‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 76 sur 436 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Continuation de la matière précédente.

C'estune doctrine dugrand Apôtre écrivant aux fidèles de Corinihe, que Jésus, qui a été crucitié dans l'iiitîrmité, vit néanmoins dans la puissance de Dieu ; et qu'ainsi nous qui sommes faibles en lui, c'est-à-dire souffrant avec lui et à son imitation toute sorte d'afflictions, nous serons vivants aveo lui par la puissance de Dieu (// Cor. xni, 4), c'est àdire que nous serons revêtus de sa divine force. Car entin la vertu de Dieu est dans la croix; c'est ce (jue nous allons remarque! en la personne de .Marie-Elisabeth, que

LK TlUOMi'lll:: DK LA CHOIX. — l'AK T. I.

iious avons vue Iwule cmciliée dans l'inlirniilé an cliapitre [irécéilcnt, cl (juc nous allons voir louto vivante par fa pratiiiue héroïque des plus t^uiinenles vertus , qui Ibiit les glorieux Iriouiiilies de ses jiluo humiliantes croix. L'amour sur|ireiiaiit (ju'ciie a 01! pour son mari doit tenir l'un des premiers rangs entre les vertus qu'elle a pratiquées parmi tant lie croix qui lont environnée de toutes parts. Sans doute ([u'il était bien surnaturel , soit h raison de la disjiroportion des âges, puis(iu'elle n'avait qu'environ quinze ou seize ans quand elle fut mariée, et que celui (ju'elio épousait, ([ui était lin homme veuf, eu avait plus rie ciii(]uarite-(inq , soit à raison de la différence des humeurs qui étaient tout à l'ait contraires , soit à cause des mauvais traitements (lu'il lui a fait soullrir d'une manière si cruelle. C'est ce qui tenait tout le monde en admiratioii, c'est ce que l'on ne pouvait comprendre, aussi était-ce un ell'el admirable de l'esprit de Jésus-Christ qui était en elle, qui surpasse l)ien tous les efl'orts de la nature. C'était cet adorable Dieu-Homme qu'elle regardait en lui, ainsi il ne faut pas s'étonner si elle lâchait de le contenter en toutes choses, pendant qu'il s'ap|iliqiiait incessamment à la contrarier. Comme il s'impatientait de la voir malade, elle dissimulait ses maladies de peur de lui faire (luelqueiieine.s'abstenant de prendre les remèdes qui lui auraient pu donner du soulagement. Jamais femme fortement passionnée |iour un mari n'a été plus assidueà lui tenir compagnie et à lui rendre service. Elle le suivait partout, sans que les ardeurs de l'été ou le froid âpre de l'hiver l'en pussent empocher , et quelque incommodité qui lui en dût arriver. 11 était quelquefois des cinq ou six mois au lit étant notablement incommodé île la goutte, elle ne le quittait point et lui rendait des services d'une servante. Cei>endant il ne laissait pas d'en faire des filaihtes publiques ; mais tout cela ne servait qu'à augmenter ses respects, son amour et ses soins, aussi bien que sa douceur, sa paix et sa tranquillité.

Elle conservait toujours pour lui un respect incroyable, et jamais il ne lui est échappé la moindre parole, jamais elle n'a fait la moindre action qui y fût contraire. Elle pouvait bien dire avec David : Je garderai mes voies pour ne point pécher par ma langue ; j'ai mis un frein en ma bouche, lorsque l'on s'e'leraiC conlre moi; je me suis tue, je me siti«/ti<mi/it''e(/*.va/.xxxviii, 1-3), je suis demeurée muette, je n'ai pas ouvert la bouche, parce que c'est vous. Seigneur, qui l'avez fait. Et ue vrai c'est la main invisible de ce Dieu tout-puissant qu'il faut regarder en toutes choses dont elle se sert pour sa gloire et pour notre bien. Ce qui faisait dire en de pareilles occasions à la très-digne fondatrice des religieuses de la Visitation de sainte Marie, la sainte mère de Chantai, lorsqu'iUe était maltraitée des créatures : Pourquoi ne voulez-vous pas que je reçoive les traitements que la divine Providence me

veut faire par ces gens, et que je n'honore pas les instruments dont elle se sert? Le grand saint Augustin nous n|iprend que sa mère, sainte Monique, se trouvant dans les conifiagnies des dames, ne disait jamais rien des choses fâcheuses qui lui arrivaient de la part de son mari, ce qui la tenait dans la douceur d'une paix continuelle et lui attirait de grandes grâces du ciel, pendant que ces autres dames, s'enlretcnanl de leurs peines domesiiques et se laissant aller aux plaintes qu'elles faisaient de leurs maris, so causaient beauc'oup de trouble dans leur intérieur, blessaient leur conscience, et commettaient bien des fautes contre la charité. Notre Elisaheth était bien éloignée de ces désordres; carnon-seulemnnt elle gardait un silence exact à l'égard des mauvais traitements qu'elle soutfrait de son mari, mais elle s'appliquait à en couvrir les fautes avec une bonté incroyable, et ce qui est d'une femme vraiment chrétienne, c'est qu'ajirès en avoir été maltraitée, méprisée , et môme bafouée indignement devant tout le monde, elle allait le trouver en sa chambre , elle se l)rosternait à ses pieds, et la larme à l'œil lui demandait pardon, elle qui ne lui avait donné aucun sujet de mécontentement, lui promettant de n'oublier rien de tout ce qu'elle pourrait faire qui lui serait agréable; et ce qui est admirable, c'est (}ue sans se mettre en peine de l'humiliation qui lui pouvait arriver de ces mépris [mblics , elle ne craignait que la confusion que cet homme fâcheux en devait porter.

