‹ Œuvres complétesChapitre 123 sur 397 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Jésus caché à l'égard de sa puissance.

Si vous considérez bien la conduite ordinaire des Chrétiens, vous la verrez toute opposée à celle de Jésus-Christ. C'est une chose bien étrange que les hommes qui sont faits à l'image de Dieu, en effacent presque tous les traits, et toute la ressemblance par leurs péchés ; mais ce qui est tout à t'ait étonnant, est de voir les Chrétiens, qui se disent être à la suite de Jésus-Christ, et qui marchent par des voies qui en sont entièrement éloignées. Ils croient à toutes ses paroles, comme à des vérités indubitables et ils les tiennent pour des oracles si assurés, si saints et si divins, qu'ils protestent être prêts de donner leur vie pour les soutenir ; cependant à les voir agir, il semble qu'ils ne croient rien de tout ce qu'ils croient, et que l'Evangile soit pour eux une fable. Us démentent leurs paroles par leurs actions, et en faisant profession du christianisme, qui porte indispensablement à l'imitation de Jésus-Christ, ils mènent une vie d'infidèles ; et ce qui est entièrement déplorable, leur vie même est quelquefois pire que celle des infidèles, par l'attache qu'ils ont à ce siècle corrompu, et par Téloignement qu'ils portent des inclinations de Jésus , le divin exemplaire qui leur doit servir de règle. Cette vérité n'a point besoin d'autres preuves que de l'expérience commune, qui ne nous laisse aucun lieu d'en douter. Elle paraît sensiblement dans la plupart des actions de's Chrétiens, dans lesquelles il serait bien

difficile d'y remarquer Je rapport qu'elles doivent avoir avec les actions du Fils do Dieu, et particulièrement en ce qui regarde sa vie cachée, et les amours inénarrables qu'il a eus pour une vie si retirée, mais si sainte. Malheur à nous qui faisons tout le contraire de ce que nous devons. Nous ne sommes à la vérité que des pauvres et misérables riens, et nous voulons toujours être quelque chose; Jésus est le grand tout, et Jésus en toutes choses s'anéantit.

Mais que cet anéantissement est général 1 Toute puissance lui a été donnée, comme il le dit lui-même, au ciel, et en la terre, et il cache tous ses pouvoirs divins sous les apparences d'une extrême faiblesse. Quelle faiblesse plus grande que celle d'un enfant? si l'on ne regardait les choses qu'en homme, qui pourrait jamais avoir la moindre pensée que les mains d'un enfant emmailloté, enveloppées dans des bandelettes, soient les mains de celui qui a formé tout l'univers ? qu'un enfant sans parole, soit la parole même, la parole éternelle du Père éternel, qu'un enfant qui ne marque que par les cris enfantins et ses larmes, ses besoins, soit celui dont la voix se fait entendre même de ce qui n'est pas, qui commande aux vents et aux tempêtes, à qui toutes choses obéissent sans aucune réserve? qu'elle apparence que celui qui porte en ses mains toute la grande machine du monde, soit dans la dépendance d'une petite vierge, pour être porté entre ses bras aux lieux où il doit aller? que celui qui donne la nourriture à tous les hommes et les bêtes, se soutienne la vie par un peu de lait qu'il reçoit d'une créature ? peut-il mieux cacher sa toutepuissance qu'en fuyant devant un homme mortel, dont il semble avoir peur? Mais n'est-ce pas une marque de grande faiblesse, que la frayeur de la mort à laquelle il s'abandonne dans le Jardin des Olives? Elle fut si grande, qu'elle lui fit répandre une quantité si prodigieuse de sang, qu'elle suffisait pour faire des ruisseaux coulants contre terre. Certainement il faut dire que cet aimable Dieu -homme avait des inclinations bien extraordinaires pour cacher ses pouvoirs. 11 paraît devant Hérodes, il paraît devant Pilate, qui avaient entendu parler des miracles qu'il faisait et qui désiraient beaucoup lui en voir faire : et ne semble-t-il pas selon les apparences, qu'il était à propos de les contenter pour la gloire de son Père, et pour la preuve de ce qu'il était? Jamais pourtant ce divin Sauveur ne voulut faire aucun miracle devant ce roi, et devant ce gouverneur, quoiqu'il lui en dût coûter la perte de sa réputation et de sa vie, préférant ainsi la vie cachée à son honneur et à sa vie même, sans se mettre en peine de tous les plus spécieux prétextes qu'on lui aurait pu alléguer. C'est ce qu'il fait encore d'une manière incomparable sur la croix. On lui crie qu'i] montre son pouvoir en se détachant de la croix, et que l'on croira en lui : mais quoi que l'on puisse dire, quoi que l'on puisse faire,

rien ne lo séparera de l'amour de la vie cachée.

Nous avons dit dans le commencement de ce chapitre, que notre conduite, ordinairement, était bien opposée à celle de Jésus- Christ; et c'est ce qui paraît particulièrement dans le sujet que nous traitons. La faiblesse, depuis le péché, est notre apanage; et l'on n'oublie rien pour ne pas paraître ceque l'on est, et pour paraître ce que l'on n'est pas. Si nous rentrons dans nous-mêmes, nous y verrons des faiblesses pitoyables. Ce ne sont que chutes et rechutes, qu'aveuglements, péchés sur péchés; nous nous laissons abattre à des riens; une inclination, un plaisir, une fumée d'honneur, une bagatelle, une parole qui nous choque, nous terrassent et triomphent de nous. Nous n'avons pas la force de nous-mêmes, comme de nous-mêmes de résister aux moindres tentations d'une manière chrétienne; et après tout, nous voulons passer pour des gens qui savent assujettir leurs passions; et ce nous serait une confusion très-grande si nos faiblesses étaient connues. On veut paraître pour avoir de la force dans les choses naturelles, de la force d'esprit, de mémoire, de jugement, de la conduite dans ses affaires, dans ses conseils, dans ses avis, dans ses paroles, dans ses raisonnements, dans ce que l'on écrit, dans ses entreprises; on veut paraître puissant dans ses richesses et revenus, dans ses charges et emplois, dans ses industries, dans ses brigues, dans ses amis, dans son crédit auprès des personnes puissantes. On tient le même procédé dans les voies surnaturelles. L'on veut y paraître puissant en œuvres et en paroles, dans lessermons, dans les directions, dans les grands effets qui en arrivent, dans le grand nombre de personnes considérables qui font état ou de la doctrine ou de la conduite, dans les œuvres éclatantes que l'on fait au dehors, par la multitude de ses aumônes, parles grandes austérités, par la connaissance sublime des états spirituels, par les grâces extraordinaires. L'homme, et l'homme chrétien, a de la peine à ne pas produire ses talents, s'il en a quelques-uns; il veut qu'on le croie puissant, et il ne manque pas de prétextes, colorés même de la gloire de Dieu : mais enfin il nous faut arrêter à Jésus-Christ et à ses divins exemples, qui doivent être le modèle sacré sur lequel nous devons régler toutes nos actions.

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