CHAPITRE VII
Le triomphe de la croix dans son état d« fiduilé.
La croix avait été à Elisabeth une source féconde de grâces dans sa jeunesse ; elle l'avait été dans son mariage; elle le sera encore dans son état de viduité. La divine Providence l'avait exercée durant son mariage par les grandes dépenses que faisait son mari à recevoir les compagnies qui étaient ordinaires chez lui, et à raison de sa ma- Dilicence , et à raison du bon accueil qu'il faisait à toute sorte de personnes, ce qui allait à la ruine de sa famille. Elle l'avait exercée [lar de grandes pertes dont on venait lui en ajipoiter des nouvelles de toutes paris, comme autrefois à Job. Tantôt on venait lui dire qu'un cheval était perdu, tantôt qu'un autre était mort; et l'on apprit que le démon avait eu permission sur ses biens, conmie elle lui avait été donnée sur ceux (la saint patriarchequenous venons de nommer; et en clîet ils ont avoué qu'ils lui avaient fait mourir en un jour onze vaches, et dans un autre trois chevaux de prix. Quelquefois elle a[i|irenait que la maladie s'était mise dans le liétail, d'autrefois que la grêle avait ruiné ses vignes et ses champs.
Mais depuis elle se vit comme abîmée dans des affaires tout à failéjiineuses, ayant trois filles sur les br.is, cliargée de dettes de feu son mari, et pressée par les créanciers. Mais ce qui lui était un surcroît de [leine, était le délaissement de ses proches, car elle se vit pour lors abandonnée de toutes les personnes qui naturellement devaient plus l'assister. Elle pouvait bien dire dans cet état avec le Psalmiste : C'est vous, Seigneur, qui m avez tirée du ventre de ma mère : vous êtes mon espérance dès que fai sucé ses manietles. J'ai été jetée entre vos iras dès que je suis sortie de ses entrailles ; vous êtes mon Dieu, dès te ventre de ma mère, ne vous éloignez pas de moi : parce que l'af/iiction est proche, et il n'y a personne qui me secoure. {Psal. XXI, 10, 13. J Et ce Seigneur qu'elle aimait et qu'elle invoquait dans son alfliction, fut sa force, son appui et son refuge. Dieu fut son soutien, son jirotetleur et la force de son salut. Toutes les eaux des alllictions qui venaient l'inonder, ne |)urent (las éteindre les divines ardeurs du pur amour
qui brûlait dans son cœur, elles ne servirent qu'à en accroître les tlamtties victorieuses, en la portant à une parfaite union avec son aimable Sauveur, et l'engageant à se donner entièrement à lui par le vœu d'une perpétuelle chasteté.
Le conseil de l'Apotre y est tout manifeste; car écrivant aux fidèles de Corinthe (vu, 8), il déclare à ceux qui sont en viduité, qu'ils feront bien de demeurer fermes dans l'état où ils étaient; or saint Paul n'était pas marié, ildéclare qu'une femme veuve sera plus heureuse si elle ne se marie point selon sou conseil, et qu'il pense avoir l'esjirit de Dieu. Et cependant rjuelquefois, non-seulement les gens du siècle, mai- ceux ()ui en sont séjiarés s'y ojiposenl fortement. C'est ce qui arriva à notre vertueuse veuve qui eut bien des combats à soutfrir de ce côté-là. Quelques religieux s'employèrent de tout leur pouvoir poiir la divertir de se consacrer à Dieu par le vœu de chasteté; et ils n'oublièrent rien pour lui persuader de le révoquer, comme une chose, à ce qu'ils disaient, fiiiteà lalégère.Ils la co'ndamnèrent d'imprudence , et la blâmèrent fort, lui apportant quantité de raisons. La chair et le sang, dit un serviteur de Dieu, jiarlantde ce procédé, ne sont pas stériles en raisons; et si elles manquent de solidité, elles ne manquent pas d'aiijiarence.L'on alla plus avant : on lui propose pour une plus grande assurance, une dispense, et on lui assure qu'il sera aisé de l'obtenir. On lui en lit même un point de conscience, alléguant particulièrement la minorité de ses enfants, et le pitoyable état de ses affaires qui demandaient