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CHAPITRE VIII

Jésus caché dans ses charges et emplois

Le Saint-Esprit nous enseigne, dans les divines lettres, que Jésus-Christ ne s'étant point introduit de lui-même dans le pontificat, et n'y étant entré que par les ordres de son Père, il a été fait le pasteur et l'évêque des âmes. C'est donc une vérité incontestable, que l'adorable Jésus a été évêque, et l'on ne peut douter de cette vérité sans crime, puisqu'elle est tirée des livres sacrés. OElyrls compl. de Roipon. I.

Il en a exercé les fondions avec une charité si excessive, et des soins si tendres et si forts, qu'il lui en a coûté la vie, mourant sur le Calvaire pour lous les hommes, commeun bon pasteur pour ses ouailles. Mais il! faut avouer qu'il a été orné de cette grande' dignité, et qu'il en a fait les fonctions, en portant toutes les charges, sans en rien prendre de l'honneur et de la gloire qui l'accompagnent ordinairement.

Jésus est destiné par son Père à l'épiscopat, il vient en ce monde en qualité de pontife des âmes. Mais ce sera un évêque tout pauvre, tout abject, tout dans la douleur et le mépris; qui paraîtra dans le monde comme un vermisseau de terre et l'opprobre des hommes. O saint et adorable pontife ! quelles marques portez-vous de la grandeur de votre pontificat? Où en est l'éclat et la gloire? Je vois que pour tous revenus, pour toutes richesses vous souffrez une très-rigoureuse et dernière pauvreté; vous avez pour palais une étable, pour maisons de campagne des logis d'emprunts, et plusieurs fois la simple terre pour vous reposer la nuit, ne pouvant trouver où loger, comme vous l'avez révélé à la séraphique sainte Thérèse ; vous avez pour carrosses, un vil animal, un âne; tout votre train ne se réduit pas seulement à un ou deux valets, à quelque petit nombre de serviteurs, mais ce qui est admirable, vous n'eu avez pas un seul; aussi disiez-vous amoureusement que vous n'étiez pas venu pour être servi, mais pour servir. Si vous établissez un séminaire apostolique, il sera composé de gens sans lettres, de pêcheurs, de personnes qui passeront pour ridicules aux yeux du monde. Vous avez pour autel une croix qui sera ornée de votre sang; vous serez la victime que l'on y immolera au milieu de votre peuple; ô bon pasteur, vous serez immolé par vos propres ouailles, qui, bien ioin d'entendre votre voix pastorale, n'auront que des rebuts et des mépris pour votre divine doctrine. Les grands cris que les peuples feront autour de vous ne seront pas des cris de joie et d'applaudissement; mais des clameurs cruelles et insolentes qui demanderont votre mort. Vous irez, ô divin pontife, seul au sacrifice, abandonné de vos prêtres, rebuté, moqué, haï et mis à mort par vos sujets, qui vous ôteront jusqu'à votre robe, vous laissant tout nu exposé aux huées et railleries de toute une populace.

C'est de la sorte que le Père éternel a envoyé son Fils bien-aimé. Voilà les revenus, les richesses, les douceurs, les plaisirs, les honneurs et grandeurs de son épiscopat. On rapporte du glorieux saint Martin, évêque de Tours, qu'étant pénétré de ces vues, il ne soupirait qu'après la vie pauvre et abjecte. 11 s'habillait d'une manière chétive et grossière, et n'oubliait rien, et faisait tout le possible pour se délivrer des honneurs que l'on rendait a. sa qualité et à son mérite. Pour ce sujet il prenait plaisir de marcher seul, ordonnant à ses ecclésiastiques de ne le suivre que de bien loin; prévoyant que