Elle avait pour lui une obéissance qui ne cédait en rien à celle que l'on peut remarquer dans l'histoire des plus parfaits religieux; car non-seulement elle obéissait à ses volontés qu'il lui déclarait, non-seulement aux moindres signes qu'il lui en donnait, mais elle tâchait de reconnaître à quoi il était porté pour s'y rendre conforme. Quand il allait faire quelque voyage, elle lui demandait ses ordres, pour n'agir ipje selon ses intentions, et quoiqu'elle eût été portée à de grandes i éniiences dès sa jeunesse, elle n'en faisait aucune sans sa permission. Bel exemple aux femmes mariées dont le dérèglement dans les exercices d'une dévotion qui n'est pas dans l'ordre, et qui n'est qu'un etfet de leur amour-|)ropre , cause quelquefois bien du bruit dans les familles. Mais l'on voyait dans Elisabeth toutes les règles .que les anciens philosophes ont données pour faire une femme sage; l'on y remarquait tout ce qu'ils y ont souhaité, et qu'ils n'osaient espérer; l'on y trouvait cette femme forte de l'Ecriture, que l'on rencontre si rarement selon les témoignages de la même divine parole : et certainement il faut bien dire que la force dont elle était divinement revêtue n'était pas commune, puisque |)lusieurs fois elle s'est exposée à un danger évident de j)erdre la vie, jiour obéij" à son mari, imitant en cela son bon MaîtV.e" et sou adorable Sauveur, dont le grand Apôtre nous dit qu'il s'est humilié lui-même en obéissant jusqu'à la

ŒUVRES COMPLETES DE BOUÛOX

mort. [Philip. 11, 7.) C'est ce qui lui faisait dire aux porsoinies qui la dissuadaient de nioiiier les chevaux iudouiplés dont nous avons parlé au chapitre précédent, qu'il lui sutlisait que ce fiU la volonté de son mari , et qu'elle ne désirait point s'en servir d'autres, puisqu'il le voulait de la sorte.

Mais la charité toute divine qu'elle a eue pour lui, a éclaté d'une manière merveilleuse dans Tapiilication qu'elle a eue jiour son véritable bien , c'est-à-dire son bien éternel ; c'est-à-dire pour lui |)rocurer la l)ienheureuse jouissance de Dieu. Rien ne lui était jdus sensible, que ce qui l'en pouvait priver ; et comme c'est le péché, ce monstre horrible, qui lui seul cause ce dernier des malheurs, elle aurait aimé mieux mille fois tout souH'rir , tout perdre, et la vie même , que de lui voir commettre une seule offense contre Dieu. Cependant il était sujet à plusieurs méchantes habitutles, il était sujet à jurer, elle lui en fit perdre l'iiabitude, le rejn-enant avec une douceur non[iareille, sans se lasser de ses rebuts, et sufiiiortant tout avec une patience d'ange, c'est comme iiarle sa tille aînée. Il était fort colère, et i)Our modérer cette passion, elle n'oubliait rien poui- .lui en ôter toutes les occasions, éloignant prudemment les objets qui pouvaient lui donner quelque émotion. Conduite bien digne d'être imitée [lar les femmes engagées dans le mariage, dont un grand nombre, loin de ne rien faire et de ne rien dire qui puisse exciter ou accroître les passions de leurs maris, font bien des choses qui sont très-cal'ables de les irriter. Notre femme forte ne se contentait pas d'ôter ces occasions à celui que la divine Providence lui avait donné, en s'9p|)liquant avec le secours divin, à le retirer de ses mauvaises habitudes, mais de plus elle l'animait saintement à tous les exercices d'une solide piété. Et parce qu'elle savait que la vraie dévotion à l'immaculée Vierge, Alère de Dieu, est le grand moyen pour acquérir toutes les vertus , elle lui en inspira l'amour avec tant de bénédiction, qu'il ne sortait jamais de sa maison sans s-aluer cette souveraine des anges devant quel- •ju'une de ses saintes images, ce qu'il praticjuait en y rentrant avec beaucoup de tidélité. L'on a écrit que l'esprit d'Elisabeth était si rempli de (lures et hautes lumières de la Vierge Mère de Dieu, que son cœur était si ])lein de tendresses pour cette Mère toute aimable, qu'elle en disait des choses si glorieuses, qu'il était comme impossible d'être avec elle sans àuaôrae temps en devenir heureusement dévot. Mais, ô très-sainte Vierge, mère de miséricorde, et la plus aimante des jmres créatures, qui pourrait dire les succès avantageux qui suivent les respects que l'on a pour vous? Hé! que les hommes ne le savent-ils? Le changement de vie du mari d'Elisabeth eu est un illustre témoignage; il devint un homme de miséricorde, il ne refusait l'aumône à aucun pauvre, quoiqu'il en vint plusieurs, et à diverses fois, et ce lui était une [leine quand on les faisait atteiulre

11 avait une charge honorable en Lorraine qui lui attribuait quantité de droits du prince ; l'un de ces droits était le tribut que les rouliers qui passaient étaient obligés de lui payer, et s'ils y manquaient, tout ce qu'ils portaient était sujet à la confiscation; c'est ce que néanmoins jamais il n'a voulu leur faire souffrir.

Mais heureux celui, dit le Psalmiste, qui pense attenliccmcnt sur l'indigcnl, et sur le pauvre, h Seigneur le délivrera dans le mauvais jour. Il l'assistera lorsqu'il sera couché sur le lit de sa douleur. [Psal. xl, 2, 4.) Le gentilhomme dont nous parlons a fait une douce expérience de cette vérité dans une maladie qui lui arriva, qui lui ôla la vie, et qui lui fut redonnée par les prières Je sa sainte femme. Une chose si miraculeuse ne doit i)as être avancée sans des témoignages irré|irochables, et c'est ce qu'on a observé. L'apothicaire qui était présent, et plusieurs autres personnes dignes de foi ont servi de témoins à cette vérité. Us ont donc rap|iorté qu'Elisal)elh voyant son mari mort après une maladie de trois mois, elle se retira dans une chambre prochaine, et eut recours à son refuge ordinaire, la très-douce et très-miséricordieuse Vierge, la glorieuse Mère de Dieu. Elle en implora le secours dans sa grande nécessité, elle qui en avait une continuelle expérience, et à qui jamais ceit • mère tout aimable ne l'avait refusé dans aucun de ses besoins. Elh; la jiria avec une confiance parfaite en ses bontés et en ses miséricordes ; et dans celte confiance, elle lui redemanda son mari que la mort venait de lui ôter. Ce n'était pas ni une douleur ni une tendresse de la nature qui la faisaient agir; l'esjirit de mort qu'elle portait en toutes choses ne lui permettait ])as; c'était une jmre vue du règne du divin amour en son mari qui la pressait, dans la crainte qu'elle avait que son âme n'eût quelque besoin d'être purifiée par le sacrement de pénitence, pour donner lieu à ce divin empire. Elle ne le demandait donc, que pour lui donner le temps de se confesser, et pour cela elle offrait à Dieu, par sa très-sainte Mère, tout ce qu'elle avait de plus cher au monde. Ces jirières furent accompagnées d'un vœu d'aller en dévotion en un lieu célèbre consacré à Dieu sous l'invocation de la très-miséricordieuse Merge, et d'y faire une neuvaiiie d'exercices de jiiété en son honneur. C'est de la manière qu'elle invoquait le Seigneur dans son aflliction, et qu'elle criait vers son Dieu, et il écouta sa voix de son saint temjile, les cris faits en sa sainte présence vinrent jusqu'à ses oreilles. Il ne détourna pas son visage de sa servante dans le jour de sa douleur, il se hâta de la secourir. Il redonna la vie à son mari au grand étonnement de tous ceux qui étaient présents, il eut le temps de se confesser, ce qu'il fit avec édification, donnant des marques d'une véritable péiiiteiue, et ensuite il mourut dans la paix du Seigneur.

