CHAPITRE XI
Jésus caché lors même qu'il parait davantage*.
Le grand serviteur de Jésus-Christ, le Père de Condren, disait qu'il y avait en notre Sauveur une vie si sainte et si retirée en Dieu'sonPère, qu'encore que l'on entendît ses paroles et que l'on vit ses actions, si est-ce que jamais nul esprit n'a su pénétrer dans la profondeur de son application à Dieu. Ainsi, il est très-vrai qu'il est toujours demeuré caché dans ses actions même les plus éclatantes, et que ce qu'il y a de plus divin et de plus grand en lui a été inconnu aux hommes. C'est pourquoi son fidèle serviteur, dont je viens de parler, enseignait que nous devons plus vivre dans ce qui nous est inconnu et dans les dispositions cachées de Notre-Seigneur que dans tout ce que nous en pouvons savoir.
Mais il faut encore remarquer les inclinations tout a fait surprenantes de l'adorable Jésus pour la vie cachée durant les années
ŒUVRES COMPLETES DE BOUDON
de sa vie conversante et publique. Son pîaf- .s^jr était <le passer.les nuits en prières dans des lieux écartés; s'il se voit environné de troupes, il se retire et s'enfuit sur les montagnes; s'il veut un peu se soulager dans ses travaux, il s'en va au désert. 11 s'éloignait des villes et grandes assemblées, il commandait le silence à ceux qui étaient les témoins de ses plus grandes merveilles. S'il va au jardin des Olives pour y souffrir une agonie qui ne se pourra jamais assez exprimer, il ne prend que trois de ses disciples; mais encore il s'en sépare pour n'avoir que son Père le seul témoin de ses maux extrêmes. 11 est vrai qu'une fois sur le Tbabor il lait voir quelque rayon de sa gloire; mais remarquez que c'est à l'écart, et que dans ce même temps son esprit et son cœur étant sur le Calvaire, il ne s'entretient que des ignominies de sa passion; vous diriez qu'il veut couvrir les excès de ses grandeurs par jes excès de ses humiliations. Moïse et Hélie paraissent avec lui sur cette sainte montagne, et au lieu de parler, d'admirer, de s'étonner des beautés , des clartés et de la gloire de l'aimable Jésus, ils ne s'occupent, ils ne s'entretiennent que des horreurs de sa croix. Jésus même, comme il a été déjà remarqué autre part, semble vouloir en ôter ;e souvenir à ses plus chers apôtres par le discours qu'il leur fait immédiatement après, des hontes et des confusions de sa mort. Exemple tout-puissant aux âmes qui reçoivent des grâces extraordinaires pour ne les pas faire paraître, pour n'en parler qu'aux personnes nécessaires, comme les directeurs, et pour même les cacher autant que l'on peut par la découverte des misères qui peuvent nous humilier. Jésus remplit l'esprit et la mémoire de ses plus chers apôtres du souvenir de ses opprobres ; il veut qu'ils soient occupés de ses hontes et ignominies, et nous, à peine pouvons-nous souffrir que l'on parle de nos humiliations: ce nous est un tourment que l'on s'en occupe et que l'on y pense. Hélas 1 qu'il y a peu de personnes qui prennent pour sujet de leurs conversations ce qui leur peut donner de la honte et de la confusion 1
11 faut de plus considérer que les actions les plus connues du Fils de Dieu ont été cachées dans les abjections extrêmes qui les ont suivies. Jamais personne n'a prêché si divinement ; mais toute la gloire qui en devait suivre a été obscurcie par les railleries que l'on en faisait , comme il est rapporté dans l'Evangile, par le jugement que ses proches mêmes en portaient, qui l'en regardaient comme un insensé et qui avait perdu l'esprit, et qu'il fallait garrotter. Que ceux qui désirent les approbations des créatures viennent ici, et qu'ils apprennent, à l'exemple de leur Maître, ce qu'ils doivent espérer ensuite de leurs bonnes œuvres. Il sulïit de plaire à Dieu seul, et nous ne lui plaisons jamais davantage que lorsque nous plaisons moins aux créatures. Malheureux ceux qui sont applaudis du monde, puisque le grand Apôtre nous assure (Galat.
i, 10) que sTil plaisait aux hommes, il ne serait pas le serviteur de Jésus-Christ. Ohîque les hommes ne savent guère ce qu'ils disent, lorsqu'ils ont une si haute estime de l'état de ces personnes qui sont goûtées, estimées et aimées universellement! Que ceux-là se trompent qui travaillent avec tant d'empressement à plaire aux créatures. Bienheureux est celui dont la vie est conforme à la vie de Jésus et à la vie des saints, à qui les croix n'ont pas manqué, le rebut, le délaissement et la persécution des hommes. 0 état plus aimable que l'on ne peut penser 1 Quelle confiance auront à la mort les personnes qui n'ont point eu de part 5 l'estime et à l'amitié des créatures 1 Avec quelle douceur partiront-elles d'un monde dont elles n'étaient pas ! Avec quel désir paraîtront-elles en la présence du Seigneur qu'elles ont uniquement aimé! Mais avec quelle douleur et angoisse quitteront le monde les amateurs du monde ! Quelle peine de se séparer d'une chose à laquelle on était attaché par mille et mille liens et chaînes épouvantables! Avec quelle frayeur se trouvera-t-on en la présence d'un Dieu à qui l'on a si peu pensé, que l'on a si mal servi, que l'on a tant offensé 1 Non, il est difficile d'être heureux en ce monde et en l'autre : c'est pourquoi rien ne donne de plus douces, de plus fortes et de plus solides espérances du bonheur de l'autre vie que les malheurs de la vie présente, si l'on en fait un usage chrétien ; et, au contraire, je ne sais rien qui fasse plus de peur de la malheureuse éternité que les joies, les plaisirs, les biens, les honneurs et les satisfactions du temps présent. Mon enfant, disait autrefois Abraham au malheureux riche qui était damné, souviens-toi que tu as été à ton aise et dans l'abondance durant ta vie mortelle, et cpie si le Lazare possède à présent le bonheur que goûtent ceux qui sont dans l'amitié de Dieu, il a eu autrefois les douleurs et souffrances pour partage tandis qu'il restait au monde. Oh! qu'il vaut bien mieux être humilié des hommes avec Jésus- Christ qui rencontre partout des abjections et contradictions! S'il manifeste ce qu'il est, on veut le lapider. Quand en d'autres occasions il confesse qu'il est le Fils de Dieu, on lui crache au visage, on lui donne des soufflets; et s'il chasse les diables, s'il commande à l'enfer, on l'accuse d'une secFète intelligence avec Belzébuth; s'il enseigne aux âmes la voie du bonheur éternel, on crie qu'il est un séducteur des peuples. En vérité, n'est-ce pas être étrangement caché lors même qu'il paraît davantage?