‹ Œuvres complétesChapitre 13 sur 397 · SOU · texte numérisé non relu

SOU

adorer la majesté divine , le Dieu de l'univers. Mais souvenez-vous bien qu'il est écrit que les hommes doivent s anéantir dune religieuse frayeur, en entrant dans le sanctuaire où il habite avec toutes ses grandeurs. »

Rien de plus beau, de plus chrétien que ces sentiments : Boudon ne s'en contentait pas; il était exact à les mettre en pratique. S'il se réveillait la nuit, .comblé de joie dans la pensée qu'il aurait bientôt le bonheur de célébrer : « O mon Ame, » disait-il, « nous ne tarderons pas à entrer dans la maison du Seigneur! Nous l'adorerons dans son saint temple, et nous bénirons son nom. » S'il prenait ses habits, il disait : « Que vos prêtres, Seigneur, soient revêtus de justice, et que vos saints tressaillent d'allégresse à l'approche du moment, où ils auront le bonheur de vous posséder! «S'il entrait dans une Eglise :« C'est ici mon repos,» disait -il, « c'est ma demeure dans les siècles des siècles , parce que le Seigneur l'a choisie. Que chacun prenne parti à son gré; pour moi je veux que ce lieu soit ma plus douce et plus continuelle habitation. Il sera à mon égard cette tour de David d'où pendent mille boucliers, une cité de refuge, un sanctuaire inviolable, un asile assuré dans toutes mes tribulations »

Une des choses qui le touchaient davantage dans ses réflexions sur ce mystère d'amour, c'est l'extrême facilité avec laquelle le Sauveur s'y laisse approcher. « Quelle bonté, » disait-il, « Jésus-Christ est pendant toute la semaine dans nos églises les plus abandonnées, afin que le pauvre peuple n'ait pas , les dimanches et les fêtes , la peine de l'aller chercher bien loin. Ce maître souverain du firmament n'a point de gardes, qui éloignent de sa divine personne ceux qui veulent l'aborder. Toutes les avenues du palais de ce roi de l'empyrée sont libres. O vous, qui êtes affligés, consolez-vous : celui qui sanctifie les cœurs et qui remplit parfaitement tous leurs désirs est à vous. Pauvres, réjouissez-vous : vous pouvez jouir d'un bien immense; et pendant que les grands du monde vous rebutent , le Roi des anges vous donne toute l'audience que vous pouvez souhaiter. 11 se plait à vos entretiens, pourvu qu'ils partent du cœur ; il vous met au nombre de ses plus chers favoris. »

Mais l'humilité et l'anéantissement sont les leçons que ce digne prêtre apprit le mieux aux pieds de la victime qui s'immole sur le saint autel. Voici comme il s'en expliquait, et le peut-on faire d'une manière plus sensée, plus touchante?

« Si Jésus-Christ est méprisé sur le Calvaire, il y est glorieux par les merveilles oui s'y opèrent. Les pierres se fendent, le soleil s'éclipse, les monuments s'ouvrent, les morts ressuscitent ; mais dans l'Eucharistie son immolation est tout entière, et ses humiliations y sont portées jusqu'à l'excès. Encore, s'il y paraissait enfant, comme dans la crèche, bu homme comme sur le Calvaire Mais non ■ l'homme et le Dieu dis-

paraissent, et les sens ne découvrent que les faibles symboles sous lesquels il est er-

veloppé O mon âme, écoute à loisir la

leçon que te fait ton bon maître dans cet adorable sacrement. Oui , après un anéantissement si profond, notre plus grand bonheur doit être de porter avec douceur, avec paix, avec amour toutes les abjections possibles. C'est dans ces abjections qu'il faut mettre le point d'honneur ; et le mépris doit faire le sujet de notre gloire, » etc.

Nous avons vu dans l'histoire du grand archidiacre qu'il sut parfaitement réaliser ces nobles idées. Il sacrifia an Sauveur anéanti sa réputation, sa santé, ses biens, ses espérances. Et, pour peu qu'on réfléchisse sur l'ardeur de sa foi, on conviendra qu'au moins par rapport à lui-même, il n'outrait point les choses, lorsqu'il disait, dans l'excès de son -zèle, qu'un chrétien qui, dans cet auguste mystère, étudie Jésus-Christ tout brûlant d'amour pour les hommes, n'hésiterait point h lui sacrifier tous les honneurs du monde, toutes les monarchies d-e la terre, toutes les couronnes de l'univers, l'univers lui-même tout entier et un million d'autres, s'il les avait en son pouvoir.