LK TKiOMl'riE DE LA CHOIX. — l'AUT. I CHAIMTIIK M.

31 rt

Suite du même sujet.

Aprî'S avoir vu le Iriomplie de la croix dans la pratique des ()lus héroKiucs vertus iiu'Klisaoell! a exercées envers un ninri qui 1 avait si niallraiti^e, envers une belle-fille dont jamais elle n'a l'.iit la moindre plainte, quoiqu'elle en soull'rit en toiile sorte de manière, h qui ui^nie elle n'a jamais fait paraître aucun sentiment de son |irocédé, agissant avec elle avec toute riionnôteté |)ossible; envers ses domestiques (ju'elle assistait avec une charité toute bienfaisante, pendant qu'elle en rerevail des outrages, nous considérerons les victoires de la môme croix dans la conduite chrétienne qu'elle a tenue au gouvernement de toute sa famille.

Si r.Vpîitre veut qu'une femme qui a des enfants apprenne avant toutes choses à conduire sa famille, c'est ce (ju'elle a exécuté très-|iarfaitement. Elle fut quelques années stérile, et le poison qu'on lui avait donné l'avait mise iiors d'espérance d'avoir des enfants. Elle vivait contente dans cet état dans un riutier abandon aux soinsde la divine Providence nui ■i^it cequ'il nous faut, et qui disiiosede tout selon son bon plaisir qui est tou- ^'oursinûnimont adorable. Ce prodige de sainteté de ces derniers temps, le bienheureux Jeande laCroix a très-bien remarqué l'aHaclie imparfaite des feiumes, quoique d'ailleurs très-vertueuses, qui, étant stériles, sont dans des désirs empressés et inquiets de sortir de leurs états. C'est une grande maxime, que le meilleur état où nous puissions être, e^t celui oij nous sommes par la pure Provi- 'lence, et où nous nous trouvons sans notre choix et par sa seule divine conduite. Elisabeth était dans celte disposition intérieure, dans la perte de tout désir propre, lorsque son mari lui ayant fait connaître la peine qu'il avait de la voir sans enfants, elle crut devoir offrir au ciel les désirs qu'on lui faisait prendre et par une condescendance charitable, ayant eu recours à saint Nicolas, elle se vil, pour parler avec le Psalmiste, comme une vigne féconde, au fond de sa maison avant des enfants, comme de nouveaux plans d'oliviers à l'entour de sa table. Elle en eut six, un garçon, qui mourut en peu de temps. Cinq filles dont deux moururent au bout de quelques mois après leur naissance. Il ne lui en resta donc que trois, qui ont été toutes trois religieuses. Comme sa vie était une vie de grâce, tout animée de res()ritde Dieu, elle offrait mille fois ses enfants auparavant leur naissance à sa souveraine Majesté, afin qu'il leur fit l'honneur de les recevoir à son service, qu'ils se rendissent fidèles à ses desseins, et qu'ils perdis sent plutôt la vie que sa divine grâce par aucune offense mortelle. Elle tâchait de faire en sorte que leurs premières paroles fussent les doux noms de Jésus et de Marie. Dès lors qu'ils avaient l'usage de la raison, elle les faisait confesser, sachant assez de quelle im|)orlance est le salut d'une âme, qui est souvent exposée au danger d'une damnation

éternelle par la mallieureuse et cruelle négligence des parents, et des pasteurs mfimes dans un sujet où il s'agit d'un bien, ou d'un malheur infini. Ainsi l'on iiremlra soin du corps, l'on veillera à lui procurer les remèdes nécessaires s'il est dans l'infirmité, dans la maladie, et ou laisse la pauvre .'une. On laissera quelquefois mourir des enfants qui ont l'usage de la raison sans le secours du sacrement de pénitence, sous prétexte qu'ils vivent dans l'innocence , quoique souvent l'expérience fasse bien voir le contraire. Nous avons parlé avec le secours divin de cet abus déplorable dans le livre que la divine Providence nous a fait donner au public, intitulé : La science sacrée du catéchisme, où nous avons amplement traité des obligutioiis des curés. Dès lors(]u'ils commençaient un peu à parler raisonnablement, elle leur faisait réciter le chapelet de la très-sacrée Vierge , devant l'une de ses images. Elle les tenait proche d'elle dans l'église, pour les tenir en môme temps dans !a modestie et dans le respect. Je ne puis ni'empùcher ici que je ne soui)ire fortement sur l'aveuglement déplorable de ces mères qui, apiJortant leurs enfants qui sont encore sans usage de la raison dans nos temples, s'amusent à badiner avec eux , profanant de la sorte la sainteté de nos églises et les mvstères redoutables qui s'y célèorent , n'ayant point d'attention à Dieu, et empochant que les autres ne lui puissent donner par les badineries et les jeux avec ces petites créatures, qu'elles font servir malheureusement aux déusons; ces esprits d'enfer s'en servant ]iour distraire de l'attention que l'on doit à Dieu et à la sainteté de ses divins mystères. Je ne sais si je n'ai pas rapporté'autre part comme Notre-Seigneur a fait connaître à une sainte âme l'horreur qu'il avait de ces profanations; et que c'était un sujet qui attirait sa colère. Notre vertueuse mère n'en attirait que les bénédictions, élevant ses enfants dans l'horreur du péché, dans la pratique de la vertu , dans la crainte et l'amour de Dieu. Elle les entretenait des vies des saints, et surtout des avantages de la dévotion à la très-sacrée Vierge, elle leur faisait lire les livres qui en traitaient, et l'on a assuré que ses filles dès l'âge de huit ans eussent pu dire tout ce qui est rapporté dans le livre intitulé : La méthode de bien servir et aimer la suinte Vierge. Jl faut ici dire que tomme il n'y a rien de plus pernicieux à toute sorte de personnes, mais particulièrement à la jeunesse, que la lecture des livres mondains, il n'y a aussi rien de plus utile, que celle des bons livres, où l'on trouve l'esprit de Dieu.

