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ŒUVRES COMPLETES DE BOUDON
sonne; ils ont en horreur le vain éclat du monde. Oh ! qu'ils sont bien éloignés de se produire! par les sermons ou la direction , emplois qu'ils ne prennent jamais que par soumission à l'ordre de Dieu, qui leur est manifesté par l'obéissance, et qu'ils n'exercent qu'avec crainte, n'en aimant pas les confusions qui en peuvent arriver; portant avec grande peine l'honneur qui s'y rencontre ; fuyant, avec tous les soins possibles tout ce qui peut les y rendre considérables! Ils n'entrent dans' les grandes chaires que pour y faire connaître Jésus seul ; leur déplaisiY est d'y être regardés en leurs personnes ; leur plaisir est de prêcher dans les campagnes à de pauvres gens , ou dans de petits lieux hors du grand monde. Ah! leur joie serait à la vérité de voir Jésus connu et aimé par tous les peuples, et c'est pour cela qu'ils parlent et qu'ils prêchent; mais ils seraient ravis de n'avoir pour partage pour leurs personnes, que la honte et la confusion, à l'imitation de leur cher Maître et de leur bon Sauveur. Ils portent une sainte envie à ces hommes apostoliques qui, au lieu d'applaudissements, n'ont trouvé que des reproches, des mépris et des injures. Us croient fermement cette doctrine d'un Dieu-Homme ; que Ton est bienheureux lorsque l'on est déchiré par les médisances, et même que l'on dit toute sorte de mal de nous ; lorsque les hommes nous haïssent, nous chassent, nous persécutent et même nous mettent à mort. Ce n'est donc pas les belles habitudes qu'ib cherchent, les belles connaissances, les moyens de se mettre en crédit parmi les personnes considérables, et, ce qui fait la dernière pitié et donne de l'horreur , les voies de parvenir aux grandes charges, à la possession de riches bénéfices, et aux premières dignités de l'Eglise. Us se mettent peu en peine des secours temporels qui peuvent leur arriver de leurs emplois, ils fuient tout l'honneur et toute la gloire qui les suivent ; ils estiment toutes choses comme de la boue et du fumier , ne regardant que le seul intérêt de Jésus seul.
Ceux qui ont véritablement l'esprit de Dieu lui abandonnent sans la moindre petite réserve tous les succès de leurs desseins, se tenant dans une parfaite indifférence à l'égard des événements et des choses. Ils font tout ce qu'ils doivent de leur part avec le secours divin ; il* ne négligent rien ; ils sont généreux à entreprendre les affaires de Dieu ; ils sont fermes dans leur exécution; ils sont constants dans les souffrances qu'elles causent; ils persévèrent sans se rebuter ; leur courage est sans abattement; tout leur appui étant en Dieu seul, ils ne craignent point ce que l'homme et le diable peuvent faire ; toute leur force est au nom du Seigneur qui a fait le ciel et la terre ; ils lèvent leurs yeux vers les montagnes saintes, la très-sacrée Vierge, les bons anges et les saints , d'où ils attendent leurs secours ; après cela ils demeurent inébranlables dans leur paix , quoi qu'il arrive. Lomme ils sont mus de l'Esprit de Dieu,
leur conduite est une belle expression de la conduite divine. Que Dieu ne fait-il pas pour le salut de l'homme ! Cependant ! combien peu de personnes sont sauvées? Dieu en perd-il un moment de sa paix infinie? Il en va de même dans les personnes qui possèdent véritablement son esprit : elles font tout ce qu'elles doivent faire pour l'entreprise et le soutien des bonnes œuvres; si après cela les bons desseins ne réussissent pas, ou au moins ont peu de succès, elles sont contentes parfaitement ,•■ car elles veulent le bien, mais elles le veulent en la manière que Dieu le veut, et elles n'en veulent pas davantage que ce que Dieu veut. C'est l'amour-propre qui demande toujours (de grands succès, qui porte le trouble , le chagrin, le dépit, l'abattement , l'ennui et le découragement quand les affaires ne réussissent pas; et comme il est subtil dans ses recherches, il les colore de beaux prétextes de vertu, de l'amour de la perfection des âmes, du zèle de la gloire de Dieu; commesi les âmes et les intérêts divins n'étaient pas plus chers à ce Dieu tout-puissant qu'ils ne le sont aux personnes les plus zélées. Ohf qu'une âme pure remet de bon cœur entre les mains de Dieu tous les événements des plus saints desseins, ne perdant rien de sa tranquillité dans tout ce qui peut arriver.
Jésus, caché dans le succès du plus grand ouvrage qui fut jamais , anéantit tous propres désirs , et les fait perdre dans l'abîme de sa conduite infinie, que nous devons toujours adorer, quoi que nous ne l'entendions pas. Il n'a pas voulu faire immédiatement par soi-même ce qu'il a fait par ses disciples , pour nous enseigner que le bonheur du Chrétien ne consiste pas à faire beaucoup, mais à faire ce que Dieu veut que nous fassions, et rien du tout, s'il lui plaît de !a sorte. Le Fils de Dieu déclare qu'il n'y a personne entre les enfants des hommes plus grand que saint Jean-Baptiste ; et cependant quelles œuvres extérieures a faites cet homme angélique? Il passe presque toute sa vie dans les déserts ; il ne paraît que fort peu de temps sur les rives du Jourdain ; il n'a jamais fait aucun miracle, ce qui est une vérité de la parole divine; s'il reprend un prince impudique, son zèle a si peu d'effet pour le changement des mœurs de ces misérables qu'il tâche de corriger, et est si mal reçu qu'il est mis en prison, et qu'il en perd la vie. Malheur à nous, qui par un amour vicieux, mais secret de nous-mêmes, voulons toujours avoir des heureux succès en ce que nous faisons !