le secours d'un mari pour y donner ordre. Les discours de ces religieux étaient soutenus des sentiments de tous ses parents et amis, qui tous d'un commun consentement lui persuadaient un second mariage, pour ap[)orter quelque sorte de remède à ses ailaires. Mais elle n'avait jamais mis son appui sur la chair et sur le sang. Elle savait que le salut qui vient de l'homme n'est que vanité; que les jiremières personnes même du monde ne se sauvent point par leur grande puissance, que les plus puissants ne sont point sauvés par la grandeur de leur force. Qu'il vaut mieux se confier au Seigneur que tie mettre son es[ érance dans l'homme. Que celui qui l'a pour son appui, ne craint point ce que l'homme lui pourra taire; qu'il se lient à la droite du pauvre, jiour sauver son âme de ceux qui le persécutent ; que rien ne manque à ceux qui le craignent; que les riches sont tombés dans la nécessité et dans la faim, mais que ceux qui le cherchent ne manqueront d'aucun bien ; qu'il est prompt à en faire, et magnifique dans ses la-.eurs; que si les yeux de toutes les créatures espèrent en lui, il leur donne leur nourriture au tem|is favorable; qu'il ouvre sa main et rem[>lit tout ce qui vit de ses bénédictions, qu'il est bon envers tous les hommes, les ouvrages de sa bonté sur|)assarit ceux de sa puissance; qu'il les assiste pour la gloire de son nom, parce que
SCS niisériconlcs sont pleines de (iomour ; mais iliiMI soiilioiil paiticiilicronicnl l'orphelin cl la vouvp, ot renverse les eiilrepri.sos dos iiiéeliants, (pii se trouvent dans l'(i)iivre de leurs mains, pendant (pi'il l'ait connaflre, qu'il rend justice au pupille et au pauvre (|ui sont abandonnés entre ses mains, et (lu'il csl le protecteur tie l'orphelin. Klle pouvait dire : Je iite(s mon espérance auSeii/neur, rommevt pouvez -vous dire à mon itme, relirez-vous de ses voies. JiKjez-moi mon Dieu, et faites le discernement de ma cause d'avec la nation qui n'est pas sainte, délivreztnoi de l'homme trompeur ; parce que c'est vous, A mon Dieu, qui c'tes ma force. Pourquoi donc marcherai-je avec un visaije triste, lorsque mon ennemi m'affUije. Faites luire votre lumière et votre vérité, ce sont celles qui m'ont conduit et qui m'ont introduit en votre tnontaqne sainte et dans vos tabernacles. J'espère en Dieu, et je lui rendrai mes actions de grâces. (Psat. xlii, I-o.) Je lui sacri/ierai une hostie de hnianges , et j'invoquerai son nom , parce qu'il a rompu mes liens. {Psal. i;\v, 17.) Que l'on m'Itumitie jusque dans l'excès, je croirai toujours avec une ferme foi, je le bénirai en tout temps, et sa louange ne partira jamais de vm bouche. ( Psal. XXXIII, 1.)
C'était la fermeté de celte foi divine accompagnée d'une parfaite confiance qui la rendait inébranlable parmi toutes les contradictions (|ui lui arrivaient de tous côtés, <t particulièrement de personnes qui étaient d'une telle autorité, qu'il était diiricile de ne pas suivre leurs avis. D'autie part, plusieurs partis considérables se présentaient; ■une si rare beauté, jointe à une si singulière modestie, ne pouvait manquer de beaucoup (Je prétendants. On lui offrait de grands biens dans un état où elle était assez empêchée, toute sorte d'avantages pour elle et pour ses enfants. Un grand seigneur en lit aussi la reclierche, mais celle que ies biens n'avaient i>u toucher, les honneurs ne la gagneront pas. Il fallait soutenir là-dessus bien des attaques de la parenté, qui avait de Ja peine à digérer ses refus, mais tout cela ne servait qu'à rendre sa constance ;ilus illustre. Le Seigneur lui était un Dieu protecteur, et un lieu de refuge pour se sauver, il la délivrait du j'iége qu'on lui tendait en secret; il la tenait ù couvert dans son tabernacle; elle agissait courageusement, et son cœur se l'orliliait, parce qu'elle avait mis son espérance en lui.