Ses amours et ses tendresses pour .ses fdles étaient mêlées de sévérité. Elle n'était pas de ces mères qui, [lar un amour qui ne tient rien du Chrétien, sou fl're tout des enfants, et les laissant vivre selon leurs humeurs, les élevant en païennes, et non pas en disciples de Jésus-Christ selon ses divines règles, qui sont celles de TEvan-

Sil

ŒUVRES COMI'LIiTES DE lîOLUO.N.

'iWe. 0 mon Seigneur et mon Dieu, il y aurait bien lieu ici de ré|i;mtlre des torrents de larmes; car enfin si Ton entre dans les familles dirétiennes, et (|ue l'on considère ave.; attention ce qui s'y passe, souvent, hélas! l'on y trouvera moins de modestie, moins de retenue dans les conversations, plus de libertinage, et dans les paroles, et dans les actions , que dans une uonnète maison d'infidèles. Où verra-t-on ce renoncement de soi-même, qui est la première maxime qu'un Dieu incarné donne à ceux de sa suite? Oii verra-t-on l'amour de la croi\ dans l'exercice des peines, qui arrivent? Où verra-t-on l'imitation de notre divin Maître, de son dégagement des chosesde la terre, des biens, îles plaisirs, des honneurs; de son amour pour la |iauvrelé, le mépris et la douleur? Quel le conformité et des pères et des enfants, qui sont cependant Chrétiens, qui sont les membres du Jésus, avec leur adorable chef? l'ourralt-on s'imaginer que des gens qui font profession d'être sesdisciides, en suivissent si peu la doctrine? l.a femme forte dont nous parlons, bien éloignée de ce désordre infiniment déj)lorable, réglait tout dans sa maison comme iine vérilabe Chrétienne selon les lois de l'Evangile; elle y faisait vivre ses enfants à la mode de Jésiis-Christ, et non pas à la mode du monde. Ses filles étaient propres, mais il n'y avait rien de plus modeste. Jamais l'on n'y a remarqué la moindre nudité, comme l'on ne voit que trop souvent dans les femmes et les filles, que les saints Pères ont appelées dans cet état les soufflets de l'enfer, dont les diables se servent pour allumer lefeu de la convoitise. Voilà les beaux litres, les belles qualités de ces malheureuses créatures. Voilà comme elles sont qualifiées par les Pères de l'Eglise, en attendant le terrible jugement de Dieu tout-puissant ([u'elles ne pourront jamais éviter, et dont leurs jiartisans ne les |)ourron( défendre. Elle empêchait que sesfilles ne conversassent avec les personnes de difTérent sexe, qu'avec beaucoup de retenue et en sa présence; (ju'elles ne fréquentassent les valets de la maison, ces conversations étant suivies souvent de dérèglements qui ne sont que trop ordinaires. Elle veillait même à ne leur pas donner trop de liberté avec les servantes. Elle ne les laissait j)olnt dans l'oisivélé, mais leur ayant fuit ap()renure des ouvrages, elle lesoccu(>ait à travailler, [.a conduite qu'elle tenait sur el!(!s les laissait dans une pleine liberté de faire choix de leur état de vie. Les parents doivent se souvenir que Dieu est plus le père de leurs enfants qu'ils ne le sont eux-mêmes; qu'ils lui appartiennent bien d'une autre manière, que c'est à sa divine Providence à disjioser de leurgeine do vie, et qu'ainsi ils ne doivent pas par leur |iropre volonté les y engager, mais attendre la vocation divir.e. Les horribles malheurs qui arrivent de lemiis en temps aux parents (lui engagent leurs enfants dans un état où Dieu lie les api)elle j.as, ou qui empêchent de s'y rendre quand l'csiirit de Dieu v attire, de-

vraient les faire sages. Mais la passion aveugle, et ayant des yeux l'on ne voit point, ou l'on est assez malheureux pour résister aux inspirations divines quoique l'on en ait assez des lumières, ou l'on se bouche les yeux de peur de voir, l'on veut accommoder la volonté de Dieu avec la sienne. L'on décide des desseins de Dieu par ses pro[ires desseins.

Cependant ces desseins ont pour prétextes le bien des enfants, et l'amour qu'on leur porte. Mais , ô amour, que tu es une cruelle haine. C'est bien ici qu'il faut dire avec le Fils de Dieu, que les domestiques de l'homme seront ses ennemis. Cette vérité iiaraîlra dans un grand jour, si l'on considère la perte qui arriva de cet amour déréglé ; car, si ravir à une personne tout son bien, est une marque assurée du mal qu'on lui veut, que doit-on dire si l'on nous met dans la privation de quelque chose déplus précieux que tous les biens de la terre ensemble? Voilà, ajirès tout, où va cet amour déréglé, puisque, empêchant de suivre les conseils d'un Dieu qui tendent à ce qui est de plus iiarfait, il nous prive de bien des grâces que l'on aurait eues si l'on s'y était rendu fidèle, et le moindre degré de la grâce est plus considérable dans toute la doctrine de la théologie, ciue tous les biens de la terre ensemble. 0 enfants des hommes, jusqu'à quand serez vous pesants de cœur ? Pourquoi aimez-vous le mensonge? Je ne dis rien du danger où l'on est de se perdre, lorsque l'on ne marche pas par le chemin que l'inspiration de Dieu nous montre. La sage mère dont nous écrivons n'ayant plus rien qui tînt de la chairet du sang, et ne regardant les choses que dans la lumière de Dieu, parlait à ses filles dans une grande force de la vanité du monde, elle leur en découvrait les illusions dans une merveilleuse clarté, elle Surfaisait voir les grandeurs divines de la vie séparée du siècle, elle offrait ses vœux au Dieu de toute bonté, afin qu'il lui plût les en détacher saintement. Comme elle avait une charité divine c[ui ne cherche plus ses propres intérêts, sans se soucier de la consolation qu'elle pourrait avoir de ses filles, elle eu faisait un entier sacrifice à la grandeur de Dieu. C'e^t dans cet esprit qu'elle détournait des partis très-avantageux qui se présentaient; car enfin elle ne voyait, et ne se souciait ipie du bon plaisir divin, et de sa |dus grande gloire.