Or, ce qu'il pratiquait si pleinement à l'égard de la divine Eucharistie, il s'efforçait, autant qu'il lui était possible, de le faire pratiquer à tous les fidèles; et son industrieuse charité lui en fournissait un grand nombre de moyens. Il exhortait ceux qui avaient quelque confiance en lui à s'approcher souvent et dignement de la sainte table; à rendre visite au Fils de Dieu dans nos tabernacles ; à l'accompagner avec un profond respect, quand on le porte aux malades; à faire souvent célébrer le redoutable sacrifice ; à orner les autels et les églises ; à procurer que celles-ci ne fussent desservies que par des ministres selon le cœur de Dieu; à communier spirituellement, et cela plusieurs fois la nuit et le jour, selon l'excellente méthode qu'il leur en donnait ;à prendre parti dans ces pieuses associations dont la fin principale est de rendre à l'Agneau immolé l'honneur et la gloire qui lui sont dus ; à le saluer souvent, et surtout en entrant et en sortant de sa chambre, par ces paroles : « Loué soit à jamais le très-saint sacrement de l'autel; » à porter un respect singulier à tous les ecclésiastiques qui ont l'honneur d'approcher de si près de ce Roi de majesté ; à demander avec ardeur de dignes ministres à celui qui seul est la porte par laquelle on puisse entrer, et qui l'ouvre et la ferme selon ses desseins éternels. Ce fut par ces pratiques aussi solides qu'elles paraissent simples, que M. Boudon enfanta tant d'adorateurs à l'Homme-Dieu anéanti sous les voiles eucharistiques. Chacun peut en faire l'essai; il n'y a rien à perdre, et nous sommes sûrs qu'il y aura beaucoup à gagner.

§ IX. — Sa dévotion envers la très-sainte Vierge.

Nous ne pouvons mieux commencer

Vie de boi don. — liv. ni.

cet article quen donnant une idée des grands biens qui sont attachés au vrai culte de Marie ; et cette idée nous ne la donnerons jamais plus juste qu'en l'empruntant des sentiments et des paroles du grand archidiacre d'Evreux : « La dévotion à l'admirable Mère de Dieu, disait-il , porte avec soi tant de bénédictions, que l'éternité tout entière ne sera pas trop longue pour reconnaître les biens qui en découlent, et dont le prix est un trésor caché à la terre... Les pauvres y trouvent des richesses pour le soulagement de leur indigence; les malades, des remèdes à leurs maux; les ignorants, de la science; les faibles, de Ja force; les affligés, de la consolation ; ceux qui sont dans la peine, du repos; ceux qui vivent dans l'inquiétude, de la paix. Les pécheurs y rencontrent la grâce ; les justes, leur sanctification; les âmes du purgatoire, leur délivrance. Enfin il n'y a point de condition qui ne participe à ses faveurs ; point de nations, point de pays, point de royaumes, qui n'éprouvent sa protection. Toute" la terre est pleine de ses miséricordes. Son cœur, ce précieux cœur qui est, après celui de Jésus, le plus pur, le plus doux, le plus charitable de tous les cœurs, a lui seul plus d'amour et de perfections que tous les anges et tous les saints ensemble, et, par censéquent, il a pour nous incomparablement plus de tendresse, plus de compassion, plus de pente à nous secourir que tous les saints ensemble. Et c'est de ce cœur miséricordieux , comme d'une source inépuisable , que découlent continuellement sur toutes les créatures une multitude presque infinie de toutes sortes de biens.

