduit à se battri;
lui-même; il fit toutes les résistances possibles, et enfin il cria «lu'il y était contraint par les saints anges qui étaient présents ; mais(pi'il savait bien sur qui il s'en vengerait; qu'il avait en enfer les magiciens (jui l'avaient mis dans ce corps par leurs charmes, et ipi'il leur rendrait à milliers les coups qu'il recevait ; qu'il ne désirait jdus que de sortir, puisqu'il ne pouvait être (pie très-misérable dans cette fille, sa volume élaiit toute déterminée au service de Dieu.
A|irès cela Lévialhan laissa la fille libre j.our (pielqiie temp.s laquelle témoigna ne s'être point aperçue de la discipline ({u'elle avait [irise, ni qu elle n'en avait rien ressenti, et que même elle ne savait rien de tout ce (|ui s'était passé dans cette occasion. C)r, le Père ayant remaniué la peine que Lévialhan avait portée de cette confusion, s'en servit à l'égard des autres démons, quand ils ne lais.saient jias la mère en liberté pour les exercices de piété; leur commandant de subir le fouet par l'autorité que Jésus-Clirist lui avait donnée en (pialilé de son ministre et de la part du saint ange gardien de la mère. C'est une chose digne de remarque que les lamentations d'isacaron, quand il était obligé de subir cette peine, parce qu'il avait mis son siège dans les p'aisirs; y pleurait et criait comme un enfant, disant que l'on trait.iit trop mal une chair si délicate et qu'il aimait si chèrement ; il était jiresque impossible de le faire frapper rudement, et il (irenait la fuite aussitôt' qu'il entendait [lar- 1er du fouet. La liaison morale qu'ont les démons avec la nature humaine fait, quand ils possèdent quelqu'un, qu'ils s'acco.i.iiiodenl aux humeurs et inclinations de la personne jjossédée, et qu'ils y agissent comme si c'était elle-même mais avec des excès qui marquent bien qu'il y a quelque esprit plus relevé que celui do l'homme, qui opère. C'est en ce sens que l'Lcrilure appelle dans l'Evangile un démon sourd et muet, parce qu'il avait rendu la personne qu'il iiossédail sourde et muette.
Le Père travailla encore à mortifier la vivacité de l'esfirit de la mère, qui lui donnait un grand empêchement à la perfection, et elle reçut en cette occasion oe grands secours de saint Jose(ih, dont elle a toujours expérimenté une protection paternelle. Enlin il combattit la paresse, qui est une certaine pesanteur o[iposée à la ferveur de li dévotion, par laquelle le diable faii entrer les autres vices. Le Père disait que le venin de ce vice consiste dans un engourdissement çiuil fait couler dans les sens, par lequel l'âme aU'ecte le repos et demeure dans un état oisif, dans un vague entretien de ses pensées, uans un morne chagrin quand les choses ne lut réussissent pas. Ce vice fut reconnu assez tard dans la mère, et, quand il le fut, tous les démons se mirent à le défenure comme le dernier retranchement dans la pariie sen^idile. La mère ne s'en était pas aperçue elle-même, car ordinaireiuent | resque personne ne le connaît, parce qu'il ne
ŒUVRES COMPLETES DE BOUDON
por'.e pas «lireclemcnl au mal, mais à une certaine tit^iieur qui einp^flie le bien.
Un jour riiomine de Dieu voyant la mère s'appuyer comme une personne fatiguée, il lui demanda si véritablement elle l'était; mais ayant répondu que non, et qu'elle se reposait, comme elle avait accoutumé de faire après dîner, se mettant môme pour cela quelquefois sur son lit, n'y voyant rien de mal : « Il y en pourrait jiourtant bien avoir, lui dit le Père, car encore qu'il puisse arriver une certaine pesanteur ajirès le repas, ordinairement elle ne dure pas si longtemjis, h moins que d'ailleurs il n'y eût quelque maladie. » Là-dessus il lui cita Cassien, qui rapporte qu'un saint abbé se plaignait de ce défaut dans ses religieux, qu'il disait être causé par le démon du midi. Après cela, il lui dit ; Ma fille, c'est un vice; et le démon, dans l'instant se saisissant de la fille, ré|iondit: ce n'est pas un vice, c'est nature. « Puisque lu en parles, lui répondit le Père, il faut que c'en soit un, car tu y parais intéressé, et tu ne t'intéresses que dans le vice. » Depuis ce temps la mère prenait la discipline aussitôt qu'elle se trouvait attaquée de cette pesanteur naturelle.
Mais il est vrai que la moindre négligence donne de grandes prises au démon; cette bonne religieuse ayant un jour employé tout le matin 'dans divers exercices de pénitence, crut devoir prendre un peu de rejios l'après-dînée; insensiblement le sommeil l'emporta sur elle, quoique le saint iiomme, qui survint dans le temps qu'elle commençait à s'y laisser aller, fît ce qu'il put pour l'en empêcher. Le démon alors, profitant de cette légère négligence, la fit dormir et routier de telle manière, qu'il fut impossible au l'ère de la réveiller. Elle se trouva à son réveil ilans une impression de désesjioir, que le diable lui avait laissée pour la faute qu'elle avait commise ; elle fut même quelque temps sans pouvoir presque jilus faire d'oraison, et sans aucun sentiment de dévotion. Le Père lui en Ut faire pénitence, et lui ordonna la discipline, qu'elle prit durant plusieurs heures; il la priva une fois de la sainte communion,et il tâcha de lui donner une grande contrition de son manquement, dont elle eut beaucoup de douleur, sans néanmoins en recevoir aucun trouble ni inquiétude, qui sont d'autres imperfections.
Enfin il étudiait tous les gestes, toutes les paroles et toutes les actions de la mère, pour y mortifier ce qu'il y pouvait apercevoir n'être pas de l'espritde Jésus-Christ, et elle de son côté correspondait fidèlement à une conduite si sainte. Les diables, ne trouvant plus où se prendre, se disaient malheureux, comme il a été remarqué, et paraissaient beaucoup soulTrir d'être obligés à rester dans un lieu où ils n'avaient plus de retraite. Mais enfin, le temps ordonné par la divine Providerice i)0ur taire sortir les démons étant arrivé, ils furent tous chassés. Léviathan sortit après avoir laissé sur le front de la mère une croix rouge, qui y parut distinctement aux yeux de Coule l'assem-
blée, dans !a(iuc!le il y avait des personnes considérables, sans que la mère eût (lortéla main;^ sa tête ni (pi'on n'y vît paraître aucune chose un moment auparavant. Kalaam fut chassé la veiile de sainte Anne, mère de la sainte Vierge, laissant écrit sur la main gauche de la mère le nom de saint Joseph. En présence du milord Montaigu et de deux autres gentilshommes anglais hérétiques, qui lui tenaient la main de i)eur de cpielque tiomiierie, comme nous avons dit ci-devant. Isacaron fut chassé par la très-sainte Vierge le jour sacré de l'Epiphanie, ayant laissé le saint nom de Marie é(;rit sur la même main. Béhémot sortit le dernier, au jour de la fête de sainte Thérèse, après avoir encore écrit sur la même main le nom adorable de Jésus et celui de saint François de Sales. Ces quatre noms ont paru plus de vingt ans, avec l'édification de toutes les personnes qui les ont vus. C'est une chose très-remarquable que la bonne mère se vit délivrée de tous les démons qui la possédaient par la sortie du dernier, lequel la quitta sans aucun exorcisme, au moment qu'on lui présentait la communion vivifiante de Jésus-Christ, ces esprits d'enfer cédant ainsi la place à celui qui en était le maître et légitime Seigneur.