Comme elle attendait le Seigneur avec grande patience, elle ne demeura point dans l'assemblée des hommes vains, elle lava ses mains avec les [lersonnes innocentes , il lui lit passer le fleuve de toutes les contradictions à jiied sec, il ne permit pas que ses pieds fussent ébranlés, son pied demeura ferme dans la droite voie, U fut affermi sur la pierre, ainsi elle demeura inébranlable dans son vœu de perpétuelle chasteté. Elle fut du nombre des véritables veuves dont parle l'Apôtre, c'est-à-dire de celles, comme l'explique saint Ambroise, qui évi-
[.E TUIOMI'IIK DE I.A CROIX. - PART. I.
lent les secondes noces ; co ' me une véritable veuve et délaissée, elle persévérait jour et nuit dans la prière. Elle imitail la sainte veuve Anne la Pro|ihétesse, qui servait Dieu jour et nuit dans les jeûnes et dans les prières. Pour ce sujet, elle menait une vie fort retirée, la retraite faisait ses plus chères délices. Klle l'avait aimée dès son enfance, elle l'avait gardée dans le temps (lu'elle était mariée autant (ju'elle l'avait |iu ; et [iréscntement ([u'elle était en liberté que nedevait-cllo |ias faire'? Combien de fois a-l-elle souhaité d'être cachée dans le fimd d'un désert, pour ne [ilusconnaîlre, cl pour n'ùlie plus(onnue de personne"? Ce (jue ne pouvant faire, au moins elle se retirait dans une maison de campagne, pour .y soupirer à son aise en la présence du Dieu de toutes choses, n'a^ ant pour témoins de ses soupirs amoureux que les intelligences céle>tes. C'est là qu'elle pouvait dire avec l'A] ôtre, pour nous, nous avons notre conversation dans le ciel, d'où aussi nous attendons le Sauveur, jVotre-Seigneur Je'suit-Christ,qui changera l'état vil et obscur de notre corps , eu l'état de son corps glorieux par xnie vertu si puissante, que par elle il pourrait se soumettre toutes choses. (Philip, m, 20, 21.) Comme c'est le propre des citoyens d'une ville de convei'serenlrecux, la conversation îles Chrétiens doit être dans le ciel, puisqu'ils ont l'honneur d'en être citoyens. Car de()uis que l'adorable Jésus nous est venu annoncer la paix, à nous c[ui étions éloignés, et à ceui qui étaient proches, nous ne sommes plus étrangers, mais citoyens avec les saints, et domestiques de Dieu, c'est-à-dire citoyens de la môme ville tiue les saints. C'est df)nc avec les heureux habitants de la sainte Sion, de la céleste Jérusalem que nous devons avoir nos habitudes ; c'est avec eux que nous devons nous entretenir des grandeurs et des excellences de celui qui en est le divin roi ; que nous devons parler de ses bonlés, de ses amours et de ses miséricordes, que nous devons admirer les merveilleuses conduites de sa divine Providence, que nous devons louer et magnifier son saint nom. C'est cette vue qui faisait autrefois dire à saint Bernard, rendez-vous familiers les saints .\nges, mes frères, pensez souvent à eux, conversez souvent avec eux.
