CHAPITRE X
Il[.
«le
De ton zèle invincible dans la grandeur et la multiludc de ses croix.
Après avoir pnilé dans notre seconde jiartie, des inclinations du 1». Scurin pour les croix, dont on p<Mit tiire avec vcrité (ju'd avait une soif insatiable, il faut montrer iri qu'il les a aimées efficacement par le saint et fidèle usage (|u'il en a fait. Il y en a (ilusieurs qui, envisageant la iroix dans le tenijis iKune fervente oraison, s'écrient avec le glorieux saint André : 0 bonne crui.r ! mais qui i-haiigont bien de langage lorsqu'il s"agit effeciivemcnt de la porter. Il n'en est pas de niênie du P. Seurin; s'il a toujours soupiré après les soulfrances, il les a re(;iies avec un profond resjioit lorsqu'elles sont arrivées, et jamais il ne s'est lassé de soulfrir, quoique ses peines aient été extrêmes dans leurs grandeurs, dans leur multitude et leur durée; de telle manière que l'on peut assurer (|u'il a été une croi.x vivante, et l'une des jilus belles cl fidèles images de Jésus-Christ crucilié. Il a dit à des personnes d^confiance « que plusieurs fois on lui avait présenté la croix en des vues surnaturelles qui lui avaient été données, mais qu'un jour de l'Invention de la Croix sacrée du Fils de Dieu, on lui en présenta une grande sur laquelle il fut elfectivement renversé et cloué pieds et mains avec des douleurs extrêmes. » 11 faut avouer que ce crucifiement extérieur lui a filit porter heureusement une sainte ressemblance avec son divin .Maître. Mais, qiie'ipies douleurs qu'il y ait pu endurer, e:les n'ont été que la ligure du reste de ses croix, qui trouvent peu d'exemples dans l'histoire; il semble qu'elles aient été comme le caractère particulier de sa giàce, et que Dieu l'ait voulu proposer à ses lidèles dans nos jouis comme le modèle paifait d'une croix achevée. 0 homme vraiment de Dieu ! vous avez bien pu dire avec le grand .\|ii')tre aux Gahites (ii, 19) -.J'ai clé cnui/ié avec Jùiis-Christ. Vous avez bien jm tiire à Dieu avec le Psalniiste, dans cet état extrême de croix : Je parais comme un prodige à plusieurs, mais vjus m'assistez puissamment ; c'est vous, Seigneur, qui êtes ma patience. (Psal. lxx, o.)
Il le .fallait bien, car humainement parlant , il eût dû succomber sous le poids d'une pesanteur qui surjiassait ses forces. Il a écrit qu'il pouvait dire la même chose que la bienheureuse \ngèle de Foligni : « que ses peines avaient été si grandes qu'il ne pensait pas qu'on les pût concevoir; (|ue ce qu'il en avait écrit était bien au-dessous de ce iju'elles étaient; qu'il n'avait [loint de termes (|ui y fussent preporlionnés, ni de capacité poar en donner une juste idée. Il disait aussi qu'il regardait les maux où il était, comme une rivière oii il voguait [loiir l'autre monde. » Mais il pouvait bien les regarder connue une grande et vaste mer, et même comme un aldiue. Le saint homme
lialthazar .\lvarez appelait ces sortes d'étals des déserts immenses, oij tout manque et et oii l'on est privé do tout. Je ne suis pas étonné si les médecins ignoraient la cause de ses maux; je ne suis pas surpris si une servante de Dieu l'ayant jirié de lui en fairo savoir quelque chose, elle se trouva ré<Juite dans un état pitoyable, et liée durant quolipie temps par les liens invisibles. Cependant il lui semblait encore que Noire-Seignewr lui é[)argnait les croix, et qu'il lo traitait tro|) doucement. En vérité l'ange gardien de la mère Jeanne des Anges avait bien raison de lui dire cjue l'adorable Jésus le tenait en sa main.