« Mais, continue le saint prêtre, son élévation et ses grandeurs ne suffisent-elles pas pour mériter parfaitement notre admiration, nos respects, nos amours? De toutes les pures créatures il n'y en eut jamais d'aussi unie qu'elle à Notre-Seigneur Jésus-Christ. Elle est le singulier ouvrage de la Trinité. Elle est une terre nouvelle qui, de son sein virginal, ne porte d'autre fruit que l'Homme- Dieu. Elle est un ciel nouveau qui ne contient rien moins que le Verbe incarné. Elle est dans le monde un monde de prodiges, qui a ses lois et son état à part : un nouvel ordre dans l'ordre de la Providence, de la puissance et de la sagesse de Dieu ; ordre singulier, où les lois communes sont si dérangées, que celui qui commande à l'univers obéit à une Vierge devenue sa mère; ordre qui entre, en quelque façon, dans celui de l'union hypostatique, puisqu'une femme y devient mère de Dieu. » On sent ici, comme ailleurs, que la main ne seconde point assez les expressions du cœur, et que, malgré l'énergie des termes qu'elle emploie, elle ne peut rendre qu'une faible partie des sentiments dont il est affecté.

Malgré cet embarras, que l'éloquent saint Bernard avait aussi éprouvé, l'homme de Dieu avait si bien uni son cœur à celui de sa bonne et tendre mère ; il y avait si parfaitement établi sa demeure, qu'il en dit

OEtVnES COMPL. DE BOUDON I.

plus avec sa simple et nalurelle effusion qur» bien d'autres avec les frivoles ngréments de l'éloquence humaine. « O cœur virginal l s'écrie-t-il, ô cœur glorieux 1 vous renfermez seul toutes les excellences de l'Ancien et du Nouveau Testament. En vous je découvre la charité des apôtres, la force des martyrs, la fidélité des confesseurs, la pureté des vierges, la retraite des solitaires, et toute îa sainteté des âmes les plus innocentes. O cœur sacré ! vous êtes tout ce qu'on peut dire de grand. Après en avoir tout dit, nous n'aurons encore rien dit de ce qui en est. Non, ce cœur n'aime pas comme les séraphins, il n'est pas saint à la manière dont l'ont été les plus grands saints. La sainteté de ceux-ci, l'amour de ceux-là n'étaient qu'un amour de serviteurs et d'amis, au lieu que les grandeurs de Marie sont celles d'une mère qui a un Dieu pour fils, » etc.

A cessentiments d'admiration se joignaient ceux du plus tendre et du plus respectueux dévouement. « O mon âme! disait le saint homme, quand serons-nous tout à Marie, pour être, par elle, tout à Jésus-Christ. Vierge pure 1 je veux vous aimer autant que Dieu le désire. O sainte Mère de Dieu ! montrez que vous êtes ma mèrel O mon cœur! souvenons-nous bien qne nous ne sommes plus à nous, qu'appartenant à la reine du ciel, nous ne pouvons plus disposer de nos affections 1 O mon âme! tout est à Marie pour la gloire de Jésus ! et, si cela est, il n'y a donc plus rien en nous pour aucune créature. »

Ce grand et parfait dévouement était fondé et sur Ja noble idée que ce digne prêtre s'était faite de la sainte Vierge et sur les bienfaits qu'il en avait reçus dès ses plus tendres années. « De quelque côté que je me regarde, disait-il, en quelque sens que je m'examine, je ne vois rien de bon en moi que je ne doive aux libéralités du fils par le crédit de la mère... J'ai fait depuis ma jeunesse une si douce et si continuelle expérience de ses soins vraiment maternels, que je voudrais pouvoir crier partout à son saint amour, et plus encore dans un temps où le démon et les hommes mus de son esprit s'efforcent de bannir du monde son culte et le zèle de ses intérêts. »

Nous touchons ici un point qui fut pour le cœur du dévot archidiacre le sujet d'une douleur continuelle. « Ah 1 disait-il, que je gémis de l'opposition qu'on a présentement au culte de la sacrée Vierge 1 A mesure que l'hérésie s'établit, on déclare la guerre au culte de la Mère de Dieu. Le démon est indigné de voir que toute l'Eglise chante dans son office, que c'est par elle que toutes les hérésies ont été détruites dans le monde. C'est pourquoi Calvin, dans les derniers siècles, criait tant contre la dévotion à la sainte