Mais l'amour des choses de la terre qui domine dans la plupart des Chrétiens même les rend tout terrestres. Ils demeurent dans la terre d'oii ils viennent et d'où ils sont, pour parler avec le précurseur du Fils de Dieu, et ce qu'ils disent tient de la terre. Ce qui est né de la chair, est chair, nous enseigne notre adorable Maître, mais à même temps il nous apjuend (pie ce qui est né de l'esprit, est es|)jit ; que nous avons reçu un nouvel être et une nouvelle vie, jjour vivre en celui, comme parle l'Ecriture, ipii nous vient créer de nouveau, et quiconque ne enaîl de cette nouv(dle naissance, ilne peut entrer au royaume de Dieu. Nous sommes doue une nouvelle créature en Je-
œLVUES COMPLKTES DE BOUDON.
sus-Christ, avant été ensevelis avec lui par le baiitêine, qui nous sépare du monde, et nous rent'orme avec lui dans son toiuLieau, qui nous prive de la vie d'Adam, et de l'alliance tiue nous avions avec lui, et ce qui est plus, qui nous ressuscite avec lui, nous donnant part en es|)rit, c'est-à-dire par l'Esprit-Saint, et par son iiapression intérieure, à l'étal imuiorlel de notre chef ressuscité. Si donc nous sommes ressuscites avec Jésus-Christ par le baptême, nous devons reciiercher les choses qui sont en haut, où Jésus-Christ est assis à la droite de Dieu, et aimer ce qui est au ciel, et non [)us co qui est sur la terre. Nous devons rechercher les louanges de Dieu, et la compagnie des saints. Mais au lieu de reconnaître la grâce que nous avons reçue du nouvel houime, qui se rétablit | ar la connaissance, recevant tous les jours de nouvelles lumières, la i-arole de Jésus-Christ demeurant en nous abondamment avec une parfaite sagesse, nous enseignant et instruisant, les uns les autres par des psaumes, des hvmnes et des cantiques siiiritueis, en chantant du fond de nos cœurs et avec la grAce les louanges de Dieu. Plusieurs Chrétiens vivent comme les gentils qui ne connaissent pas Dieu, dont l'esprit est obscuici de ténèbres, qui, ])ar leur ignorance, née de l'aveuglement du cœur, sont éloignés de la vie de Dieu.
Mais pour Elisabeth, qui était dépouillée du vieil homme qui se corrompt dans ses désirs trompeurs, et qui était revêtue du nouvel homme qui est créé selon Dieu dans la justice et dans la sainteté de la vérité, ne s'arrôtant [loint dans la voie des pécheurs, et ayant mis toute son affection en la loi du Seigneur, elle la méditait le jour et la nuit. C'est ce qui l'obligeait de demeurer souvent à la camfia^ne, où elle avait une chapelle, pour y faire célébrer le sacrilii;e redoutable de notre religion, et y particij)er aux divins mystères par la communion viviliante du cor[)s adorable du Sauveur de tous les hommes. Elle y venait les après-dinées, avec sa fille aînée, s'y occupant aux louanges de Dieu et de son immaculée Mère : elles y récitaient le chapelet ensemble, et d'autres prières. E^lle se retirait dans les lieux solitaires, comme les bocages et les bois, pour s'occuper des grandeurs de Dieu avec plus de liberté, et ayant une voix trèsagréable, elle l'employait à chanter des cantiques spirituels.
Mais si elle célébrait, avec le Psalmiste, les louanges de Dieu avec un cœur droit, elle se couvrait d'un cilice, à son imitation, et humiliait son âme par le jeûne. Elle avait a|i|)ris de l'Aitotie que la veuve qui vit dans les délices est moiie, quoiqu'ellesemble vivante. C'est pourquoi elle châtiait son corps par les veilles, les jeûnes, les disciiiiines, le cilice et la liaire. Elle quitta tous les habits qu'elle |ireiiait par complaisance à son mari, quoiqu'elle n'en eût jamais porté que dans toutes les règles d'une honnête bienséance. Elle n'en porta plus de soie, mais seulement tic laine. Les veuves qui ne veulent plus se
marier, n'ont rien qui .es oblige de plaire aux houmics par ces ornements extérieurs ; leur soin doit être de se rendre agréables h Dieu seul [lar une grande modestie dans leurs vêtements, dans leurs (laroles, cl dans touti-s leurs actions. Celle qui font le contraire, et qui se donnent la liberté, comme le remarque l'Apôtre, de courir de maison en maison, qui sont jiaresseuses, curieuses, qui parlent de choses dont elles ne devraient pas ouvrir la boucdie, sont dans une manifeste illusion, et trompées par l'esprit de mensonge. L'humilité et la modestie étaient les riches ornements de nolie véritable veuve, qui ne respirait plus qu'après Dieu seul.