Cependant il n'y a rien de plus surprenant que ce qu'il a soulTert et la manièie en la(]uelle il a souffert. Nous venons d» dire (jue ses jieines étaient comme une mer ou comme un abîme dans leur grandeur ; mais elles ont été bien longues dans leur durée. Re;Tésentez-vous donc ici unliommo dont les tourments surpassent ce que l'oi.' en peut penser; qui a enduré presque toute sa vie, quoiqu'elle n'ait (las toujours été do la même manière; qui a été crucifié et au corps et à l'esinit, dans la vie naturelle, civile et spirilueile; (|ui a souffert des hommes, des ilémons et de Dieu même. Voilk l'état du P. Seurin, et un état qui renfermô l'assemblage de toutes les croix.
Il a porté un étal où il lui semblait avoir deux âuies, l'une qui lui donnait des imdiiiulions bien éloignées des siennes, et qui le réduisait dans une extiéiuilé de misères; et l'aulre qui le tenait dans une très-profonde paix et recueilli en Dieu. 11 trouvait dans cet état (ainsi qu'il s'exprime) le jiaradis et l'enfer tout eniemble; il y sentait à môiiie temps des impétuosités très-grandes du divin amour et des rages extrêmes contre Dieu. Son âme lui paraissait comme |iartagée ; que, selon une partie, elle était le sujet des plus horribles impressions diaboliques, et, selon l'autre partie, le sujet des plus" purs mouvements de l'esprit de Dieu. A même tem|is il expérimentait une grande paix, une grande union avec Dieu, et uno grande tristesse, un grand trouble et un grand éioignement de Dieu; [larmi tous ces mouvements si ditfércnts, quelquefois son âme était comme retirée à l'écart dans sa partie supérieure, regardant ce qui se passait dans l'autre et jouissant d'un iJrofond repos, dans la suprême région de l'esprit. Pour lors il éprouvait bien que sa volonté ne consentait jias à ce qui se jiassait dans sa [lartie inférieure, soit raisonnable, soit sensitive. D'autres fois il avait de la |jeinn à discerner de quel esprit venaient ces opérations et l'usage qu'il en faisait librement; mais enfin il entra dans une oliscurilé étrange, dans laquelle il ne discernait plus lien, ce qui lui fut une terrible peine. Les bonnes âmes qui souifrent des états qui ont rapport à celui du Père et les directeurs qui les conduisent, dc'vent bien remarquer ici que l'on peut porter des impressions très-horribles du msl, sans commeltre au-
ŒLVRES COMPLETES DE BOIDON.
cun mal, et que comme le Père étant entré dans une entière obscurité à lï'ganl îles 0|iéralions de l'esprit de Dieu en lui et de i'esfirit diabolique, sans plus apenevoir la résistance qu'il faisait aux mouvements de res|irit du démon, ne laissait pas cependant d'être aussi lulèle à Dieu que lorsqu'il en f vait une lumière distincte dans sa jiartie supérieure; de même l'ignorance que l'on a, dans ces états de ténèbres, de l'union de J'âme avec Dieu', lorsqu'il semble qu'on lui est entièrement opposé, ne doit pas faire croire qu'on soit séparé de son divin amour, quoique l'on n'en voie rien, et qu'on n'en ressente qu'un grand éloignement.