Ceux qui ont véritablement l'esprit de Dieu, quand il lui plaît donner sa bénédiction aux œuvres que l'on entreprend, s'appliquent de tout leur pouvoir à cacher la part qu'ils y peuvent avoir; ils font ce qu'ils peuvent afin de n'y être en aucune manière considérés ; ce leur est une joie non pareille quand l'honneur en est attribué aux autres. Heureux état, qui éloigne de la vue et de l'estime de la créature ; puisque c'est le grand moyen d'être regar-
dé et d'être estimé d'un Dieu, dont les yeux et l'estime nous doivent bien suffire. Oh 1 qu'heureuses et mille fois heureuses sont les personnes qui, travaillant dignement, et par esprit de grâce, et avec grando bénédiction, ne rencontrent que contradictions dans l'esprit des hommes qui les désapprouvent et les blâmentl Oh ! qu'heureuses sont les personnes dont les emplois n'ont rien de grand aux yeux des hommes , dont tout l'honneur demeure caché et qui n'est a|>erçu que de Dieu ! Cette grande grâce est donnée quelquefois à des directeurs dont Dieu se sert beaucoup, mais sans éclat. Dieu s'en sert pour ia conduite de quelques âmes éminentes en sainteté qui le glorifient grandement, ou pour la conversion des pécheurs ; mais tout cela est presque inconnu. Cette grande grâce est donnée à de certains prédicateurs qui n'ont que de simples peuples à leur suite, ou bien qui sont très-peu suivis, mais à qui Dieu donne des bénédictions admirables. Par exemple, un prédicateur n'aura que cinquante personnes dans son auditoire , et il plaira à Dieu tout bon en toucher fortement au cœur trente. ou quarante. Assurément, l'effet de ce sermon est grand aux yeux de Dieu, quoiqu'il soit caché aux yeux des hommes, à raison du peu de monde; til arrivera au contraire qu'un autre prédicateur aura à sa suite les deux ou trois mille personnes qui lui applaudissent, qui l'estiment, qui parlent partout de ses grands talents; si de ce grand nombre d'âmes, il n'y en point qui se convertissent et changent de vie, ou s'il n'y en a que trois ou quatre aux yeux de Dieu, les effets de grâce ne sont pas comparables aux fruits de l'autre prédicateur dans son petit auditoire, quoique, devant le monde, à peine l'un soit regardé si on le compare à l'autre. Mais le monde qui est peu spirituel ne s'arrête qu'au dehors et qu'à ce qui paraît. 0 mon Dieu, que vos jugements sont bien autres que ceux des hommes 1 Cette grande grâce est donnée à de certaines âmes qui sont destinées pour servir de victimes à la justice divine pour les péchés de plusieurs. Dieu, en vue de ces âmes, donne la grâce de conversion à grand nombre de pécheurs, tire de l'hérésie et de l'infidélité grand nombre d'hérétiques et d'infidèles, sanctifie plusieurs âmes éminentes dans les voies delà vertu. Cependant, tout cela est caché aux hommes qui ignorent les grandes croix que la divine Providence leur fait porter pour ce sujet, ou s'ils les connaissent, ils n'en savent ni la grâce ni la fin. A voir combattre le peuple de Dieu et remporter une glorieuse victoire de ses ennemis, qui aurait jamais pensé qu'une si glorieuse victoire fût l'effet des prières d'un seul homme, de Moïse serviteur de Dieu? qui n'en aurait pas) donné la gloire à la force et à la valeur des soldats de l'armée du peuple d'Israël? Qu'il est vrai qu'au jour du jugement plusieurs personnes seront connues pour a voir fait de grandes choses dans les états du royaume de Jésus, qui passaient pour des gens de néant et inutiles au monde, et qui
n'étaient pas même en réputation parmi les gens de bien 1 Et qu'il est vrai que les œuvres grandes et merveilleuses de plusieurs, qui faisaient tant de bruit et qui rendaient les personnes qui les faisaient .si considérables, paraîtront vides, pleines de recherches de nature, et dépourvues de l'esprit de Dieu!
Finissons ce chapitre par ce qui est rapporté du Père de Condren, homme admirable dans l'amour de la vie cachée. Ce saint homme, qui ne voulait que Dieu seul, ayant de grandes affaires entre les mains, trèsglorieuses à Dieu, à son Eglise et avantageuses à l'Etat, après y avoir travaillé dignement et avec grande bénédiction , lorsqu'il voyait qu'elles étaient sur le point d'éclater, il les mettait, par une sainte industrie, entre les mains de quelques autres personnes, afin que l'heureux succès leur en fût attribué et qu'elles remportassent un honneur qui après Dieu et en Dieu lui était dû ; et qu'on n'eût pas seulement la moindre pensée de lui, dont Dieu s'était servi pour achever heureusement par ses soins et travaux ces grandes affaires. Ohl que cette conduite est éloignée de ces gens qui parlent avec tant de facilité de la part qu'ils ont dans les bonnes affaires ; qui sont ravis quand les autres y pensent et en parlent; qui ont peine quand on ne considère pas leurs soins ou les bons effets de leurs œuvres; qui souffriraient si l'on attribuait aux autres ce qui leur est dû ; qui se produisent dans les bonnes œuvres ; qui sont des premiers à paraître, à entretenir les personnes de qualité qui s'en mêlent , à les voir, à en être vus ; qui seraient mortifiés si on les laissait sans les consulter, sans s'en servir, sans se trouver aux assemblées; qui veulent être regardés comme les premières personnes de ces bonnes œuvres! 0 mon Dieu, qu'il y a de la créature partout, que partout Dieu seul y est rarel ô Dieu seul, Dieu seul, Dieu seul!