C'était le pur motif qui l'animait encore divinement à prendre tous les soins (lossibles de toutes les personnes engagées à son service. Ellesavaitceque l'Apôtre enseigne à Timothée, que si (/uelquun n'a pas soin de ceux qui demeurent dans sa maison, il renonce à la fui, et est pire qu'un infidèle. (/ 'fini . v, 8.) Ces paroles sont comme autant de foudres lancés contre les personnes négligentes dans le soin qu'elles doivent prendre du corps et de l'Ame de leurs domestupies, et les vérités qu'elles renferment doivent se faire entendre comme un tonnerre dans toute la terre des Chrétiens. O mon Dieu, que devenir ici, quand l'on pense à ce qui se passa

LE TlUOMl'Ut DE L\ CUOIX. - f'AKT. I.

parmi un si, grand nonii)re do Chrétiens, dont la né^ligeiRe est si grande h l'éganl des hesoiiis temporels do ceux (]iii les servent ; ni;iis ce f|ni est encore hien jilns terrible, dont rouliH dos alliiires de, leui- salut est eneore incom|iaraliloinont plus considérable. Kneore oi<iinairenient les eorps ne sont pasuubliés, mais c'est une clio.se fort conunune (|no le défaut du soin des flmes. Je me sens saisi de Iraveur (piand je fais léllexion que ce désordre se trouve môme dans plusieurs maisons de piété, môme en des maisons de communautés régulières, .le parle par expérience, j'ai' trouvé dans ces maisons dos serviteurs (pu ignoraient môme les prini'ipes de la religion. O mon Souverain, que vos divins intérêts nous touchent peu. Je n'ai jamais vu, je n'ai jamais rencontré en aucune maison des personnes engagées au service, qui en ignorassent au moins les régies les |)lus communes ; et je le demande, où est le lieu où ces personnes seraient souH'ertes ? où sont les maîtres et les maîtresses (pii souU'riraient que leurs valets attentassent à leur vie '? et chétives créatures i|ue nous sonnnes, l'on passera légèrement sur les attentats qu'ils font à Dieu par leurs ollenses mortel les. Mais si l'on s'applique en quelque manière à leurs affaires éternelles, je laisse à considérer comment cela se fait. On les enverra à l'église pour assister au l'edoulable sacrifice de notre religion, mais quel soin |>rendra-t-on de la manière qu'ils y assistent. Ici la vue de ce qui se passe en tant de paroisses de la caujpagneme^iresse dem'écrier:0|)asteurs, quelle attention donnez-vous à la manière que vos paroissiens assistent au saint sacrifice de la messe 1 Vous en verrez un grand nombre, particulièrement d'hommes assis sur des sièges sans aucune occupation de Dieu. Toute leur prière se réduit à dire l'oraison dominicale en entrant, et souvent tournant la tête de tous côtés, à se mettre quelques moments à genoux dans le temps de l'élévation de l'adoralile hostie, et voilà iires(]ue tout. Est-ce donc là le culte que l'on rend au Dieu de toutes choses ? Les jours ordinaires se passent dans son oubli, et dans les temps même uniquement destinés à s'en occu()er, comme sont les jours de fêtes, où l'on cesse de travailler pour ce sujet, et dans l'heure qui y est entièrement consacrée, comme le temps de la sainte messe, à peine y penset-on. Cependant les années et la vie se passent de la sorte, et Ton tombe entre les mains du Dieu vivant, ce que l'Apôtre appelle une chose etlVo\abie, sans presque jamais l'avoir adoré en esprit et en vérité.

Le remède serait, et pour les i)ères et pour les enfants qui savent lire, d'avoir des lieures, ou d'autres bons livres de prières pour s'en servir, ou des chapelets pour ceux qui ne savent pas lire, il est vrai qu'ordinairement les femmes en ont, il serait seulement à désirer qu'elles s'on servissent comme il faut; mais très-souvent les hommes de campagne, soit maîtres ou serviteurs, n'ont ni livres, ni chapelets; et comme, d'autre part,

ils ont peu de lumière et pou d'amour de Dieu, ilsiu'sontpnsen étal, ce qui serait fort h jiOMliaiter, de s'occui)cr deses iiontés, lie ses mystères ou dos autres vérités de la religion. Ainsi les maîtres, les valets, les pères, les enfants, dans la doctrine de l'Apôtre, ont renoncé à la foi, et sont pires (pic les infidèles. Certes l'expérience le fait bien voir par la comparaison de la manière d'agir de tant de Chrétiens, avi'c celle «pie les Turcs gardent dans leurs temples, où ilsn'entronltous que déchaussés, car ils(]uiltent leurs souliers dès l'entrée ; où ils n'oseraient cracher, où ils se tientient dans des res(iccts étonnants. Ils n'oseraient |)as même |iasscrdanslaruc,devant la porte de leurs temples, ni en carrosse ni à cheval. Je vous demande, ô Chrétiens, si ces gens ne s'élèveront ))as contre nous au jour du jugement? Oui, il y a une peine de quarante, ou cinquante coups do bûton, pour ceux qui passent ou en carrosse, ou à cheval devant les temples des Turcs, sans nsettre |)ied à terre par respect, et l'on verra souvent une troupe d'onfants qui ont l'usage de la raison, ou badiner presque toujours dans nos églises, ou s'y tenir comme des bêtes brutes ; et où sont" les ecclésiastiques et les séculiers (pu y donnent ordre"? Jc n'oserais ici souiller ce papier des profanations de ces impies qui assistent aux divins mystères, non pas comme des païens, car un inlidèle netoiube pas dans cesexcès, non pas comme les diables, car les diables y tremblent de peur, mais d'une manière mille fois plus ignominieuse à Dieu. Vous les verrez à troupes y parlant .jomme dans une maison séculière, et quelquefois y rire, vous y verrez des dames qui avec leur honteuse nudité y viennent faire hautement la guerre à Dieu," s'en déclarant les rivales, s'aitirant les yeux et les cœurs de ceux qui n'y doivent voir, qui n'y doivent aimer que Dieu. O prêtres du Seigneur, comment le soulfrezvous? Comment pouvez-vous vous taire pendant que l'on insulte si cruellement à votre divin Maître? Comment pouvez-vous vous tenir à l'autel pendant qu'on le profane si ignominieusement; où est le zèle de la maison du Seigneur qui vous doit dévorer I Ces vues tiennent le cœur comme sous un pressoir bien douloureux, mais la consolation qui reste, ô grand Dieu des éternités, est que bientôt, bientôt il n'y aura [)lus de temps, et que vous aurez raison de ces impies pour un jamais, pour un jamais, redisons-le encore, pour un jamais. Pour lors, chétives et malheureuses créatures que vous êtes, vous apprendrez que l'on ne se moque pas de la majesté infinie de votre Créateur, et vous apfirendrez durant toute une éternité, dans les supplices infinis ([ue vous souffrirez, co que c'est que de s'élever contre son Dieu. Nous renvoyons à notre livre De la science sacrée du catéchisme, où nous avons traité de ces matières dont l'on ne [leut jamais assez l)arler.