Comme l'ignorance est la mère des scrupules, le Père, se trouvant environné de ténèbres, entra dans de grandes (leines sur les actions de sa vie passée , et sur celles de l'état présent où il se trouvait. C'est une conduite que Dieu a tenue sur plusieurs de ses saints qui ont soutien d'étranges angoisses pour les scrupules qui les tourmentaient, soit pour purifier leurs âmes par cet exercice qui est un des plus crucifiants, soit pour leur apprendre à supporter avec |iaticnce et avec douceur les autres personnes qui en sont travaillées : car celui qui ne l'a pas éprouvé sait-il ce que c'est que cet état, [)0ur leur donner des lumières par la propre expérience de ses [leines qui sont enveloppées de beaucoup de diflicultés? Sainte Thérèse, cette belle intelligence de la vie dévote, disait très-bien que les personnes scrupuleuses étaient assez affligées sans qu'on les affligeât davantage. Mais il n'y a rien qui les fasse suiiporter avec plus de bonté que l'expérience (pi'un directeur a eue des mêmes afflictions. Les Pèies ont remarqué (jue le Fils de Dieu avait donné ^aint Pierre à son Kglise ]iour la gouverner, ûlin cpjc les pécheurs eussent en sa personne un |iontil'e qui put compatii' à leurs infirmités, ayant eu lui-même ses chutes. Les scru- |iuleux pour l'ordinaire sont si peu raisonnables en ce qu'ils disent, en ce qu'ils font, en ce qu'ils pensent, qu'ils ont besoin de jiersonnes qui sachent par leur expérience ce ([ue c'est (jue la misère humaine. D'antres auraient bien de la peine à les souffrir, l't sans une grâce bien spéciale les rebuteraient et ijuchpiefois même n'auraient pas de lumière de leurélat; ce qui est un tourment très-grand à une ûme , quand elle tombe entre les mnins d'un directeur qui ne connaît pas son état, ou qui n'y comjiatit jias. Saint Ignace, le fondateur de la compagnie de Jésus, fut travaillé exlraordinairement de scrupules, et de[iiiis ce temiis-là il eut une grâce tout à fait spéciale pour assister les personnes qui étaient dans la môme peine, il fut (ilusieurs jours sans manger, i]our en obtenir la délivrance; mais tout cela fut sans effet. La seule ol)éissance est presque l'unique remède à ce mal, qui !ie subsi-ti; (]uc sur l'attache qu'on a à son propre jugement. Il y en a qui en sont afîligés par leur dis|)osition naturelle, et il ■^iit y afijioiter des remèdes convenables ;
il y en a qui le sont par une voie surnatu-
té le
relie, comme la été le P. Seurin; et pour ceux-là la patience leur est particulièrement nécessaire; car les industries des hommes y feront peu, qiioiqu'cii toute manière on doive s'appliquer à ubéir autant qu'il est (lossible. Nous avons traité de cet état et des autres états de peines dont nous allons parler dans notre livre des Saintes Voies de la Croix.
Le P. Seurin eut encore beaucoup à souffrir au sujet des tentations contre la jiureté. Je crois que l'amour qui est dû à cette vertu si agréable à Notre-Seigneur , à la A'ierge des vierges, son immaculée Mère, et aux saints anges, me doit faire tairecequi lui arriva. En ce sujet il est à propos do parler le moins que l'on peut du vice qui lui est opposé, pour ne point réveiller des idées qui ne peuvent être que très-fâcheuses. Il sufflt de dire en général que l'homnie de Dieu a souffert des tentations en cette matière, des plus grandes qui puissent arriver en la vie et par des voies les plus extraordinaires, les [dus affligeantes et les l>lus dangereuses; Dieu ayant donné permission au démon i>our le vexer par des opérations si diabolicfues que le souvenir en fait peur, et durant un long temjis et jiresque sans relâche. Les jiersonnes qui sont tourmentées de ces sortes de tentations doivent beaucoup se consoler en la vie de ce saint homme, qui était un homme vierge et qui a gardé inviolalilement sa virginité; et apprendre que comme les lis avec .toute leur blancheur ne laissent pas de croître dans le fumier, ainsi la jiurelé sefortdie |)ar toutes les tentations qui lui sont les plus opposées.
Il fut ensuite attaqué d'horribles pensées contre la foi, contre Jésus-Christ et ses mystères. Ceux qui ont passé par cette épreuve savent que c'est une tentation désolante; car (jue faire? à qui avoir recours? Comment jiouvoir trouver quelque appui pour s'y soutenir, lorsque la tentation va ruiner le fondement de toutes choses ; qu'elle porte à douter s'il y a un Dieu, s'il y a un Jésus- Christ , si les divins mystères sont véritables? Mais cette tentation dans quelques âmes d'élite, comme dans noU-e serviteur de Dieu et de son immaculée Mère , est d'une force extraordinaire; Dieu permettant au démon de former dans la jiersonne tentée fout ce (|ui lui jieut donner davantage lieu de donner. Saint François de Sales rajiporlait sur ce sujet que le diable lui avait donné un argument si fort contre la réelle présence (lu corps de Notre-Seigiieur dans l'Eucharistie, que sans un secours tout divin et toul sjiécial il lui eût fallu succomber; et c'est ce ([ui emjiècha ce grand saint de révéler cet argument sur la terre. Jl es!, assuré que le P. Seurin a été attaqué (lar de jiareilles forces ; et il a témoigne ijue le diable lui mettait dans l'esprit tant de raisonnements et si subtils contre les vérités de la religion, qu'il en eût bien composé des livres. C'est ce même malheureux esprit qui a inspiré louiez
L IlOMML m DILU. — VKKI'. 111.