Elle était aidée dans ses bons desseins par la conversation (le (]uelques dames fort spirituelles, et qui étaient d'une sublime perfection, et entre autres d'une ancienne amie qui dans sa jeunesse lui donnait des livres spirituels et des instruments de pénitence. Elles faisaient de saintes conférences, où elles s'embrasaient du divin amour, qui leur causait la haine évangélique, et les faisait vivre dans une véritable mortiûcation chrétienne. Comme il n'y a rien de (dus [lernicieux que les habitudes et la fréquentation des personnes mondaines, où l'on perd l'esfirit do Dieu si l'on a la grâce de l'avoir, où l'on prend l'esprit du monde, où ce maudit esprit se fortifie, et prend tous les jours de nouveaux accroissements, où la nature corromjiue et le démon, qui est appelé par le Fils de Dieu le prince du monde, régnent : aussi est-il vrai que les bonnes et saintes conversations contribuent merveilleusement à établir et à augmenter le divin amour. Mais l'un des moyens* les plus efficaces dont se servit la divine Providence pour faire brûler de [ilus en plus le feu sacré du pur amour dans le cœur de notre sainte veuve, fut la conduite qu'elle prit d'un grand serviteur de Dieu, dont l'éminente piété mérite bien que le nom en soit conservé à la postérité. 11 s'appelait M. Varinet, homme de Dieu, grand en j>énitence, car il jeûnait tous les jours, tous les jours il (irenait la discipline, et portait le cilice; grand en dévotion, et ayant le don de larmes qu'il versait en si giande abondance qu'il ne les pouvait contenir; enfin grand en toutes sortes de vertus. 11 serait difficile d'expliquer les jirogrès admirables qu'elle fit dans les (dus saintes voies du |mr amour sous une telle conduite. Il est certain qu'un saint directeur est l'une des plus grandes grâces que l'on reçoive de la divine Providence, quand il est sage, expérimenté, et a la science nécessaire. Un homme ^ainl, particulièrement si c'est un homme d'oraison, ne va guère au ciel seul, comme l'enseigne la séraphique sainte Thérèse, les lumières qu'il donne sont toutes pures, et n'ont rien du mélange des maximes pernicieuses du siècle, la doctrine qu'il enseigne' est celle de Jesus-Christ, et non pas celle des hommes, la voie par laquelle il conduit est la voie étroite de l'Evangile, la fin qu'il propose est Dieu seul et ses seuls intérêts.
l.K TmOMPIIIi l»i: l.A CKUlX. — PAKT. t.
SO
11 n'en est pns ainsi dt^s diieclcurs iiui tûcliont do l'aire un accdiiimodoiiienl de 1 esnrit de Dieu et de l'esprit du monde, quoiquo fort inutileiuenl, no se souvenant pas de ce que le gcaïul Maître nous a enseigné que persoruie ne [lout servir à deux maîtres. L on ne peut assez plaindre les pcr.-.ûnnes qui tombent sous une telle conduite ; et loin de faire aucun progrès dans les saintes voies do la jierl'ei'tion, souvent elles se relAclient de leur première ferveur.
CUAPITIŒ Mil.
Le triomphe de la croix dans les saintes dispositions qu'elle porte à l'cQurd des souffrances.
