LIV. III
un soin particulier de suivre dans tous ses états l'humanité du Sauveur, et de s'unir à lui par les plus vifs et les plus tendres sentiments. Si comme un cerf il s'éleva jusqu'au sommet de ces montagnes où la vérité fait entendre immédiatement sa voix, il sut, comme la colombe, se cacher dans les trous de la pierre, et s'y mettre à l'abri des insultes du milan. Mais n'oublions pas que c'est l'homme de Dieu qui doit parler ici, et que lorsqu'il s'agit de son amour pour Jésus- Christ, personne ne peut le rendre comme il se rend lui-même.
« Ahl mon très-doux Sauveur, «disait-il, « que mon âme se sépare de mon corps en prononçant votre divin nom 1 O aimable Jésus, et plus aimable un million de fois qu'on ne peut le dire , que je vous aie toujours en la bouche et au cœur 1 O Seigneur, à qui irons-nous si nous n'allons à vous? Vous êtes la voie, et quiconque en suit une autre est dans l'égarement. Vous êtes la vérité; celui qui ne vous écoute pas est dans le mensonge. Vous êtes la vie, celui qui n'est pas uni à vous est dans la mort. »
« Non,» poursuivait-il, «ce n'est que parce divin médiateur, que nous allons à Dieu seul...Pourmoi,c'estdans ce divin sanctuaire de la très-sainte humanité de Jésus-Christ que je vois dans un grand jour les vérités de l'Evangile. C'est là que je vois, à n'en point douter, que le bonheur de cette vie consiste à être malheureux; que toutes les croix qui nous arrivent doivent être reçues à genoux, avec de profonds respects, et toute la reconnaissance possible. »
Ces tendres sentiments avaient pour base l'étude réfléchie qu'il avait faite des grandeurs de son aimable Jésus. 11 en naissait en lui un mouvement d'amour et de tendresse que toutes les eaux de la mer n'auraient pas éteint. «Certainement, «disait-il, «tout ce que les anges et les hommes pourraient se figuier d'aimable, se rencontre dans mon Jésus. 11 est infiniment aimable, à raison de ses grandeurs divines, puisqu'il possède la plénitude de la divinité corporellement. Il est infiniment aimable à raison des perfections de sa très-sainte humanité, puisque ces perfections charment tous les saints, et que leur contemplation embrase dans le ciel les plus hauts séraphins. Il est infiniment aimable à raison des obligations infinies que nous lui avons, puisqu'il nous a délivrés des tourments infinis de l'enfer. Il est infiniment aimable pour tous les biens qu'il nous a mérités : biens infinis dans leur grandeur, puisque c'est la possession de Dieu même; biens infinis dans leur durée, puisqu'ils sont éternels; biens infinis dans leur totalité, puisqu'ils sont l'assemblage de tous les biens. Enfin mon Jésus est infiniment aimable , à raison de la manière dont il nous a aimés. Tous les moments de sa vie divinement humaine étaient plus précieux que le bonheur éternel de tous les prédestinés; cependant il a bien voulu la donner pour nous.O mon cœur, mon cœur, élargissons-nous donc ici, pour nous laisser
perdre dans cet abîme d'amour. Mais pouvons-nous bien contenir nos larmes sur nos froideurs, nos glaces, nos ingratitudes 1 Pour les pleurer , il faudrait des torrents qui coulassent cre nos yeux autant de temps qu'il nous en reste à vivre. Mais, hélas 1 on ne voit sur ce point que la plus déplorable insensibilité.