1rs liéi(!'sios cl les nouTclles iloclrine^; aux luToliques et novateurs , qui leur a duiuiL" i.inl (lo peusées, tant de raisuniieuicnts et Kiiit (lY'Ioiiueni'c pour les soulciur. Mais le i;iani.l remède aux tentations contre la loi, ilisail saint François de Sales , est de s'euluir par la porte de la volonté, et nullement jiar celle de rentendcment. C"est une grande tromperie que de vouloir raisonner sous luolexte de trouver (luelque appui. Si l'on (Il demeure là, il sera facile au démon de vaincre-, mais la pure soumission d'esprit, sans réilexions et sans raisonnements , rendra l'àme victorieuse des diables et de toutes leurs tentations.
Celles idu Père s'augmentaient beaucoup par la peine de la réprobation , qui lui fai- .-ait penser qu'il était rejeté de Dieu, qu'il on était réprouvé et qu'il était tombé dans cet état par quelques jiéchés secrets. Or, les démons ne se contentèrent pas de le tourmenter de cette peine jiar leurs impressions malignes, mais l'un d'eux lui jiarut sous la l'orme de Noire-Seigneur, lui prononçant sa sentence de réjirobation. Quelle étrange peine dans cet état pour l'homme de Dieu I il était tout pénétré d'une haute et divine notion de l'amabilité de Dieu dans son fond, quoiqu'il ne s'en aperçût pas : il (lorlail uneîiuclination très-puissante à l'aimer, et à même temps il crovait qu'il ne l'aimerait jamais; c'est ce qui" le faisait fondre en larmes, comme il a été déjà dit.
Toutes ces peines l'inondant comme une espè'-e de déluge, la tentation du désespoir le prit ensuite,' ce qui lui fut une horrible soulTrance, car à peine cette tentation le quittait-elle ; jour et nuit il était tenté de se tuer. J'avertis ici le lecteur de n'être pas surpris à la vue de ces peines. Saint Bonaventure enseigne qu'elles arrivent quelquefois h ceux 'qui sont le plus à Dieu; et le P. Maffée, dans la vie de saint Ignace, rapporte qu'ensuite de l'agitation de son esprit par les scruiuiles, il fut fortement tenté do désespoir, et de se tuer en se précipitant par une fenêtre d'une chambre haute sur le pavé; mais l'adorable Jésus a bien voulu , dans l'excès de son amour immense , sanctifier les tentations de ses saints par celles qu'il a portées au dehors, ayant permis au démon qu'il le tentât'de se précipiter du haut en bas du temple où ce divin Sauveur avait bien \oulu souffrir que cet esprit malheureux le portât. Sainte Magdeleine de Pazzy a été tentée de se tuer par des mouvements d'une violence surprenante que lui causaient les démons. Que n'a point soutïert la bienheureuse Angèle de Foligny par les pensées de réprobation et de désespoir? Saint François de Sales dit avec raison qu'il est bien difficile de lire ses peines sans en avoir pitié ; elle dit d'elle-même qu'elle était comme un ..orps perdu , qui ne peut mourir ni se soutenir, mais qui est comme étouffé sans perdre la vie. Elle était tellement tourmentée qu'elle se croyait privée (le la grâce et abandonnée de Dieii; il lui semblait que' ses passions irritées contre elle l'accablaient.
Tantôt elle pleurait amèrement; tantôt elle était agitée d'une fureur extraordiiiairi-; les démons lui faisaient anaclier ses cheveux et se martyriser le corps et la tête; ils la |iiovi>quaient au jiéclié d'une telle force , (pi'cllo se brûlait sur les charbons, pour éteindre le feu infernal de la convoitise; elle ai)pelait la mort à son secours; elle disait à Dieu : Seigneur! si je dois aller en enfer, jetez-moi au plus tôt dans cet abîme. Vous m'avez abandonnée, ce m'est une damnation assez cruelle. Ne semble-t-il [las que la saillie était dans un véritable désespoir? cependant tout cela se passait dans sa partie inférieure, et la volonté n'y consentait jamais , quoiqu'elle ne sût comme elle y résistait.