Dieu tout bon et tout miséricordieux destinant Klisabeth h des soutlVances extraordinaires, il l'y disposait [)ar des lumières (vtrlicolièrcs qu'il lui donnait de ses adorables desseins. C'est ce qui lui arriva un jour dans un songe mystérieux, où il lui semblait que l)lusieurs hommes forts l'avaient menée par violence devant un autel où il y avait un ('upidon, faisant tous leurs eiïorts pour lui faire adorer cette idole, mais qu'elle, ayant horreur de ce dessein, loin de l'adorer, l'avait mé[irisée avec un courage invincible. Ensuite, il lui sembla que le saint patriarche Abraham se présenta à elle, l'invitant à le suivre, ce qu'elle ût aussitôt avec une grande générosité. Klle le suivit donc; ces hommes cependant qui la |iersécutaient ne la quittaient jioinl, mais ayant rencontré un fleuve dont les eaux noires étaient très-rapides et Irèsf profondes, et l'ayant passée la suite du saint, ces gens demeurèrent n'osant s'exposer au courant de ce fleuve. De là ils arrivèrent au pied d'une haute montagne oià il y avait deux chemins, l'un qui était large et foH spacieux, jiar où montaient une infinité de personnes de toute sorte d'âges, deconditions et d'états, et l'autre fort étroit, par où il marchait peu de personnes ; et encore vers le milieu du chemin de ce sentier, un nombre considérable de ces personnes descendait, n'ayant jias le courage de monter plus haut, ce que les uns faisaient lentement et les autres avec grande précipitation, et étanttous descendus au pied de la montagne, y trouvant une belle plaine, ils s'y arrêtaient tous. Elle voyait néanmoins, qu'à la faveur de son guide céleste, elle coiitinuait toujours à monter jusqu'à ce qu'elle trouva un lieu tout plein de broussailles, de ronces et d'épines, et oi même l'on élevait des haies d'une hauteur démesurée pour leur fermer le passage, ce «jui cependant n'ayant pas réussi, et ayant surmonté toutes ces dilficultés, elle trouva une cité admirable et pleine de raretés inûu'ies. Voilà la figure de la glorieuse cité de Dieu, de la Jérusalem céleste, dont la félicité achevée est ce que l'œil n'a jamais vu, ce que l'oreille n'a jamais entendu et ce qui n'est jamais monté au cœur de l'homme; mais ce bonheur incomjiréhensible est préparé à ceux qui auront porté leur crois avec fidélité et persévérance à la suite de l'adolatiile Jésus, montant avec lui généreusc-
OEUVKES COUPL. DE BoiDO>. lli.
ment le calvaire, jiour y être crucifiés en sa divine union.
C'était (le la manière que le Dieu de toute lionlé disposait sa fidèle servaiile aux croix extraordinaires qu'il lui destinait: mais elle n'oubliait rien de sa jiart avec le secours de .sa sainte grâce pour no s'en pas rendre indigne. Elle savait que les souffrances étaient un don très-singulier, et une faveur spéciale de la divine Providence; elle savait que les biens de. la vie présente, qui ne sont que dos ombres du véritable bien, souvent sont donnés abondamment aux jilus grands ennemis de Dieu, à ceux qui ser(jnt pour un jamais dans les dernières misères; elle savait que le peu d'usage que l'on fait de ces dons divins oblige Dieu aies retirer, et h abandonner justement les personnes infidèles à ces conduites, les laissant errer dans le chemia large du siècle, et dans les voies des jiéclieurs. Le méchant, dit le Psalmiste, a aiqri ie Seigneur, la multitude de sa colère fera qu'il ne s'en mettra plus en peine. {Psal. x , 13.) Comme, selon le môme Prophète, Dieu délivre l'âme, parce qu'il est bon et miséricordieux; qu'il en a pitié selon la grandeur de sa miséricorde, mais qu'il etface l'iniquité selon la multitude de ses bontés , qui sont comme les trois degrés de la miséricorde de Dieu, de même l'on peut remarquer en sa divine parole trois degrés de sa juste colère. Il se lève quelquefois en sa colère, quelquefois elle est grande, comme le témoigne le roi Josias, mais quelquefois il la multiplie, comme l'assure Job; et selon sa multitude il ne se met plus en peine du pécheur, comme nous venons de le rapporter du Psalmiste. C'est donc le dernier elJfet de son indignation, d'être laisse à soi-même, à ses inclinations, à ses plaisirs, de marcher dans la voie de la paix des méchants, qui ne sentent point les misères humaines comme les autres, qui ne souffrent point les châtiments que souffre le reste des hommes, dont l'iniquité , comme à force de s'être engraissée , est sortie au dehors ; qui passent dans toutes les passions de leur cœur, dont les celliers sont pleins et regorgeants, les filles parées comme des temples, dont il n'y a point de masure qui tombe en ruine; qui sont les heureux du siècle, pendant que le juste est frappé de plaies durant tout le jour, et qu'il est châtié dès le matin.
