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CHAPITRE XII

Jésus caché dans sa vie glorieuse.

Jésus, sachant que les créatures tendent à se produire en toutes choses, les unes avec dus desseins formés et des connaissances manifestes, les autres par des recherches subtiles et presque imperceptibles; les unes dans les choses temporelles, les autres qui ont renoncé àdes sujets si matériels dans les choses spirituelles, et même les plus divï-

nés ; et connaissant, d'autre part, la grandeur infinie de son Père éternel qui doit être regardé et considéré en toutes choses; et qu'à proprement parler, comme il n'y a que lui seul qui doive paraître en tout ce qui parait, les créatures devant se tenir dans leur néant qui leur est propre, pour satisfaire à lajustice de son Père offensé par un renversement si déréglé, il se cache d'une manière infiniment étonnante et porte des anéantissements épouvantables. O mon bon Sauveur, ô mon Dieu, quelle leçon faites-vous à nos esprits orgueilleux et superbes ?

Hélas ! il n'est que trop vrai, nous voulons toujours être quelque chose, et dans l'esprit et dans le cœur des créatures, par leur estime et leur amitié, quoique ces cœurs et ces esprits ne doivent être remplis que de Dieu seul ; et c'est ainsi que nous disputons à un Dieu ce qui lui est dû uniquement. Le P. de Condren, étant vivement pénétré de cette vérité et faisant voyage encore tout jeune, à l'âge peut-être de dixsept à dix-huit ans ou environ : comme il passait par une hôtellerie, remarquant qu'une servante disait, parlant de lui, voilà un cavalier qui porte des bottes parfaitement bien faites; à même temps saisi d'un zèle tout divin, il coupa le talon de l'une de ses bottes pour la rendre imparfaite. Ah 1 Dieu, s'écriait ce jeune cavalier, que nous pouvons dire avoir été une personne toute céleste, est-il possible que je souffre qu'une botte occupe la pensée d'une créature qui ne doit s'occuper que de Dieu ?

Cependant les hommes, dont l'aveuglement ne se peut expliquer, sont bien éloignés de ces pratiques chrétiennes. Nous l'avons dit, et il ne se peut jamais assez dire, ils veulent toujours être considérés, et ce leur est une grande peine de ne l'être pas. Mais que ne font-ils pas pour occuper l'esprit et les cœurs des autres créatures? S'ils parlent, s'ils écrivent, s'ils traitent d'affaires, s'ils ont des emplois, ils désirent d'être regardés, il n'y a pas jusqu'aux plus pauvres artisans, aux laboureurs, aux vignerons, aux gens les plus vils de la terre, qui ne recherchent quelque estime dans le monde. Si l'on fait bâtir, si l'on fait travailler à quelque autre chose, si l'on s'habille, enfin partout et dans les moindres choses l'on veut toujours paraître. Ainsi, la plupart des créatures sont occupées et occupent les autres créatures. Il y en a peu qui travaillent avec le secours divin, à se vider de tout le créé, et à ne tenir aucune place dans des âmes qui doivent être pleines de Dieu seul, qui ne désirent être rien dans toutes choses, afin que Dieu seul y soit, y vive et y règne.

C'est ce qui a obligé l'adorable Jésus à s'anéantir soi-même, car c'est comme parle la divine parole. Le ver de terre, le rien veut être au préjudice de l'être infiniment suradorable d'un Dieu; Jésus, pour réparer ce désordre, tout Dieu qu'il est, ne fait point de difficulté de se sacritier à son Père, par un anéantissement que toute l'éternité ne pourra iamais assez admirer. 11 s'anéantit

soi-même, se faisant homme, selon le langage du divin Paul; ils'anéantitsur la croix, y perdant la plus belle des vies, et dans l'un et l'autre mystère, de sa naissance et de sa mort, il y est d'une manière ineffable le Dieu caché. Mais ce n'est pas tout : comme il prévoit (pie la créature voudra toujours être quelque chose, il prend le dessein de s'anéantir jusqu'à la consommation des siècles, pour faire voir la souveraineté de l'être infini de son Père, et il sera vrai de dire, que tout glorieux qu'il est dans l'empirée, y faisant le sujet des adorations et des amours du paradis, il sera encore plus caché que jamais en notre terre.