Le P. Seurin ayant donc l'esprit comme abimé dans une mer d'absinthe, son corps ne fut pas exemiit de neines, s'étant trouvé consumé par la douleur. Les viandes les nlus excellentes étaient sans goût pour lui ; le vin lui semblait comme l'eau ])ure; s'il voulait prendre quelijue nourriture, les dénions, durant un certain temps, souvent l'en empêchaient ; s'il voulait boire, ils lui arrêtaient le bras; il a été longtemps sans pouvoir lire, et près de vingt ans sans pouvoir écrire , sans pouvoir se vêtir ni se déshabiller, étant pour ce sujet obligé de coucher tout vêtu ; il est demeuré muet pendant huit jours, sans pouvoir dans ce temps-là se confesser que })ar signes. Plusieurs personnes considérables ne laissèrent pas de lui rendre visite dans cet état, car encore qu'elles sussent bien qu'il ne pourrait pas leur dira une seule parole, l'estime qu'elles faisaient de son éminente vertu les attirait à le voir. 11 est vrai que dans les âmes parfaitei«ent unies à Jésus-Christ, il y a une vertu secrète qui porte sa bénédiction. Enfin il fut réduit dans une telle extrémité, qu'il ne pouvait pas même marcher, qu'à peine avait-il l'usage de ses mains ; jusque-là même que, jiendant environ quinze ans, il ne pouvait pas regarder distinctement les choses. Il a été longtemps arrêté de la sorte dans une chambre, et après tout cela nous ne disons qu'une partie de ses souffrances corporelles , dont les médecins ignoraient la cause, et dont les remèdes ne servaient qu'à les lui augmenter. 11 faut cependant encore dire qu'il a souffert de très-grands maux de tête, qui lui ont duré jusqu'à la mort.
Dans cet étal il pouvait bien dire avec son Sauveur et son maître qu'il était l'homino de douleurs. {Isa. un, 3.) Mais ce qui lui est assez singulier dans ses profondes humiliations et dans toutes ses souffrances de l'esprit et du corps, c'est que le démon lui faisait faire malgré lui quantité d'extravagances extérieures, qui donnaient juste sujet de croire qu'il était fou , et l'usage parfait de raison qui lui est demeuré , ne lui servait qu'à le rendre plus misérable dans la connaissance qu'il lui donnait des mépris et des rebuts que l'on avait pour lui. .\h ! dans la vérité c'était un spectable bien digne de compassion de voir ce saint homme tout
iSl ŒUVRES COMI'LE
consumé de peines à Tespiit et au corps, jiasser encore pour un insensé 1 Toute sa patience . toutes les vertus iiéruï'jues qu'il pratiquait , toutes ses grâces étaient bien couvertes sous cet état de folie apparente ; mais quelle privation ne portait-il pas? nuelle estime, quelle amitié, quel entretien un in>ensé peut-il attendre des créatures? Bien davantage, il soullVait de toutes parts et de la terre et" du ciel, el i.\es lioraœes et des démons, et des saints et de Dieu même. Il soutrrait des hommes qui le regardaient et le traitaient en extravagant ; il soutirait nonseulement des personnes sans vertu ou d'une vertu commune, mais, ce qui est une des plus grandes peines, il souffrait des plus yrands serviteurs de Dieu qui ne connaissaient pas ses.états ; il souilVail aussi des déjiions en plusieurs manières, couune nous l'avons reiuarqué. Isacaron ayant commencé l\ l'obséder, Léviathan vint à son secours, et fit tous ses efforts pour le pousser à bout. Ce lut une chose étonnante, et je ne sais si on en a vu une pareille, qu'un ministre de l'Eglise, dans le même tenq^s qu'il exerce ses fonctions et qu'il exorcise les démons, en soit lui-même possédé, et a besoin qu'on l'exorcise , les démons passant tout à coup lie la personne exorcisée dans celle de l'exorciste. Ces esprits d'enfer lui paraissaient sous des formes monstrueuses ; il les sentait aller dans tous ses membres et dans ses entrailles ; ils le mordaient sous ces formes liorribles et le travaillaient excessivement; ils lui donnaient des maux de cœur par des opjiressions presquecontinuelles.ils seudjlaient vouloir l'étouffer; el ils se servaient de ce saisissement de cœur, et d'une douleur violente de tête, pour tenir ses facultés extérieures comme liées et opprimées; il avait ( omme une nuée i esante qui lui voilait l'esprit, etqni lui ùiait la vigueur des pensées, la facilité des conce|)tions et la force de l'action. Les démons s'élant aperçus de la ferveur