Elisabeth , divinement instruite de ces grandes vérités, se préparait aux croix jiar une parfaite pureté de cœur, travaillant incessamment aie viderde toutes les créatures, pour faire une entière place au Créateur et à ses divines opérations. Elle veillait avec beaucoup de soin à le garder des moindres attaches , de peur qu'il n'y eût rien qui offensât le Saint-Esprit qui l'a choisi comme son temple, et qui lui donnât lieu de s'en retirer, et le laisser à l'esprit de la nature. Elle avait recours à l'oraison pour obtenir l'etTet des desseins de Dieu, et la grâce de n'y apporter aucun obstacle. Mais comme elle savait que la très-heureuse Vierge est le canal sacré par lequel Dieu fait couler ses
plus abondantes gi-flces. qu'elle est le grand moyen dont il se sert (lour communiquer ses plus riclics bénédirtions; c'était vers celte sainte montagne qu'elle levait les yeux, et d'oij lai devait venir son secours. Le cri de sa voix montait jusqu'à elle, sa bouche publiait avec ardeur des hymnes en «îa louarge, sa langue publiait la vérité de ses res| miséricordes; elles faisaient le sujet de son entretien. Elle considérait que cette auguste Dame faisait présent à ceux qui la servent de ce qui est le plus agréable à son Fils, et par suite qu'elle leur fait [larl de sa croix , et dans une plus grande plénitude à ceux qui sont les chers frvoris de son précieux cœur; et de vrai notre sainte veuve commença particulièrement d'en faire l'heureuse expérience après quelques mouvements d'une dévotion singulière qu'elle eut pour celte aimable souveraine des anges et des hommes.
L'année mil six cent dix-huit, étant veuve depuis vingt mois, et âgée d'environ vingtcinq ans, le vingtième de février, on l'invita d'aller en un lieu de dévotion appeléle saint Mont, qui est assez proche de la ville de Remiremont, n'en étant éloigné qu'environ une demi-lieue. C'étaient des dames de ses amies qui avaient fait cette partie, et elle ne s'y était engagée qu'à condition qu'il n'y aurait que des personnes de leur même sexe, car sa retenue était extraordinaire en ce sujet. Elle y alla donc de cette manière , elle y visita les sept chapelles qui sont sur le saint mont avec une dévotion toute singulière; mais sa grande application fut à la trèsbeureuseVierge, devant l'une de ses dévotes images qui était gardée dans ce lieu de piété. Elle y renouvela son vœu de chasteté, elle se m"^il tout de nouveau sous sa prctection maternelle, et sa filie aînée qu'elle avait menée avec elle. Elle alla ensuite en la chambre où Ton devait dîner ; mais comme il n'élait pas encore prêt, elle laissa les autres dames auprès du feu, et sans se mettre en peine de l'incommodité du froid qui était grand, elle retourna aussitôt au lieu de sa dévotion, où elle se prosterne derechef devant l'image de sa bonne Mère, et là elle lui jirotesle qu'elle attend de son crédit les plus grandes n.iséricordes de son Fils bien-aimé, qu'ajirès le sang précieux de son Fils, c'est en elle qu'elle a jdus de confiance; elle renouvelle la consécration qu'elle avait faite dès sa jeunesse de sa vie et de toutes ses actions 5 Dieu en son honneur, elle lui met son cœur en ses mains, elle proteste qu'elle ne veut jilus avoir de vie que pour glorifier son Fils bien-aimé en elle.
