PART. III
que la pure croix
pur
vrai que la pure croix conduit au amour.
Or si vous joignez ensuite la durée de ses peines à leur extrémité , il faut avouer que c'est un état de croix des plus terribles que que l'on ait jamais vus. Il y avait bien quatre ans, auparavant sa venue à Loudun, qu'elles lui avaient commencé, en étant dès ce temps-là accablé et dans l'esprit et dans le corps, en sorte qu'il ne [«cnsait plus qu'à mourir. A peine fut-il arrivé à Loudun, que son obsession secrète commença , et peu après son obsession sa possession publique. Ses peines do ré|)robation,que l'on peut appeler jieines infernales, lui ont iluré vingt ans; celles contre la pureté ne l'ont pas quitté plus tôt. O mon Dieu 1 quel étrange tourment d'être crucifié de la sorte durant tant d'années, et les jours, et les nuits dans l'abandon du ciel et de la terre où nousj'avons vu'? Enfin, comme ses peines ne l'ont quitté qu'à la soixante et unième année de son âge , et qu'elles avaient commencé la trentième, voilà trente et un ans de soutfrances : encore, comme il a été tlit , ses douleurs de tête lui ont duré jusqu'à la mort, et plusieurs contradictions de la (lartdcs hommes, qui ont môme continué après sa mort. Il fallait que ce fidèle imitateur de Jésus- Christ expirât sur la croix aussi bien que son divin maître, qui n'a point de plus grands présents à faire que les croix à ceux qu'il aime davantage. Aussi est-ce une chose remarquable quelle Père entra dans l'état des plus horribles souUrances après la visite que Notre-Seigneur lui fit, comme nous l'avons dit , et qu'il se trouva pénétré et rempli de son divin esprit. Car enfin l'esjjrit de Jésus-Christ est un esprit de croix, c'est le don précieux qu'il laisse à ceux qu'il honore de ses saintes visites et de ses plus tendres caresses. Il ne faut pas encore oublier que ces croix augmentaient les jours des grandes fêtes, comme les jours précieux où les plus pures et les plus saintes grâces se communiquent avec l'Ius d'abondance.
Cependant il faut répondre ici à une difficulté assez considérable qui se [irésente facilement à l'esfirit : si l'on considère, ce qui a été remarqué, que le Père a dicté son catéchisme spirituel et d'autres écrits dans le temps de ses plus grandes peines, on pourra juger qu'il devait avoir de grandes lumières sur les tourments qu'il soutl'rait et qui pouvaient beaucoup le consoler, et même lui faire connaître la bonté et la sainteté de ses états ; mais il faut savoir que, lorsqu'il dictait une doctrine si pleine de lumières, où il parlait des peines que soutfrent les âmes exercées, il pensait que cela ne le regardait en rien, et qu'il n'était pas de ce nombre. Il a môme assuré qu'il dictait ces choses avec des sentiments d'une horreur extrême, et comme d'un homme qui eût été en enfer. Tout ce qu'il avait lu lui était inutile; tout ce qu'on pouvait lui dire ne lui servait pas; il avait quelquefois de certains rayons de lumières véritables, mais cela passait bientôt, et il se trouvait incontinent dans un état
ŒUVRES COMPLtTLS DE BOUDON.
à ne pouvoir pas faire la moindre réfleiion, les sentiments de ré|irobation lui demeuraient toujours. Il est vrai que les deux dernières années de cette peine il respirait par intervalles; mais il était pour lors, selon ce qu'il a écrit, « comme un prisonnier qui serait dans un lieu où toutes les fenêtres seraient fermées, et à qui par grâce on les ouvrirait (lour un peu de temps pour lui faire voir le jour sans néanmoins le tirer de sa captivité; ou conmie des gens qui après une longne navigation, se trouvant à deux Jjrasses de terre, en sont repoussés jusqu'à la perdre de vue dans le danger de faire naufiage «Ah! notredivin maître pendant que son âme jouissait de la vision béatitique dans sa suprême partie , n'a pas laissé de dire en vérité qu'elle était triste jusqu'à la mort ; il n'a pas laissé de dire très-véritablement à son Père : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous délaissé? (Matth. xx.vn, iG.)
Finissons ce chapitre en appliquant à l'honuue de Dieu ce qui est écrit de Job (n, 3) qu'au milieu de tant de i)eines qui l'ont environné , il n'a point péché; son ;'ime dans sa science persévérait toujours dans une constante tidélité à Dieu.
Il est certain môme qu'elles lui ont beaucoup servi à mener une vie pure et dans une très-grande innocence, n'ayant presque jioint d'autre matière dont il se pût accuser, dans toutes ses confessions, que les tentations dont il était persécuté, auxquelles il ne consentait aucunement. Ainsi, bien loin de lui être des sujets d'otl'enses , elles lui étaient une matière d'un grand et extraor- <linaire mérite; il s'y comportait même avec une générosité qui sans doute donnait une grande joie aux anges « et, dans latin de sa ▼ ie, il protestait avec un autre qu'il ne savait rien de meilleur que d'être réduit sous les jibis pesantes croix; qu'au reste il n'y avait rien à jierdre au service d'un si grand maître, dont les ellels surpassent toutes les promesses ; que, nonobstant toutes les peines qu'il y avait soutfertes , il faisait une haute Iirotestation qu'il n'y avait rien au monde d'égal à l'honneur de le servir et de demeurer entièrement abandonné à sa divine conduite. » Passons, mon cher lecteur, la même dé'daratioii. Pour moi je déclare, en présence du ciel et de la terre, que ces sentiments sont de la dernière justice; que je les aj)jirouve, que je les signe de tout mon cœur, et que je voudrais les signer jusqu'à la dernière goutte de mon sang. O mon Saigneur! ô mon Dieu! il n'y a rien de pareil à vous ■ .servu'; (pjand il faudrait en soulfrir toutes sortes de [jeines, en perdre la vie, l'honneur, les biens, les amis et les millions de mondes si on les avait. O mon Dieu! ô mon Dieu! qu'y a-t-il de semblable à vous? C'est 'e seniiment dans lequel je veux vivre avec votre divin secours; c'est le sentiment dans lequel je désire mourir , m'abandonnant, quoi qu'il arrive, à votre divine, toujours aimable et toujours adorable providence, comme h ma bonne et très-douce nière,
jiour le temps et pour l'éternité, et cela sans aucune réserve.