que le Père avait mise dans les religieuses jiossédées, par les conférences qu'il leur faisait avec un esjirit vraiment apostolique, leur montrant que, malgré leur possession, elles pouvaient arriver à un haut degré d'union avec Dieu par l'oraison et la mortification, et que l'extrémité de leurs jieines, bien loin Ue les en emiiôcher, leur «'lait un grand moyen et un secours puissant; ces esjirits malheureux, enrageant du succès que l'esprit de Dieu donnait aux entretiens de son lidèle serviteur, le réduisirent dans un tel état qu'il ne pouvait plus former aucune conception des choses divines qui ne lui fût aussitôt ùtée, et qu'il ne demeurât tout stujjide. Cet étai lui fut une 'le ses ])lus grandes peines, parce qu'il lui ôlait tout moyen de soutenir par ses enlreiiens les pauvres âmes alUigées, et le rendait incapable de les animer à la perfection. Mais ce lui était un tourment bien cruel que l'étroite liaison qu'il était contraint de sup- I orter avec l'esprit diabolique, qui s'unissait M fortement à lui qu'il disait : « Il me semble au moins dans ce que je ressens que le
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ilémon agit en moi. comme si c'était sur son propre esprit. »
Entin il écrit que, durant ses peines, il semblait que toutes les créatures fussent armées contre lui, et que Dieu fît des miracles ]ioiir s'en servir à le tourmenter-. La très-douce et très-miséricordieuse Vierge, qui est l'asile et i.e refuge des plus grands )iécheurs, ne lui paraissait que dans une sainte colère, et avec des foudres pour le châtier; il ne voyait les saints que comme des personnes qui lui étaient justement op- Iiosées ; iiiais, par-dessus toutes ces choses, il voyait encore Dieu qui lui était contraire, et qui, api'ès s'être servi de toutes ses créatures, du ciel, de la terre et des enfers, pour l'affliger, voulait encore le frapper de sa divine main. « Je sens, s'écriait-il, non-seulement des coups des démons, mais encore de la main de Dieu ; je porte la confusion do sa jiait, aussi bien que celli- des hommes; je suis encore insupportable à moi-même, et l'objet de la plus horrible justice que les hommespuissentconcevoir. » De vrai se peuton rien figurer de plus épouvantable que la vue d'un Dieu dans sa colère ? C'est de cette sorte que Noire-Seigneur lui a paru plusieurs fois, et il croyait qu'il se feisaitvoircie luême, 5 la mort, aux âmes criminelles qu'il condamnait aux enfers. « Ahl jilûtà Dieu, disaitil, que les hommes qui le craignent si peu eussent quelque vue de l'aulorité et (.e la majesté sévère de cet être suradorable dans son ire, de la manière que je l'ai ressentie 1 M II passait cependant les nuits entières dans ces vues de la majesté de son Juge et de sa rigueur inexplicable. « Quel sujet de bénédiction, s'écrie-t-il ensuite, quelle faveur de sentir de quel état Jésus-Christ m'a tiré, et combien grande est sa rédemption, non plus par oui-dire, mais par quelque sorte d'imiiression de cet état ! »
Quel spectacle de croix au monde, aux anges, aux hommes et à Dieu! un hommu qui sert de jouet aux hommes et aux démons; plongé dans les dernières humiliations, et dans les [ilus profonds anéantissements ; abîmé dans une mer de [leines ; tenté en des manières les plus terribles et les jilus fâcheuses ; exposé aux plus grands périls du salut, toujours sur ie bord du préci- ]>ice, portant les im[iressions les plus terribles de l'enfer; touimenté cruellement au corps et à l'esprit ; consumé de douleurs à l'extérieur et dans l'intérieur; lié et arrêté sans pouvoir jiresque faire usage de ses facultés 1 Que fera-t-il dans un état si lamentable ? aura-t-il recours aux liommes, au moins pour en recevoir quelque consolalion ? la plupart le regardent comme un fou et un insensé, et les autres ne servent qu'à lui augmenter ses peines. Parmi ceux-ci il y en avait de jiieux et de doctes, qui lui disaient que ses peines étaient un châtiment de sa suiierbe et de son élévation jirésomi)tueuse; quelques autres, |irenanl le sentiment de ses tentations pour un consentement, les regardaient comme des péchés énormes; s'il s'en trouvait quelqu'un qui
L'HOMME DE DIEU
assurait que ce n'était qu'une ('■preuve de (iiistanic, il pensait être lroai|ié, et qu'il no e «onnaissait pas.