« On passe les jours , les semaines, les années , et presque toute la vie dans une continuelle occupaiion des choses de la terre; pendant que l'on vit dans un oubli perpétuel des obligations infinies que l'on doit avoir à l'aimable Jésus. Car enfin quelle part a-t-il dans les desseins des hommes, dans leurs pensées, dans leurs affaires, dans leurs discours? Eh! quelle part lui donnet-on même dans ses prières etdans ses actions de piété! Hélas! vous diriez que ces prières et ces actions de piété ne sont que des bagatelles tant on y apporte de langueur et do distractions! et souvent avec cela une demi-heure de temps dans un exercice si mai fait, paraît bien longue à plusieurs, et leur donne de l'ennui. »
Pour dédommager en quelque sorte le Seigneur Jésus d'une indifférence aussi outrageuse, Boudon l'éludiait tous les jours de sa vie. C'est dans ce grand livre qu'il apprenait le mépris de soi-même , l'obéissance à ses supérieurs, la douceur envers ceux qui lui étaient soumis, la compassion envers les pécheurs , la libéralité envers les pauvres, la charité envers tous les hommes, le pénible amour des ennemis. C'est sur ce divin modèle qu'il compassait toutes ses actions, qu'il réglait toutes ses démarches, qu'il dirigeait tous les mouvements de son cœur. Pour tout dire en un mot, Jésus-Christ était sa vie, son trésor, son amour, ses espérances, ses délices , son médiateur, son Dieu, son tout.
Cet amant passionné du Dieu Sauveur, cet homme si sensible aux biens que Jésus- Christ est venu apporter sur la terre, devait faire, et fit en effet toute l'estime possible de la grâce du christianisme ; grâce qui unit les fidèles à l'Homme-Dieu , comme les membres à leur chef, et qui, comme parle l'Apôtre, les fait os de ses os, pour ne faire de lui et d'eux qu'un seul corps mystique. H était si touché de cette faveur, qui, dans le premier des sacrements de la nouvelle loi, nous fait enfants de Dieu, héritiers de sa gloire, frères et cohéritiers de Jésus-Christ, temples de l'Espril-Saint , rois et prêtres, qu'il aurait en quelque sorte désiré qu'elle devint la ratière éternelle de tous lesl'ivres, de tous les entretiens, de toutes les prédications. Son ardeur sur ce point redoublait avec l'âge. 11 n'était presque plus maître sur la fin de ses jours ni de sa gratitude, ni des termes qui l'énonçaient. Il en parlait à tout le monde , à ses amis , à ceux qui étaient sous sa conduite, aux personnes qui avaient quelque rapport à lui. Ses ouvrages, ses lettres, ses discours en étaient pleins.
« Je disais et redisais la sainte nuit de Noël,» écrivait-il à un pieux ami,« je disais :
lotus in me Chrislus, totus, totus. Oui , Monsieur , il faut cesser de vivre de notre vie, pour ne plus vivre que de la vie de Jésus-Christ. Tout ce qui est en nous , nos desseins, nos conversations , nos souffrances, nos actions les plus visibles, tout doit être digne de l'Homme-Dieu. »
Quoique le Saint-Esprit l'appliquât d'une manière admirable a toutes les dispositions intérieures, et à tous les états de ce premierné d'entre les morts , dont il l'avait rendu frère par la grâce du baptême, il est sûr cependant qu'il était lié par un aurait particulier à la vie cachée, aux sor (Fiances et à la charité du Sauveur. Celui do ses ouvrages qui a pour titre : La vie cachée avec Je'sns- Chrisl en Dieu, en est une preuve des plus sensibles. « Pour moi,» dit un de ses amis, « je confesse que sa lecture m'enlève ; et il m'a paru que M. Boudon était entré si avant dans toutes les dispositions du Verbe fait chair que, pour parler avec l'Apôtre, il a pris avec tous les sair's les mesures de la charité , de l'humilité et des autres vertus de son Sauveur. Car jamais il n'aurait pu nous donner les traits de ce nouvel homme, de cet Homme-Dieu, avec tant de lumières, s'il ne les avait eus lui-môme profondément gravés dans son cœur. »