La femme forte dont nous écrivons, (jui était pour ainsi dire toute dévorée du zèle de l'intérêt de Dieu, élait tout appliquée,

3li

œUVRES COMPLETES DE BOIJDON.

h tout roqui regardait ses divin? i-nlérêts, et spécialement ilansses (lomesti(]ues. 11 est vrai qu'elle était surcliargée craffaires, mais elle n'en avait point de plus chères que celles de Dieu. Elles ne l'empêchaioiit donc pas de donner letemps nécessaire Ji leur instruction, ne leur a|)prenant pas seulement par mémoire, ce que font plusieurs, et ce qui est fort inutile, les vérités de la religion, mais les instruisant parfailemeiit, en leur en donnant l'intelligence. Elle les menait avec elle Icsfêtes et les dimanches pour être témoin de leurs devoirs, et considérer s'ils y assistaient en esprit et en vérité. Klle avait soin qu'ils fissent leurs prières les soirs et les malins; mais surtout elle s'a|)pliquait à les faire a[)procher des sacrements de temps en temps, mais à les en faire bien approcher, avec la lumière, le respect et l'amour que l'on doit. Il sérail à désirer que dans toutes les maisons chrétiennes l'on veillât à ce que tous les particuliers fissent une bonne fois une confession générale pour remédier souvent à plusieurs qui ont été faites très-mal ; et pour cela il faudrait donner de bons confesseurs , expérimentés et charitables, et qui fussent extraordinaires, afin que l'on y eût une entière liberté;; la confusion et la honte faisant faire quantité de confessions sacrilèges, et causant ainsi la damnation des âmes. 11 serait encore à désirer que l'on fît faire une confession générale aux enfants à leur première communion, pour remédier aux défauts de celles qu'ils ont faites; ce qui arrive assez ordinairement, soit par le défaut de simérité, n'osant pas dire tous leurs péchés, soit par le défaut de douleur, soit par le défaut d'une véritable résolution de changer de vie. Ce serait le moyen d'empêcher un étrange malheur, et qui est une source de bien d'autres malheurs, la profanation de l'adorable corps d'un Dieu, à la première fois qu'il est reçu; et il serait bon d'adresser des enfants à des confesseurs qui joignissent le zèle avec une grande douceur, pour ne les pas rebuter, pour leur ouvrir le cœur et la conscience, les supportant avec une grande patience et une entière débonnaireté. Celait la manière douce dont se servait Elisabeth, quand elle faisait quelque correction à ses domestiques, aussi n'y avait-il rien de plus gagnant. Elle ne répétait pas cent fois une chose, vice assez ordinaire aux femmes; eu un mol, ou en très-[ieu de paroles, elle disait ce qu'elle avait à leur dire. Elle dissimulait quelquefois leurs fautes, pouravoir lieu de les corriger ellicacement dans un autre temps. Elle se donnait à l'esprit de Notre-Seigneur, |iour le pouvoir bien faire, c'est-à-dire chrétiennement, u'est-a-dire par grâce, et non pas par nature, dont l'impétuosité fait quelquefois tomber ceux qui font a correction en de plus grands défauts que ceux ([u'ils reprennent. Elle ne se rebutait pas facdement, ayant aj)pris de son bon maître à agir avec une grande et longue fialience; mais lorsqu'elle découvrait de l'o-

piniâlreté dansle mal de ses serviteurs, elle leur donnait leur congé; car enQn elle voulait que Dieu fût le maître en sa maison. Si elle leur donnait leur congé devant le terme, elle leur [layait entièrement leurs gages, comme s'ils l'eussent achevé. Si c'était en hiver, elle leur donnait au delà de leurs gages pour leur faire passer jilus doucement cette saison incommode. Pas un n'était surchargé d'ouvrage, et agissant en toutes choses en vraie chrétienne, elle ne les regardait pas parlesyeux de la chair, ou seulement dans la lumière de l'homme raisonnable, mais dans celle de la foi, qui les lui faisait voirconmie ses frères, appelés au même héritage et destinés à la même gloire. Ainsi elli» les traitait avec une charité digne d'une personne qui croit à l'Evangile; et c'est delà qu'elle les faisait servir avec toute sorte de soins lorsqu'ils tombaient malades, et qu'elle ne se lassait jamais de la longueur de leurs infirmités. Bel exemple àimiterdans les maisons chrétiennes, où souvent les j)auvres serviteurs y sont traités avec idus de dureté que dans celles des infidèles ; oii souvent on les renvoie, on les met dehors cruellement, à même temps qu'ils deviennent malades. 11 serait iJifficile d'expliquer sa grande charité jiour les pauvres; elle leur était extraordinairement libérale, elle ne leur donnait pas seulement les restes comme ))lusieurs font, mais ce qu'elle avait de meilleur. Elle les allait chercher jusque dans leurs maisons, elle prenait soin des malades, les assistait et les servait elle-même. Elle visitait les prisonniers et leur rendait tous les services possibles. Elle recevait les religieux en sa maison avec des respects incroyables, elle se tenait indigne de les servir," elle n'oubliait rien pour les bien traiter, et leur donner abondamment tous leurs besoins, elle leur faisait servir tout ce qu'il y avait de |)lus beau et de plus fin dans son linge. Enlin elle accomplissait d'une manière admirable le précepte que notre divin Maître nous a donné, que nous nous aimions les uns les autres, comme il nous a aimés. De là vient qu'elle n'a jamais donné aucun juste sujet à personne de se mécontenter. Elle prenait garde de ne pas dire la moindre parole qui put choquer. Elle recevait toutes sortes de personnes, et les pauvres, et les riches avec une honnêteté qu'on aurait |>eine d'expliquer; et quelque importunité qu'elle en reçût, elle ne faisait jamais paraître le moindre mouvement d'imiiatience. Elle gardait une parfaite justice, et c'est ce qui l'obligea dans les droits que l'on payait à son mari, qui se laissait facilement tromper dans l'argent qu'il recevait, de jeter toutes les jiièces qui étaient fausses, ce qu'elle a fait quelquefois eu jetant à pleine main en des lieux d'oîi l'on ne pouvait les retirer, sans se soucier aucunement de la perte qui en arrivait, et quoique son mari en eût de lalpeine, alléguant qu'il lesavaiireçues pour bonnes, et qu'ainsi il les pouvait rendre; ce qui est une erreur tle plusieurs personnes. Mais quand elle les recevait elle-même,

317 LE TniOMPlIE DE LA CHOIX. — l'AllT. I.

elle Ic'^ envoyait à l'oiTévro (iiii les coupait

[loureiiiiiôclierqne l'on n'oiitioioprttd'auties.