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ce serait un moyen de n'être pas connu, et par suite de n'être pas honoré, mais au contraire d'être rebuté et moqué à cause de son vêtement pauvre et abject, comme nous l'avons remarqué : et de vrai, cette manière d'agir était bien fnvorable à ses désirs, puisqu'elle lui donnait lieu, comme le rapporte l'histoire, non-seulement d'être méprisé, mais d'être battu et traité cruellement. Après tout, ce qui est bien considérable, c'est que Jésus en tant qu'homme descendait d'une famille royale, et tirait son origine du sang des plus grands rois de la terre, sans rien dire qu'il était le Fils de Dieu ; et cependant la vue de sa naissance, de sa grande, royale et divine qualité n'a en rien diminué de l'état pauvre et abject que cet évêque de nos âmes a voulu prendre. Jamais il n'y a eu d'emploi plus grand, plus glorieux, et plus divin, qui ait renfermé de plus grands desseins, qui ait été de plus grande conséquence ; puisqu'il s'agissait de réconcilier tout le monde avec Dieu, puisqu'il s'agissait de délivrer tous les hommes de l'enfer pour un jamais, et de leur procurer le paradis, et dans Je paradis un empire sans fin ; puisqu'il s'agissait de satisfaire en rigueur de justice à un Dieu offensé par les péchés de ses créatures : sans doute donc que le succès de cet emploi était d'une conséquence infinie; et après tout, Jésus notre divin pontife ne le soutient que parla pauvreté, le mépris et la douleur; quoiqu'il soit le Fils de Dieu et, en tant qu'homme, descendu de tant de rois. O mon Dieu 1 l'on ne se peut lasser de le dire, vos voies sont bien éloignées de celles des hommes, et souvent même des voies de ceux qui font profession de vous servir. Oh ! que peu d'âmes en sont fortement pénétrées I et que la pratique en est rare ! Hélas 1 il nous semble ne pouvoir réussir que par les biens temporels, et par ce qui éclate.

Je finis par la remarque d'une vérité grandement surprenante, dont nous avons dit quelque chose au commencement de ce chapitre. Jésus ne s'est pas introduit de lui-même dans le pontificat, selon le témoignage de la divine parole. Je ne sais après cela quelle excuse l'homme pourra apporter pour soutenir les recherches qu'il fait , et les désirs qu'il a des charges. Je ne veux pas parler ici de ceux qui aspirent aux dignités, aux charges et emplois avec des intentions mauvaises, et qui se servent de moyens illicites pour y parvenir; comme par exemple ceux qui obtiennent des bénéfices de ceux qui les possèdent, achetant l'année du revenu de ceux qui leur résignent au-dessus de ce qu'elle vaut, ou leurs meubles ou choses semblables ; comme ces gens portent avec eux leur condamnation et la malédiction de Dieu tout1; visible, je n'en dis rien, et bien moins de ceux qui iont encore pis : je m'arrête seulement à ceux qui disent qu'ils ont de bonnes intentions, et qui dans la vérité sont très-bien intentionnés; je m'arrête àceux qui ont de grands talents naturels, et qui sont très-propres pour servir d'instruments à la

grâce pour faire merveilles dans les emplois qu'ils auront; je leur demande si Jésus- Christ n'était pas pourvu de toutes les bonnes qualités possibles , et si ses intentions n'étaient pas toutes saintes; et cependant s'il n'ose pas s'introduire de soi-même, que fera, mais que doit faire une chétive créature telle qu'elle puisse être être? 11 faudrait ici crier de tous côtés à l'aveuglement, il faudrait crier hautement par toute la terri: Si le Seigneur n'édifie , en vain travaillent ceux qui tâchent de bâtir. La vocation divine est nécessaire; ce n'est pas assez d'avoir de grands talents pour, le bien, ce n'est pas assez d'avoir les meilleures intentions du monde , il faut que Dieu demande de nous ce que nous désirons faire , et il ne faut rien vouloir, et le bien même, que le bien qu'il veut que nous fassions. Ici il y aurait un grand sujet de répandre beaucoup de larmes sur des gens qui font profession de dévotion, qui destinent leurs enfants ou leurs parents ou amis à des bénéfices, s'imaginant qu'ils y serviront Dieu , parce que c'est leur intention, et parce qu'ils les mettent dans des séminaires, et qu'ils les font élever dans la piété ; comme si les séminaires pouvaient donner la vocation à ceux qui ne l'ont pas. L'expérience fait assez voir les suites malheureuses de ces desseins de gens de piété td'autre part , qui veulent le bien, à la vérité, mais qui le veulent à leur mode , et non pas selon le bon plaisir divin qui souvent est contraire aux pensées et aux intentions des hommes; Dieu n'appelant point à l'état ecclésiastique ceux que les hommes y destinent, et y appelant ceux que les hommes veulent donner au monde. Je le répète encore : il faudrait ici pleurer amèrement, particulièrement quand l'on considère des gens élevés aux grandes dignités ecclésiastiques, gens irréprochables dans la conduite de leurs mœurs, et qui même ont beaucoup de piété, qui se laissant aveugler par un secret amour de la chair et du sang, ou de quelque complaisance aux recommandations, ou de quelque vue de récompenser des personnes à qui ils ont obligation, donnent des bénéfices ou des charges et emplois. O malheur extrême, et qui mérite des larmes de sang 1 Ainsi quelquefois les ofïicialités et autres charges de la cour ecclésiastique se donneront, des gouvernements considérables dans l'état ecclésiastique, des abbayes, des prieurés, des cures. Mais voici une chose étrange : c'est que ces gens qui ont la conscience tendre , et qui dans de certaines rencontres souffrent de la peine de leurs desseins, trouvent des personnes qui les font passer par-dessus les remords de leur conscience, et sont assez téméraires pour leur en donner conseil, et quelquefois même à l'heure de la mort. Oh 1 quand sera-ce que l'on ne regardera plus que Dieu seul , ô mon divin roi, ô adorable Jésus 1 quand sera-ce que l'on ne considérera plus que vos seuls intérêts ; que l'on n'aura plus d égards aux vues et aux respects humains, plus à la chair et au sang, plus au malheureux inté-

