‹ Œuvres complétesChapitre 125 sur 397 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Jésus cache \ à l'égard de ses grâces.

Il est certain que c'est une grâce bien extraordinaire, et même inouïe, qu'un homme ait été en même temps et dans la voie, et dans le terme ; qu'il ait été en même temps, pour me servir des termes de la théologie , et voyageur , et compre'fienseur. Ce privilège était réservé à l'aimable Jésus. Mais ce qui

fait paraître d'une manière ineffable l'amour que ce Dieu-Homme a eu toujours pour la vie cachée, c'est qu'il empêche continuellement la gloire qui devait arrivera son corps, de la vision béatifique dont il jouissait sans aucune interruption dans la suprême partie de son âme. Mais ce n'est pas tout; s'il est obligé de laisser écouler quelques rayons de cette gloire bienheureuse sur son corps , durant un très-petit espace de temps, il le fera dans le secret, dans un lieu écarté, et en présence seulement de trois de ses disciples, à qui il commande de n'en parler à qui que ce soit sans aucune réserve, qu'après sa mort dont il entretient les mêmes disciples, et des ignominies qui la devaient accompagner ; comme s'il eût voulu par ce discours les désoccuper de sa gloire, et leur remplir l'esprit des humiliations et des opprobres de la croix.

Disons encore de plus ; et voici ce qui est infiniment admirable. Quelle grâce pareille à celle de l'union hypostatique : Donnez làdessus la liberté tout entière à votre esprit, et à toutes les pensées que vous pourrez prendre , pour vous figurer quelque chose de plus grand; certainement cette grâce surpasse même toutes les pensées des hommes et des anges. Représentez-vous une âme qui se trouve unie personnellement avec un Dieu, un homme qui n'a point de personne humaine , mais une personne divine : voilà l'état admirable de Jésus. Mais y a-t-il rien capable de transporter hors de soi-même comme cette grâce inénarrable? Après tout, non-seulement l'âme sainte de Jésus n'en tire aucune vaine complaisance ; mais elle la tient cachée d'une manière capable de jeter l'étonnement dans toute la cour céleste. Le Père éternel t'ait entendre sa voix sur le Thabor, qui déclare que Jésus est son Fils bien-aimé, et Jésus la dissimule pour s'entretenir des opprobres de sa passion. Il est rapporté en saint Marc qu'une autre fois une voix se fit entendre des cieux, qui criait encore qu'il était le Fils bien-aimé du Père éternel ; et cet évangéliste nous apprend qu'incontinent après il se retira dans le désert.

O mon divin Maître 1 ô mon Seigneur et mon Dieu 1 quel exemple donnez-vous à vos créatures de ne se pas produire! oh! quel exemple peut-on donner d'un amour plus puissant, d'une vie retirée, qui se tient renfermée au dedans de l'intérieur, se contentant d'avoir pour témoin Dieu seul, sans se manifester aux créatures ! Qu'une conduite si divine est bien capable d'anéantir tous les prétextes cachés et subtils de l'amourpropre dont il se sert pour porter les âmes à découvrir et à parler de leurs grâces,! Grande instruction pour les directeurs qui produisent avec facilité des personnes qui sont sous leur conduite , manifestant leurs grâces, et les faisant connaître aux autres: ce qui leur attire l'estime et l'amitié des gens; ce qui souvent est un grand mal pour ces personnes connues; ce qui donne une grande prise aux démons; ce qui diminua

(JEU VUES COMPLETES DE BOUDON

beaucoup de la pureté de leur grâce , et ensuite du pur amour de Dieu seul et de sa gloire. Oh ! que bienheureuse est l'âme qui n'est connue de personne! bienheureuse celle qui tombe entre les mains d'un directeur qui la tient bien cachée, qui n'en parle point, et qui ne la laisse parler; qui, nonseulement ne fait pas voir ses écrits, mais qui ne lui permet pas d'écrire ; qui la réserve entièrement à Dieu seul qui lui doit sullîre : car enfin Dieu seul, Dieu seul, Dieu seul, et rien plus, rien du tout ! Je ne prétends pas ici en aucune manière favoriser les directeurs qui, s'attachant les âmes, leur oient la liberté de communiquer de leur intérieur aux serviteurs de Dieu expérimentés, par une jalousie qui n'est pas de Dieu, mais de l'homme et de son amour-propre. J'ai parlé de ce désordre dans le Livre du règne de Dieu , dans l'oraison mentale. Je parte contre ceux, qui les produisent sans une véritable nécessité, et aux personnes à qui il n'est pas nécessaire. Je sais encore qu'H y a quelques âmes à qui il est bon de faire écrire leurs grâces ; mais en vérité cela doit être bien rare, et le danger en est plus grand que l'on ne pense , et l'on ne peut y apporter trop de précaution , particulièrement à l'égard d'un sexe qui est faible et assez porté à la vanité.