Toutes ces vertus avaient |iiiiii' foiiiienient nue snliile (i(5votioi), (pii lui taisait soutenir les inténHs de Dieu dans touti' sorte d'oceasions nvee une force invimilile. Nousavon-: vu la soumission élonnanle qu'elle avait pour sou mari, mais son (ihéissaine n'avait rien de liUlie. Klle savait bien distinguer ce iiui eu était la matière, ou c(> qui ne l'était pas. Comme il n'y avaitricn de plusobéissant dans les choses inditl'érentes ([uoique contr;'.ires à ses inclinations, il n'y avait rien do plus généreux et de plus coiisiant, quand il y allait de i'I'.onneur de Dieu. L'amour naturel n'a jins ces etfels, parce qu'il se regarde et clierche ses |)ro|)res intérêts. Celui d'IIlisahetli étant surnaturel et tout de grâce, la faisait oublier d'elle-m(^me ; et c'est ce qui lui donnait une sainte liberté dans les compagnies, d'y prendre hautement le parti de Dieu, et d'y empocher que l'on n'y fit rien contre sou lionneur. Elle n'eiU pas soulfert que l'on y eût |)roféré la moindre i)arole contre la bienséance et l'hounCteté ; que l'on y eût médit de personne, ce qu'elle faisait avec beaucoup de douceur : et certainement il faut ici dire que les dames auront un terrible compte à rendre h Dieu de leur molle lâcheté dans les occasions où elles se trouvent, et où Dieu est olfensé, h raison des égards que les hommes ont ordinairement pourleursexe, ce fiui leur doime une grande liberté, et quelque autorité môme (wur emjiècher le péché. Notre femme forte se servait sagement de ces avantages, ce qui ila jiortait encore à apaiser les querelles, allant chercher les personnes s'il était nécessaire, et travaillant incessamment en la vertu de celui sans lequel nous ne iiouvons rien, à mettre la paix partout.

Ces divins mouvements venaient de l'esprit dont elle était animée, et elle était toute pleine de Dieu. Durant ces actions, ce n'étaient qu'élans d'amour, que soupirs vers le ciel, lille avait recours à Dieu en toutes choses, mais elle avait des heures particulièrement destinées pour l'uraison. C'est à quoi plusieurs personnes de piété doivent jirendre garde, qui, quelquefois sous prétexte d'une tendance habituelle vers Dieu, ne Jirennent aucun temps réglé pour s'appliquer à la contemplation de ses divines grandeurs, et se (irivent de beaucoup de grâces. Elisabeth, pour trouver ce temps avec règle, retranchait toutes les conversations qui n'étaient pas nécessaires, et qui font ordinairement l'occupation d'une grande partie de la vie des dames, ce qui est un amusement pitoyable. Elle se levait la nuit, en l'absence de son mari, à l'imitation ou Prophète-Koi, j'our faire l'oraison, et à rimitaliou de plusieurs rois et reines, [irinces et princesses, qui, au milieu d'une multitude si nombreuse (J'aU'aires et de si grande conséquence, ont bien trouvé le temps pour vaquer à l'atlaire des atfaires, à l'unique afl'aire nécessaire; et de vrai, y a-t-il personne au monde, |)our occupée qu'elle ouisse être, qui ne trouve

le loisir de manger, de boire, de ilormir V et l'on dira cepemJant iiue l'on n'eu trouve jMiint pour lionner aux soins de la longue et interminable éternité. O aveuglement des hommes qui surpasse toutaveuglemiuit ! ô folie, la plus extravagante de toutes les folies I ô vérité (pii ne se peut comprendre et que l'on ru' pourrait jamais croire si la mallioureuse et cruelle expérience que l'on en a tous les jours ne nous laissait aucun lieu d'en douter. Nous avons remai([ué qu'un grand nombre de personnes, dans les heures même toutes ilestinées h la prière, comme l'heure lie la célébration des divins mystères, ne s'y ap[)liquent presque point : mais considérons ici avec larmes ([ue parmi celles même qui prient, il s'en trouve peu qui adorent Dieu en esprit et en vérité. Il n'est pascro\able nombien il y en a qui passent toute leur vie sans s'appliquer sérieusement à la considération des vérités éternelles. Les jours ordinaires se passent, et nous l'avons déjà dit. dans un profond oubli de ces vérités. La plupart des hommes pensent à Dieu en tant de choses ditrérenles qui les occupent, l'on en [larle ]ieu dans les conversations : mais dans le temps même que l'on y |)ense, ou que l'on y doit penser, hélas 1 comment y pense-t-on ? Je dis que l'on doit y penser, car combien de jiersonnes ne rêvent qu'à la terre et aux créatui'es de la terre, et h leurs alfaires de la terre, et à des bagatelles même, dans les heures de leurs [irières! Eh bien I je veux qu'il y ait des gens qui soient fidèles ù assister au saint sacrilice de la messe, aux olllces divins tous les jours de dimanche et de fête, et même les autres jours qui ne sont pas d'obligation; je veux qu'ils y récitent leurs heures, ou d'autres prières ; je veux qu'ils n'aient jamais manqué durant toute leur vie à ces devoirs : mais je demande, combien y en a-t-il de ces gens-là môme, qui se soient appliqués aux atfaires de Dieu, aux atfaires éternelles avec autant d'attention , comme ceux qui plaident font à un misérable procès, comme un avare à amasser du bien, comme un voluptueux à se procurer du plaisir, comme un ambitieux à se procurer de l'honneur 1 Oh! combien de personnes paraîtront devant Dieu à leur uiort, qui, après des quarante et des soixante années, se trouveront n'avoir jamais pensé avec autant de soin et d'ardeur à l'interminable éternité, où elles entrent pour n'en sortir jaiuais, comme elles ont fait durant tout le cours de leur vie, durant tous les jours, les semaines, les mois et les années qui s'en sont écoulés, à de chétives choses temporelles! Je vois bien certes l'empressement de l'homme quand il s'agit ou de gagner, ou de perdre un peu de bien temporel ; je vois bien comme il s'en occupe, comme il y rêve, comme il en parle : mais, ô malheur épouvantable, quelle ap|ilicalion donne-t-on [lour arriver à la bienheureuse jouissance de Dieu, ou ne pas tomber en sa disgrâce, et porter son ire [)our un jamais. Toutes les prières vocales que l'on fait, ou que l'on doit faire," par lesquelles nous louons ou

ŒUVRES COMPLEIKS DE lîOUDON.

nous exilerions .^ loiu-r Dieu, avec quel esjirit se l'oiit-ellos? Je vous ie demandée vous qui lisez ceci, couimeiit les failes-vous? }■ parlez-vous à Dieu, rouiuio vous leriez à un grand seigneur, à un ju^e, h un avocat, à un procureur, à un niarciuuid, à un honiuie d'allaires avec qui vous traiteriez, le faites-vous avec la niôiue application? .Mais donnez vousmême cette attention (|uand vous vous présentez aux sacrements, mais depuis que vous êtes au monde, l'avez- vous fait une seule fois ?