Vierge Mais ce qui est déplorable, c'est

que cette opposition se trouve aujourd'hui parmi les ecclésiastiques, qui devraient le plus venger les intérêts de la Mère de Dieu contre ses ennemis et ceux de l'Eglise. Car il est surprenant de voir la liberté qu'on so

donne présentement snr ce sujet, liberté qui, poussée bien moins avant dans les temps qui nous ont précédés , aurait saintement soulevé le clergé, le peuple, les universités, et dont on aurait fait une sévère punition. » Il souhaitait qu'à cette ligue qui s'élevait contre la reine des cieux, on en opposât une autre, qui fût pleine d'ardeur pour sa gloire. Il y invitait jusqu'aux habitants du nouveau monde ; et ce lut à cette occasion qu'un saint prêtre de l'Amérique lui demanda, s'il était bien possible, qu'il y eût des chiens qui aboyasseut contre la lune. Un autre, et c'est ceiui qui a le plus travaillé à l'histoire de ce grand serviteur de Dieu , le félicitant du livre de la dévotion à la sainte Vierge, qu'il venait de donner au public, Boudon lui répondit avec un mouvement plein de ferveur : « Oh! qu'il me serait doux de donner plusieurs vies, si je les avais, pour l'honneur de ma bonne maîtresse! Ah ! disaitil à un troisième , qu'il fait bon de vivre et de mourir sous la protection maternelle de celte reine des anges et des hommes! Je vous avoue , que je n'ai point de paroles pour expliquer combien je suis touché, quand je pense que Dieu , dans l'excès de sa charité , m'a donné , dès que j'ai commencé d'être , une si glorieuse dame pour me servir de refuge et d'asile Qu'un chacun porte sa piété où il voudra , pour moi , incomparable Marie, j'entends qu'après mon Dieu tous les désirs qui écloront dans mon coeur , tous les mouvements qui s'élèveront dans mon âme , tous les actes qui se formeront dans ma volonté, toutes mes actions et toutes mes souffrances, soient consacrés à votre gloire, pour la gloire de Jésus, qui seul doit être loué et aimé, dans toutes les alfections qu'on a pour vous , et dans toutes les louanges qu'on vous donne. »

Mais cet homme si dévot à la sainte Vierge n a-t-il point excédé dans les louanges qu'il lui a données, et dans les différentes espèces de culte qu'il lui a rendu? Pour en juger sainement, examinons, mais en deux mots , ce double grief dont on l'a chargé.

Et d'abord , pour ce qui concerne les éloges qu'a faits de la Vierge ce saint prêtre ; il est vrai qu'il l'a traitée de mère, d'avocate, de vie , de douceur, d'espérance des Chrétiens. Mais il n'y a pas un seul de ces glo rieux attributs, dont la plus pure antiquité ne lui ait fait nommage. Je sais que pour réduire ces termes à leur juste valeur, elle les a pris dans le sens d'une vraie et parfaite subordination; mais on ne prouvera point que l'archidiacre d'Evreux se; soit écarté de ces idées : et pour le trouver en défaut, il faudra lui prêter des sentiments qu'il n'eut jamais.

Quant à ce qui regarde les pratiques dont il se servit constamment pour honorer ia Mère de Dieu, celle qu'il préféra de beaucoup à toutes les autres, fut l'étude et l'imitation de ses vertus; et je ne crois pas que qui que ce soit voulût lui en faire un crime. Je sais de plus qu'il louait sans

cosse ses admirables perfections : qu'il lui a dédié tousses ouvrages; qu'il n'entreprenait rien que sous sa protection ; qu'il l'invoquait avec beaucoup de confiance, dans ses peines, dans ses épreuves, dans ses tentations : qu'il récitait souvent en son honneur le magnifique cantique qu'elle a composé; qu'il y joignait le rosaire, et les autres prières que l'Eglise a cru devoir approuver qu'il honorait et faisait honorer, autant qu'il était en lui, ses fêtes, ses images, et les temples qui portent son nom , etc. Mais si ce sont là des fautes, daignez, mon Dieu, multiplier les coupables : et surtout rendezen complices ceux qui les reprochent à votre serviteur.

§ X. — Sa dévotion envers les sainls anges.