rôt propre? que l'on attendra vos ordres connus par les voies ordinaires, mais saintes et désintéressées; que l'on ne voudra plus assujettir vos volontés aux volontés de la créature, suivant purement vos desseins, et ne les prévenant pas par le choix que l'on fait des états, ou pour soi ou pour d'autres? .l'ai quelquefois considéré avec grand étonueraent et grande frayeur ces gens qui tâchent de procurer la tonsure à des enfants assez jeunes pour leur faire posséder des biens d'Eglise , et qui souvent les engagent dans un péril manifeste de leur damnation éternelle ; soit par l'administration qui en est mal faite, usant de ces biens sans prendre garde qu'ils appartiennent aux pauvres après le nécessaire que l'en y peut prendre, soit parce que ces revenus, soutenant les dépenses que l'on fait, l'on demeure dans l'état ecclésiastique sans vivre en ecclésiastique, sans autre vocation que la vue de vivre plus à son aise. De vrai, que ferait ce jeune homme, ce cadet à qui la famille ne donne point d'autres biens pour soutenir sa vie, sa condition et qualité , que des bénéfices? d'un côté il n'a point de vocation pour l'état ecclésiastique ; d'autre part, s'il le quitte, les parents l'abandonnent, et ne lui donnent point de bien pour s'entretenir selon sa qualité; il y demeure donc, et 3- demeure mal, et y commet bien des péchés notables ; ainsi le voilà presque engagé à l'enfer. 0 misérables parents, malheureux amis, qui dans la vérité êtes de cruels ennemis, que faites-vous? O quel jugement terrible vous est réservé à la mort 1 N'est-ce pas encore une chose assez surprenante de voir des bénéficiers qui veulent permuter leurs bénéfices, parler à leurs amis, et chercher de tous côtés pour trouver des personnes avec lesquelles ils le puisse! t faire, ne parlanl que du revenu qu'ils désirent. Jl me faut, dira-t-on, un bénéfice de deux cents écus de rente, de mille écus, ou de plus ou de moins; voilà la première et grande proposition. Mais hélas 1 se met-on en peine de trouver une personne la plus digne entre les dignes, pour lui mettre le bénéfice entre les mains? J'entends bien que l'on dit, quand on a quelque crainte de Dieu : je veux un honnête homme; mais cet honnête homme sera une personne qui n'est pas vicieuse, qui vit honorablement; mais de considérer avec soin si elle a plus de talents surnaturels, une vie plus édifiante, plus dégagée du monde, plus morte aux choses de la terre, telle que les ecclésiastiques doivent mener, hélas! c'est à quoi l'on ne pense guère. O mon Dieu, que vos intérêts sont peu considérés en ce monde î

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