Cependant on vient rap()eler, toute la compagnie l'attendant, et elle est obligée de se rendre au lieu destiné jiour manger. Ce fut dans ce repas qu'un médecin qui en était jtassionné lui donna un maléfice, qui a été le commencement îles peines surfirenantes et extraordinaires que nous verrons dans la suite de cette histoire. Cet homme se trouva dans la compagnie à son insu ; car, comme uoiis l'avons remarqué, elle ne s'y était en-
gagée qu'à condition qu'il n'y aurait ijue des personnes de son sexe; et l'infidélité de quelques-unes des dames, qui toutes lui avaient donné leur parole, servit d'occasion à ce malheureux de faire d'étranges maux pour satisfaire à sa passion. Il était fort libre avec le reste des femmes, mais il avait un res|iect tout singulier pour elle, car elle avait un certa'n éclat de sainteté qui causait de la vénération dans les âmes les plus libertines; et comme il vit bien qu'il ne pourrait rien gagner par les voies ordinaires sur une personne d'une si rare vertu, il crut qu'il viendrait à bout de ses pernicieux desseins par l'opération des malins esprits.
Elisabeth s'était dis[iosée à une si rude croix par une rare dévotion à la très-sacrée Vierge, qui est appelée (lar l'Eglise la Mère de la grâce. Aussi est-il vrai qu'elle a enfanté le Sauveur de tous les hommes pacifiant ainsi toutes choses , et réconciliant la terre avec le ciel, les créatures avec le Créateur. Mais elle s'y était encore préparée par la retraite et la solitude , où elle avait f u la liberté de soupirer plus à l'aise en la présence de son Dieu, pour en impélrer les plus grandes miséricordes. Elle joignait la mortification avec l'oraison i)Our rendre ses vœux plus ellicaces : ainsi elle aflligeait son corps par toutes sortes de macérations, par les jeûnes, les cilices et les disciplines. Une prière faite de la sorte, et qui partait d'un cœur neî, d'un cœur contrit et humilié, devait beaucoup attendre d'un Dieu qui touine ses regards sur la prière des humbles, et qui ne méprise pas leur demande. Elle en imjiétra aussi les plus signalées faveurs , en ayant obtenu les plus aflligcantes croix. C'est ce calice que son Père lui a donné, et dont il donne à boire à ses filus chers favoris. 11 y fait boire saint Jean l'Evangéliste, mais c'est parce qu'il est le disciple bien-aimé. 11 ne traite pas de la sorte ceux qui ne le craignent point et qui ne marchent pas dans ses voies. C'est un honneur qu'il réserve aux âmes qui lui sont plus chères et qu'il veut favoriser de ses plus singulières grâces.
Malheur à nous qui demeurons ensevelis dans les ténèbres et dans l'ombre de la mort au milieu de tant de lumières dont le soleil de justice nous éclaire. La doctrine que ce Dieu-Homme est venu enseigner aux hommes est une science de la croix qui nous en ajiprend les avantages, qui nous en découvre les richesses et les excellences, qui nous fait voir que le bonheur de la vie présente consiste à y soutfrir et à y être malheureux. Cette doctrine d'un Dieu est soutenue de ses exemples, qui nous la prêchen d'une manière convaincante. Les vies de ses saints nous en donnent des témoignage?
très-sensibles, et a[)rès de si vives et de si foi les lumières, nous ne voyons pas en plein jour; l'on pense être malheureux si l'on soufi're, l'on se plaint, l'on murmure, et au lieu de remercier la divine Providence du grand honneur qu'elle nous fait de nous traiter comme ses favoris, nous rejetons ses Lions, ne recevant pas les croix avec res-