Pour bien apprécier la dévotion qu'eut notre grand archidiacre pour les saints anges, nous tâcherons d'exposer ici et ses sentiments à leur égard , et ce qu'il fit pour les inspirer aux autres.

Pour commencer par ce oernier article, qui suppose manifestement le premier, tout le monde est tombé d'accord , que personne dans ces derniers siècles n'a travaillé avec plus de zèle à soutenir la vénération qui est due à ces bienheureux esprits. Pour lestrouver en tout temps et en tout lieu , il les joignait à l'adorable Trinité, dont ils sont les ministres; à la Mère de Dieu , dont ils sont les admirateurs; aux hommes, dont ils sont les protecteurs et les gardiens. « 0 hommes, disait-il toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion, aimez les saints anges : ce sont des amis fidèles , des proctecteurs très-puissants, des pères tout remplis de charité pour nous. Prédicateurs, directeurs, hommes apostoliques, aimez les saints anges : ce sont des savants de la science du ciel et de la terre, les princes de la lumière céleste, et les guides assurés dans les voies de la vie intérieure. Prêtres du Seigneur , aimez les saints anges : c'est par leurs mains que le sacrifice est porté sur le sublime autel de sa majesté divine. Vous qui vivez ou dans le cloître ou dans la solitude, aimez les saints anges : ces esprits admirables sont toujours cachés en Dieu ; et jamais ils ne le perdent de vue. Vous qui êtes obligés de vivre dans le monde , aimez les saints anges : ces pures

lo- intelligences vous suivent, et veillent à vos côtés. Aimez les saints anges, vous qui êtes engagés dans les liens du mariage : votre état est l'objet de leurs soins; le jeune Tobie l'éprouva d'une manière bien consolante.

Aimez les saints anges, ô vierges, aimez les saints anges : ce sont les grands amis de la pureté, les défenseurs de la fidélité que vous avez promise à Dieu. Justes et pécheurs , riches et pauvres, heureux ou affligés, aimez les saints anges : ce sont les guides de l'innocence, les asiles de la vertu submergée, des lumières qui vous feront voir le néant de tout ce qui passe , et le bonheur de ceux qui versent des larmes. »

Ainsi parlait l'archidiacre, et plein de

VIE DE BOl'DON. — LIV. III.

20fi

cette idée du pape saint Léon : « Faites de saintes liaisons avec les anges : » Confirmate amicitias cum sanctis angelis; il en parlait aux riches et aux pauvres , dans ses voyages, dans ses missions, dans ses pèlerinages. Or, quoique ses discours n'aient pu manquer d'être souvent le sujet des fades plaisanteries du libertin et de Pindévpt , il est néanmoins certain qu'ils ont produit des fruits considérables. Le seul diocèse d'Evreux en est une preuve sensible. Il eût été diflicile d'en trouver un dans tout le reste du royaume, qui fût plus dévot, aux saints anges. Un très-grand nombre de paroisses leur consacrèrent des autels ; ou, pour parler juste, ils les consacrèrent à Dieu sous leur invocation. Boudon,tout pauvre qu'il était, fit placer dans une chapelle de la cathédrale (56) des tableaux qui les représentent autant qu'ils peuvent l'être ; et qui font plus d'honneur à sa religion qu'au pinceau qui les a .travaillés.

Nous l'avons déjà dit; ces grands efforts pour accréditer le culte des esprits célestes, naissaient en notre archidiacre du tendre et profond respect qu'il avait pour eux. Il aurait souhaité que tous les auteurs en parlassent dans leurs écrits; que tous les ministres de l'Evangile en instruisissent les fidèles ; qu'on s'en entretînt dans toutes les compagnies. Pour lui, par la plus simple et la plus heureuse des méthodes, il avait trouvé le secret de s'en occuper presque sans cesse. Il ne recevait jamais aucun bienfait , de quelque ordre qu'il fût, sans remercier ceux qu'il regardait en ce genre comme les ministres de la volonté de Dieu. S'il honorait un saint, sa règle inviolable était d'honorer en même temps l'ange , qui , pendant sa vie , avait veillé à sa garde. S'il entrait dans une église, après avoir humblement adoré celui qui y réside , il saluait ces princes de la milice céleste, qui lui font assidûment leur cour; et il s'unissait de tout son cœur aux hommages qu'ils lui rendent. S'il faisait un voyage , il saluait autant de ces esprits bienheureux, qu'il y avait de personnes dans la compagnie; et laissant celles-ci discourir à leur gré, pourvu que la piété n'en souffrît pas , il s'entretenait avec ceux-là des grandeurs du maître qu'ils ont l'honneur de servir. Dès qu'il apercevait un hameau ou un village , son premier soin après avoir rendu ses devoirs à Jésus-Christ dans son temple, était d'en rendre de proportionnés à ceux qui ont la garde et du lieu, et du peuple qui y fait sa demeure. « Hélas 1 disait-il, il y a ici des grands , non de la terre , mais du ciel, et les pauvres gens de la campagne à peine le savent-ils, bien loin d'y penser avec dévotion. »