Ah! que j'entends bien après cela cette effroyable vérité prononcée par la bouche de la vérité même, qu'il y a peu de personnes sauvées. O mon Dieu, ne sortirons-nous jamais de nos illusions! Il est vrai, il est vrai i)ue les bontés de Dieu sont plus grandes que l'on ne peut penser, et il est vrai qu'elles sont infinies : mais après cela , si cependant les hommes ne prennentde grands soins pour tous les besoins nécessaires de la vie, ils manqueront de lout. Hé! combien en faut-il prendre pour avoir seulement du pain! il faut labourer la terre et la cultiver avec bien des travaux, il faut semer le blé, et attendre en [jatience qu'il croisseet vienne à sa maturité. Il le faut couper , le porter dans la grange, le battre, le vanner ou cribler, il faut le porter au moulin , il faut pétrir la farine , il faut le mettre au four et le cuire, et tout cela (lour avoir un morceau de pain? et ce Dieu d'inflnie bonté oblige à tous ces soins, à toutes ces attentions, autrement sa divine Providence ne vous donnera pas ce secours, quoique nécessaire.

Après cela, misérables et aveugles que nous sommes, nous espérerons qu'il nous donnera des biens infinis, une éternité de gloire , qu'il se donnera lui-même , sous prétexte qu'il est bon, en ne donnant pas seulement une af)[ilication juste et raisonnable , pour arriver à ce bonheur inexplicable.

Le grand remède donc à un désordre si général serait de prendre du temps tous les jours, on, hélas I au moins tous les dimanches et les fêles , pour vaquer durant une demi-heure ou une heure aussi sérieusement à l'éternité, et au Dieu de l'éternité, comme l'on ferait à une chétive affaire temporelle qui serait de conséquence. Ne me dites pas que vous ne le pouvez faire, car il n'y a personne, jiour grossière qu'elle soit, qui ne puisse penser à ce qui lui est d'importance. Kenoncez donc à la foi, ne croyez donc plus un paradis , un enfer , ou sachez que n'y ayant rien qui vous soit de cette conséquence, il faut nécessairement que vous y veilliez de In bonne manière. Or c est ce qui se fait par l'oiaison mentale, je ne dis pas que lout le monde la puisse faire par méthode, et il serait difficile que les pauvres gens de la camjjagne la fissent de la sorte, mais je dis que vous la fassiez en élevant votre esprit et votre cœur à Dieu , et en y con-idéraiit vos affaires éternelles, au moins comme vous feriez les temporelles. Et oîi Bst l'homme qui ne puisse penser h ce iiu'un

Dieu a soull'crt pour lui, quand l'c ne. serait que par une sim|ile vue ; quilne puisse penser aux joies inhnies du ciel , aux peines éternelles de l'enfer, h la mort, à ce qui doit arrivera la mort, à l'état où il [)9ut être; et s'il était dans le péché mortel , comment ne pas trembler? conmient n'être pas saisi de frayeur de toutes j)arts? comment pouvoir rester dans un état si lamentable, un jour, une heure, un moment, sans entrer dans une contrition forte de son crime, sans s'en confesser au plus tôt? comment rire , conmient pouvoir dormir en repos. Mais le démon n'oublie rien jtour amuser les hommes des choses présentes et visibles, et pour leur ôter le souvenir et la ré- Uexion, de ce qui leur doit arriver après leur mort.

Cependant, saint François de Sales, qui n'était jias emporté par une dévotion i)eu réglée, conseille pour remédier à de si funestes malheurs l'exercice de l'oraison mentale avec tant d'assiduilé, qu'il juge à propos, si l'on n'a pas le temps de réciter les prières vocales qui ne sont pas d'obligation, de les laisser là pour cet exercice si saint et si nécessaire. Elisabeth avait un oratoire pour pratiquer cet exercice de piélé plus à loisir. Elle avait pris soin do l'orner extrêmement comme un lieu tout destiné au culte de Dieu. C'est l'un des désordres de notre siècle de voir des chapelles particulières si peu propres et presque sans aucuns ornements. A peine pourrait-on croire à un dérèglement si étrange, si on ne le voyait tous les jours. L'on trouvera, ô anges bienheureux! ahl que vous êtes étonnés de le voir, en des maisons des gentilshommes, et eux, et leurs femmes, et leur enfants magnifiquement vêtus, leurs chambres richement tapissées, leurs meubles précieux, de beau, de fin linge qui sert à leur table; et à môme temps l'on trouvera une chapelle assez pauvre, qui n'aura que de chélifs ornements, une aube ou deux d'une toile fort médiocre, à peine y aura-t-il quelques corporaux pour y mettre le corps (l'un Dieu, les purilications, les nappes y seront sales ; et ce qui fait horreur quelquefois un calice d'étain. O mon Seigneur, ù mon Souverain, ô mon Dieu d'intinie majesté, devant qui les puissances des cieux tremblent, devant qui les séraphins se voilent, ne pouvant pas su[)porter la gloire de sa divinité, je ne saurais me lasser dans ces vues de dire et de réi)éler, que les jours de mon [lèlerinage sont bien longs dans une terre si malheureuse. Hé 1 quel moyen de ne pas désirer mourir, ]iour sortir d'un lieu où vous êtes si peu connu. Ah ! mort, quelque terrible que vous soyez, que vous êtes désirable, puisque vous nous tirez de cette vallée de larmes, où elles devraient incessamment couler à torrents dans la vue de ces indignités honteuses. Ma joie, mon Souverain, est que dans peu vous aurez raison de ces méfiris. Ecoutez, hommes, le jour de la. colère (le Dieu sur vous n'est pas éloigné; et pour lors, vous verrez ce que c'est (jue <te traiter si inlignemeiit une majesté inlinie.

Page 1