O grandeur suradorable de mon Dieu, ici mon cœur et ma chair se sentent défaillir. Je me perds dans un abîme d'où l'on ne peut revenir. Ah 1 mon âme, mon âme, que devenir ici? mais où nous mettre, mais où nous cacher? mais trouverons-nous des humiliations assez abîmai es pour nous y perdre? mais pourrons-nous jamais assez nous anéantir? Après un tel spectacle, aurons-nous bien encore le courage de nous produire? pourra- l-il encore rester en nous la moindre inclination d'occuper le moins du monde la créature ? Mais commentle pourrons-nous souffrir? comment ne pas vivre dans un esprit continuel d'hostie, de victime, immolant, sacrifiant tout à la grandeur souveraine de l'être infini d'un Dieu? mais n'auronsnous pas des amours extrêmes, des désirs insatiables de la vie inconnue? n'aimeronsnous pas de vivre cachés parmi les hommes, comme si nous n'y étions point ; ou si l'on sait que nous y sommes, qu'au moins nous y soyons détruits comme des gens de néant ou de misérables criminels, y étant déchirés par la contradiction des langues, par les mépris, par les calomnies et toutes sortes de croix?

Créatures, venez, venez enfouie pourconsidérer la vie cachée de Jésus dans l'état même de sa gloire ; et voyez ensuite ce que vous avez à faire et ce que vous ne devez .plus faire, dans quelque état que vous soyez. Nous ne dirons qu'un mot de ce que nous avons traité plus amplement dans deux de nos petits ouvrages, l'un qui porte pour titre.: De V amour de Notre-Seigneur Jésus- Christ; et l'autre qui s'intitule : Amour de Jésus au très -saint sacrement de l'autel. Mais en peu de paroles, disons que Jésus, dans l'état de sa gloire, ne paraît seulement pas comme un petit enfant, ce qu'il a fait dans la crèche, ou comme un homme, ce qui lui est arrivé sur Je Calvaire; mais ce qui est infiniment admirable, demeurant avec nous en notre terre dans la divine Eucharistie, il n'y paraît non plus que s'il n'y était point du tout, il s'y tient caché sous les apparences de pain et devin, sous l'apparence d'une miette de pain, d'une goutte de vin ; je demande ici s'il peut se cacher davantage? Certainement il faut bien dire que les inclinations de ce Dieu-Homme pour la vie cachée sont bien pressantes et bien étranges ; mais en disant ceci, souviens-toi, mon âme,

et ne l'oublie jamais, que ce sont tes productions, tes désirs d'être quelque chose, de paraître quelque chose, et des autres créatures tes semblables, qui sont les causes de ces anéantissements épouvantables d'un Dieu. Après ces vues, aurons-nous quelque peine d'être laissés, de n'être pas considérés? O mon bon Sauveur et mon Dieu, miais que faites- vous? dans quel état vous réduisezvous? en vérité, c'est être caché d'une manière incompréhensible, que de vous mettre sous des parcelles qui, quelquefois tombant imperceptiblement en terre, demeurent dans la poussière de nos églises, exposées à être foulées sous les souliers des personnes qui s'y rencontrent. O mon Dieu, qui l'aurait jamais pu penser? les anges, les séraphins auraient-ils pu jamais prendre la moindre conjecture d'un état si caché, quelques lumières qu'ils puissent avoir? Mais y a-t-il créature, pour vile qu'elle soit, qui soit cachée de la sorte? Les vermisseaux, les fourmis de la terre se feraient voir, on les apercevrait où l'on ne peut pas vous découvrir , Ô majesté adorable de mon Dieu ; une goutte d'eau, un brin d'herbe se rendraient sensibles à nos yeux, pendant que celui que les cieux et la terre ne peuvent comprendre, n'en peut pas être connu 10 amour, ô amour, ô bonté, ô miracle des conduites inconcevables du Tout-Puissant 1