Mais au moins, si la terre lui manque, il lura le tici; si les hommes l'ahamlonnenl, il ( lourra avoir recours ii Dieu. Ali 1 s'il veut y 51e ver son esprit, souvent Uieu jiermet'.lauï lémonsdelui en ùter la liberté; si elle lui deneure, la vue et le recours à Dieu ne servent ju'à le crucitier; il est tenté de doutes effroyables. Si ces doutes lui donnent quelpië reliche, il ne le voit que dans la fureur outre lui. Si on lui conseille d'espérer en -On miséricordes, les impressions qu'il souf- IVc de sa réprobation l'en empÊdient ; son imagination est toute remplie de pensées de dé?espoir. Si on lui parle de recourir à la trt-s-sacrée Vierge, aux anges et aux saints pour apaiser la colère de Dieu, il ne les voit qu'armés de foudres pour le punir. Si on lui prot>ose quelque bon livre pour y trouver ! quelque lumière, il ne le peut lire. S'il y a des moyens divins d'une grande force, comme de célébrer le très-saint sacrilice de Ja messe, il ne peut le célébrer. Si on est d'avis qu'il prenne l'air et quelque divertissement extérieur, pour se désoccuper un peu de ce qui le tourmente intérieurement, il n'a pas la liberté de marcher-, et nous avons dit que, durant même environ quinze ans, il ne pouvait pas regarder les objets distinctement. Si dans le temps qu'il peut ïiiarcher il va dans qufllque église pour assister au sermon, ce lui est un accroissement d'affliction. Kntrant un jour dans une église à Bordeaux où Ton j)rô(hail. le prédicateur, criant fortement qu'il y avait des personnes qui portaient partout leur condamnation, ajouta : et il y a de ces personnes qui m'écoutent présentement, qui sont actuellement dans cet état. Une personne, qui couchait dans l'infirmerie où il était, lui disait la nuit en rêvant, quantité de choses etïroyables qui répondaient à ses peines ; il lui semblait qu'il ne restait sur la terre que pour y nuire à tout le monde. Tout contribuait à le désoler et à l'accabler; il ne recevait aucune consolation, ni de l'humain, ni du divin. Du côté de l'humain, tout lui était contraire ; de la part du divin, toutes les portes lui étaient fermées. C'est à proprement parler Fétatque le. divin livre de VJmilation de Xotre-Seigneur Jésus-Christ appeUc l'exil du cœur, après qu'il a enseigné que ce n'est pas grand'cliose d'être privé de toutes les consolations humaines, quand la divine ne manque fias. Car comme Dieu seul est le centre lie l'âme, et le lieu seul de son véritable repos, c'est bien un exil qu'elle souU're lorsqu'il lui semble quelle en est chassée et rebutée : c'est pour lors que les souil'rances sont sans mélange, et qu'elles sont de pures croix. C'est ce que la séraphique sainte Thérèse voulait dire à l'homme de Dieu, lorsque lui paraissant, comme il a été dit, tout enviroimée de lumières, avec ces deux mots écrits en ravons d'or : Le pur amour : à même temps elïe lui fit voir ces deux autres mots : Pures snulfranccs ; car il est bien