Il ne doutait point que les hérétiques et les infidèles n'eussent des anges tutélaires. Sur ce principe, il se transportait en esprit dans ces régions malheureuses, d'où la foi

et la science de Dieu sont bannies. Il s'unissait à ces sublimes intelligences, pour déplorer de concert la perte irréparable de tant d'urnes qui tombent à milliers dans l'abîme. 11 les conjurait avec larmes de travailler puissamment à réparer les brèches du royaume d'Israël ; il faisait avec eux une sainte ligue qui allait à rétablir l'empire du Roi de gloire sur les ruines du règne de Satan. Lorsque quelqu'un offensait Dieu en sa présence, il s'en plaignait tendrement à l'ange gardien du coupable; il tâchait par ses prières de le fléchir. en sa faveur.

Quand il était sur le point d'entreprendre quelque affaire importante, il implorait par des prières redoublées, et surtout par des neuvaines fréquentes, la protection de ces premiers citoyens du ciel. Il leur demandait une petite portion de leurs lumières et de ce zèle empressé pour la gloire de Dieu, qui les rend tout de feu pour ses intérêts. Dans les calamités publiques et pendant les agitations qui de son temps troublèrent toute l'Europe, il montait en esprit dans la céleste Jérusalem; et humblement prosterné aux pieds de ses habitants, il les priait de remettre en sa place le glaive vengeur et d'accorder aux hommes la triple paix dont ils ont besoin pour la vie présente et pour la vie future.

Sa récréation ordinaire, et c'est en quoi il n'aura point trop d'imitateurs, sa récréation était de parcourir successivement les hiérarchies célestes, de contempler leur beauté et leur bonheur, de s'unir à la gloire qu'elles rendent à Dieu dans les siècles des siècles, de les féliciter de leur grâce primitive et de la fidélité qu'elles y ont apportée; de les remercier de la tendresse qu'elles ont poulies hommes, et surtout pour ceux qui sont de bonne volonté.

Le quatorzième jour de janvier, qui était celui de son baptême, était pour lui une fête annuelle en l'honneur de son fidèle gardien. Ce jour-là il l'honorait par autant d'actes de vertus qu'il avait vécu d'années : il célébrait les divins mystères pour remercier Dieu de l'avoir mis sous la protection d'un des ministres de son amour. Il le remerciait lui-même des charitables soins qu'il avait jusqu'alors pris de sa personne. Il ne pensait qu'avec une joie pleine de reconnaissance qu'il avait le bonheur d'être sous la protection d'un de ces soldats du Dieu des armées, et qu'à celui-là s'en joignaient des légions d'autres toujours prêts à combattre en faveur de ceux qui doivent posséder l'héritage du salut. C'est à la suite de ces réflexions, qui jamais ne furent oisives chez lui, qu'il s'écriait : « O mon âme, quelle consolation pour vous! Après une si grande faveur, pourquoi êtes-vous triste? pourquoi vous laissez-vous aller au trouble et à l'inquiétude? Un seul de ces princes suffirait pour relever votre courage abattu :

(56) C'est la chapelle où il est enterré, et qui a perdu son nom depuis l'association que noue pieux prêtre y a établie pour honorer les saints anges. Le

tableau de l'autel qui représente les sept esprit* devant le trône de Dieu, fut fait sur le modèle d'une image apportée d'Allemagne.

Page 1