Si au moins ensuite les hommes reconnaissaient avec la divine grâce, dans leur petit pouvoir, des conduites si douces et si admirables; mais bien éloignés d'en prendre les justes ressentiments qu'ils en doivent avoir, ils en font la matière de leurs ingratitudes, de leurs infidélités, de leurs crimes. Jésus caché dans l'état de sa gloire au très-saint sacrement de l'autel, sert d'occasion à l'hérétique par sa propre malice de combattre son amoureuse présence dans ce mystère; et l'hérétique lui fait porter un anéantissement extrême, puisqu'il soutient qu'il n'y est point du tout. Mais que dironsnous de ceux qui se disent catholiques, et qui font profession de reconnaître Jésus présent au très-saint sacrement de l'autel? Ils disent et protestent qu'ils sont prêts à signer cette vérité de leur sang, et c'est cette assurance dernière de leur foi qui fait paraître davantage leurs ingratitudes, que l'on peut dire aller dans des excès qu'il est difficile de comprendre; car si l'on ne doute en aucune manière delà présence de Jésus sur nos autels, et si l'on croit fermement que Jésus est Dieu, comment peut-on commettre tant d'irrévérences devant sa divine majesté? Hélas ! quelles marques donnons-nous de notre foi ? où est l'intidèle qui pourrait se persuader que les catholiques croient certainement la présence de Dieu, les voyant si éloignés du respect qui lui est dû , ces postures si peu respectueuses qu'ils tiennent dans nos temples, ces égarements de vues, ces regards qu'ils arrêtent sur tout ce qui se présuite à leurs yeux, ces entretiens qu'ils y font, toutes ces paroles qu'ils y disent, ces immodesties de leurs gestes, ces vanités de

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leurs habits, ces honteuses nudités dans lus femmes, ces gens qui ne mettent qu'un genou eu terre ces personnes qui se couvrent, le très-saint sacrement même exposé, et qui s'occupent avec de chétives créatures, pendant que leur Créateur se manifeste à eux d'une manière si aimable, quoique voilé sous les espèces du sacrement; ces insolences des laquais, et qui arrivent le plus souvent lorsqu'ils gardent des places à leurs maîtres; ce peu de soin que les maîtres ont d'y apporter le remède ; ce peu de zèle que les personnes de toute sorte d'états font paraître pour empêcher toutes ces profanations; toutes ces choses peuvent -elles donner de justes témoignages de notre foi? Mais si après tout on persiste à soutenir qu'on ne laisse pas de croire, je demande donc avec quelle impudence peut-on traiter si indignement la présence d'un Dieu ? Oh 1 que les insensibilités et les ingratitudes des créatures sont excessives ! Si l'on se trouve devant quelque monarque, l'on pense assez à l'honneur qui lui est dû, et l'on ne s'en oublie pas ; il est très-assuré que si une personne sur laquelle l'on a quelque pouvoir y manquait, que l'on y donnerait bon ordre, qu'un domestique serait bientôt chassé et même châtié et battu, s'il avait manqué au respect que l'on doit à la majesté royale, et disons plus, à la moindre personne qui serait de qualité; Dieu seul est celui qui n'est point considéré, l'on passe fort légèrement sur les offenses qui se commettent contre sa divine bonté; ce n'est pas ce qui touche le plus au cœur; qu'un valet, une servante plaisent ou bien qu'ils soient utiles, cela l'emportera par-dessus la considération d'un Dieu qu'ils servent mal.O mon Dieu, ô mon Dieu, comment les hommes vous traitent-ils? 0 adorable Jésus, vous demeurez toujours bien caché dans l'état même de votre gloire ; mais, ô hommes, sachez que dans peu vous devez paraître devant son redoutable tribunal, et pour lors vous saurez ce que c'est que d'avoir affaire à un Dieu.

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