J'avoue qu'après la conduite d'un Dieu- Homme, je ne conçois pas comment nous avons tant de facilité à donner la connaissance de nos grâces. Je demeure d'accord qu'il y a des saints et des saintes qui l'ont l'ait en quelques rencontres, et ils en usaient de la sorte par un mouvement spécial du Saint-Esprit, qui se voulait servir de cette connaissance pour sa gloire : c'est pourquoi nous devons être grandement retenus à ne pas condamner les serviteurs de Dieu, qui quelquefois parlent simplement de ce qui se passe dans leur intérieur, ou de ce qui leur est arrivé au dehors ; car qui sait si c'est par mouvement de nature ou de grâce qu'ils parlent et qu'ils découvrent les bontés miséricordieuses de Dieu sur eux? et qui sommes-nous, pour juger de la conscience des autres? Celui qui aura véritablement l'Esprit de Dieu ne sera point porté à censurer la conduite de son prochain ; ce qui est un désordre très-grand et très-commun parmi les spirituels, mais jugera en bien d'un chacun, honorant tout le monde, et se tenant bien au-dessous de toutes les personnes de ia terre, sans en excepter pas une seule.

Nous ne voulons donc improuver personne en particulier , mais seulement nous disons, en général, que les4tendres et fortes inclinations de l'adorable Jésus pour la vie cachée, nous en doivent donner des amours extrêmes. Y a-t-il jamais eu de grâces pareilles à celles de cet aimable Sauveur? Mais quels soins plus grands pouvait-il prendre de les tenir cachées? Si nous considérons bien la vie précieuse de sa très-sacrée Mère, nous y remarquerons les mêmes amours et les mêmes inclinations. Ces exemples admi-

rables ont touché si puissamment les saints, qu'ils n'avaient rien plus à cœur que de se tenir cachés. Que ne faisaient-ils pas pour empêcher que leurs grâces ne fussent connues? quel silence plus secret et plus exact que celui qu'ils ont gardé en tout ce qui les touchait, et qui pouvait leur donner quelque estime ? Oh 1 que de grandes choses le -Seigneur a faites en eux , et qui par leur silence ne seront jamais connues 1 II leur suffit que Dieu seul les sache ; c'est 5 lui seul à qui ils ont tâché de plaire. Le glorieux saint Ignace, fondateur de la compagnie de Jésus, disait que tout ce que nous lisons d'admirable dans l'histoire des Vies des saints, n'était rien en comparaison des merveilles de la grâce qui s'étaient opérées dans l'intime de leurs âmes, et dont nous n'avions aucune connaissance. Souvent même ils se sont servis de mille saintes industries pour tâcher de cacher ce que l'on en a pu apprendre. 11 a fallu se servir de toutes sortes de moyens , travailler et se donner de la peine pour découvrir ce que l'on en a pu savoir. Souvent, s'il leur échappait quelque parole de leurs grâces, à même temps ils rougissaient et entraient en confusion ; co leur était une mortification très- sensible. Davantage ils priaient Dieu de ne leur pas donner de ces grâces extraordinaires qui paraissent, comme les ravissements et extases, le don des miracles et choses semblables ; ils y résistaient avec humilité quand elles leur étaient accordées. Ils ont fait quantité de dévotions pour obtenir de la divine bonté qu'elles leur fussent ùtées; ce que quelquefois Dieu tout bon leur a octroyé miséricordiensement ; car enfin, c'est une grande miséricorde de n'avoir rien qui nous fasse paraître être quelque chose aux yeux des hommes. Cependant, il faut prendre garde à ne rien celer de ce qui se passe dans l'intérieur au sage directeur; autrement on s'exposerait aux illusions du malin esprit et aux tromperies de la nature; mais il le faut faire, parce que c'est l'ordre de Dieu , renonçant à une subtile et secrète recherche de l'estime du directeur dans lequel il ne faut vouloir que Dieu seul, aussi bien que dans les autres. Et c'est pourquoi ceux-là manquent beaucoup, qui, s'étant détachés, avec le secours divin, de l'attache à l'estime et à l'amitié des créatures, ont une réserve secrète pour leur directeur, ce qu'ils font voir par la peine ou la crainte qu'ils ont de n'en être pas assez considérés; crainte qui quelquefois les empêche de leur dire simplement tous leurs défauts , ou de certaines fautes particulières où ils sont tombés. Il ne faut donc parler au directeur de ses grâces que parce que c'est l'ordre de Dieu; il ne faut point perdre le temps dans de longues et fréquentes conversations sous ce prétexte; ce qui souvent est un amusement de nature et un sujet de mauvaise édification. Une personne qui se contentera du nécessaire saura bien retrancher tout ce qu'il y a de superflu dans tous ces entretiens.

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