Aussi lâchait-il de les exprimer tous, et surtout ceux qui retraçaient parfaitement les peines, les humiliations, l'anéantissement de son divin Maître. « Ne serait-il pas honteux, » disait-il après saint Bernard, « de voir les membres d'un chef percé d'épines vivve sans peine et sans affliction? Et que peut-il nous arriver de meilleur que ce qu'un Dieu a eu pour son partage? Qu'est-ce que le Père éternel a accordé à son Fils bien-aimé, sinon des croix, des opprobres et une mort honteuse? Le monde, il est vrai, n'entend point ces vérités ; la nature ne les goûte pas : mais le vrai chrétien qui se conduit par les règlc^ de la foi, et qui a en lui-même les sentiments de Jésus-Christ, les conçoit parfaitement. Et c'est pour cela que s'unissant par la partie supérieure de •son âme à Jésus-Christ souffrant, il adore la divine main qui le crucifie; il l'aime , il la remercie, il se soumet entièrement à sa conduite. Certainement apnôs l'estime que Jésus-Christ, notre bon Sauveur, a faite des souffrances , comment ne pas voir qu'elles sont d'un prix inestimable ? Comment ne pas profiter des leçons et des exemples d'un si grand maître? »
« C'est, » disait-il encore, « c'est Jésus- Christ qui est toute la religion du ciel et de la terre, et le parfait christianisme consiste à l'aimer et à l'imiter. C'est, comme l'assure saint Paul, le fondement unique sur lequel tous les états intérieurs sont appuyés. » Ce fut sur cette pierre vivante et éternelle que le grand archidiacre fonda l'édifice de son salut: et c'est pour cela que ni le vent impétueux de la tentation , ni les fleuves des afflictions ne purent jamais l'ébranler. Heureux qui sait comme lui bâtir sur un fondement aussi solide ! il soutiendra sans con-
fusion le regûrd de ses ennemis , lorsqu'il leur sera confronté au tribunal du souverain Juge: Non confundetur, cum loquetur inimicis suis in porta. [Psal. cxxvi, 5.)
§ VIII. — Sa jvéïé envers le très-saint Sacrement de l'autel.
Un grand homme disait autrefois que la vie du vrai chrétien est une vie d'étonnement et d'admiration ; si à ces sentiments vous ajoutez l'amour le plus vif et la plus parfaite reconnaissance, vous aurez les plus beaux traits de celle de M. Boudon.
Il ne se lassait point d'admirer l'infinie bonté avec laquelle son aimable Jésus fait sur la terre sa demeure dans nos tabernacles. C'est à cette occasion qu'il s'écriait: « O Dieu d'amour, qu'une âme demeure étrangement étonnée , lorsqu'à l'aide des rayons de la grâce, elle découvre une vérité si consolante 1 Son esprit reste tout interdit. Elle sent que quand une créature parlerait le langage des anges et des hommes, elle ne pourrait donner qu'une faible idée de la bonté par laquelle le Dieu des miséricordes s'est choisi une demeure parmi les hommes. »
Mais plus cette faveur attendrissait le cœur de notre saint prêtre, plus il souffrait de voir combien peu la plupart des Chrétiens y font d'attention. 11 a lui-môme avoué qu'il élait inconsolable de voir le Dieu d'amour si méconnu; et l'horreur qu'il avait pour le monde venait en partie de ce qu'il ne découvrait eu lui que la plus stupide insensibilité à l'égard de son Créateur et de son Sauveur. « Ahl mon Dieu,» disait-il, «faut-il que vous avez pour les hommes un amour si excessif, e. qu'ils soient si ingrats, si insensibles I La plupart des églises de la campagne sont désertes pendant toute une semaine; Jésus-Christ y est comme un passereau solitaire, et comme le pélican dans le désert. Personne ne va lui tenir compagnie : est-il une dureté de cœur aussi prodigieuse ? On se fait un honneur de faire sa cour aux rois et aux princes de la terre : le Boi des rois reste seul ; et quoiqu'il soit assis sur le trône de sa miséricorde, personne ne va lui demander des grâces. Votre auguste sacrement, ô D:.3u d'amour, devrait être le rendez-vous de tous les cœurs affligés , le trésor de tous les pauvres , l'asile de tous les malheureux, le pain spirituel de tous les faméliques. Une seule heure passée à vos p:2ds vaut mieux que mille autres passées dans les tabernacles des pécheurs : cependant vous n'êtes ni visité, ni adoré, ni aimé. O charité sans bornes, n'aura-t-on jamais de retour pour vous? » etc.
Il invitait de toutes ses forces à ce juste retour tous ceux qui voulaient bien entendre sa voix, et rien ne l'eût plus charmé que de les voir se réunir , comme des aigles, autour de ce corps adorable. « C'est là,» écrivait-il, «qu'il faut nous rendre avec toutes les ardeurs possibles, pour fui offrir avec le sacrifice de nos cœurs celui de nos vœux et de nos adorations. Venez donc y