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LIV

et voilà qu'au lieu d'un, vous en avez un nombre innombrable toujours disposés à vous défendre. Non, poursuivait-il , je ne saurais penser aux saints anges que je n'en reçoive de la force. Le Psalmiste, après avoir dit que Dieu leur a donné ordre de nous garder dans toutes nos voies, assure qu'en conséquence nous marcherons sur l'aspic et sur le basilic, et que terrassés sous nos pieds le lion et le dragon ne pourront nous nuire.» — «11 faut donc, concluait le saint archidiacre, ou ne savoir plus raisonner, ou tomber d'accord que r.ien n'est plus juste que la dévotion aux saints anges. Il faut les aimer à quelque prix que ce soit. Aimables esprits, ma plus grande ambition sera toujours d'avoir le très-grand honneur de votre sainte amitié. Je vous aime, je veux vous aimer; faites que je vous aime encore davantage. Je n'ai rien qui m'intéresse plus que mon cœur; et ce cœur je vous le remets entre les mains, pour le présenter au pur amour et pour l'aimer comme vous l'aimez vousmêmes. Je n'ai rien de plus précieux que ma vie; et cette ue je la consacre à votre gloire, pour l'honneur de Dieu. Je n'ai rien de plus étendu que mes désirs :ah! ces désirs sont tout à vous. Je voudrais que toute la terre retentît de vos louanges : que partout il y eût des temples consacrés sous votre nom à la majesté divine, et des congrégations établies pour glorifier Dieu des grâces qu'il vous a accordées. »

Malgré la sublimité de cette dévotion, on y trouve quelque chose de si aisé, de si naturel, que le cœur le plus languissant en est touché. Quoi de plus uni, de plus familier que ce raisonnement du saint homme pour établir la dévotion aux anges gardiens? «Comment (ce sont ses termes, et on ne peut guère s'y tromper), comment être toujours en la présence d'un des princes du ciel, sans lui témoigner notre reconnaissance? N'en doutons point, c'est un ami très-Gdèle, très-constant, très-aimable, plein d'amitié. Ehl que n'agit-on donc avec lui comme avec un véritable ami? que ne prend-on quelque heure, quelque demi-heure pour lui parler cœur à cœur? que ne l'entretient-on sur la grande affaire du salut?» sur cette affaire où les meilleurs conseils ne sont jamais de trop.

Mais quelque vive que fût sa dévotion envers tous les chœurs des anges, un attrait supérieur le portait du côté des séraphins. Persuadé que leur cœur est le plus enflammé du saint amour; il s'adressait continuellement à eux pour obtenir quelque étincelle du feu qui les consume; il exposait son ?œur aux flèches dont ils percent les parfaits amants et les vrais serviteurs de Dieu ; il s'unissait à eux pour travailler, sous leurs auspices, à l'établissement et au progrès de la Joi d'amour. C'était là qu'allaient tous ses vœux : un prêtre en peut-il former de plus beaux? passent-ils même les forces du simple tidèle, aidé de la grâce et soutenu de l'esprit du christianisme? Non, sans doute;

et l'association, qui sous les auspices du grand archidiacre a formé dans tous les états tant de dévots à ces bienheureux esprits, en est une preuve complète. Il la commença h Evreux, où elle subsiste encore, et où, malgré la langueur des temps, elle porte tous les jours des fruits de grâce et de bénédiction.

§ XI. — Sa dévotion aux saints, et surtout à la sainte Famille

Si, en écrivant la vie d'un saint prêtre, j'avais en vue ces réformateurs prétendus qui, pour colorer leurs erreurs, nous en prêtent que nous détestons avec eux, qui, contre l'évidence de nos paroles et de nos sentiments, nous accusent de transporter à la créature l'honneur qui n'est dû qu'à Dieu, et qui traitent d'idolâtrie un culte que nous ne pourrions refuser aux amis de l'époux sans outrager et sans méconnaître l'étendue de ses dons, je commencerais par démontrer que ce culte religieux fut en usage dans les plus beaux jours de l'Eglise ; que l'Orient et l'Occident, quoique souvent divisés d'intérêts, se sont constamment réunis pour le venger; que les Origène, les Eusèbe, les Basile, les Chrysostome, les Ambroise, les Hilaire et une foule d'autres l'ont établi de concert; que les Jérôme et les Augustin ont attaqué et confondu ceux qui avec l'impie Vigilance ont osé y trouver à redire; et qu'un des quatre premiers conciles généraux en a supposé le dogme comme l'ancienne foi de l'Eglise, en demandant à l'illustre martyr saint Flavien, et sa protection, et le secours de ses prières : Flaviunus post mortem vivit, martyr orct pro nobis (56*).

Grâce à Dieu, aucun de ceux pour qui j'ai entrepris ce petit ouvrage ne contestera au grand archidiacre d'Evreux la légitimité du culte qu'il a rendu aux saints. 11 ne s'agit donc que de faire voir historiquement que, sans 1 outrer, il l'a porté aussi loin qu'il peut aller.

Charmé, pénétré de ces paroles du Roi- Prophète ( Psol. cxxxvin, 17 ) , qui disent tant de choses, et les disent d'une manière si concise : Seigneur, vous glorifiez vos amis avec une espèce de profusion : « Nimis honorati sunt amici tui, Deus ; » il les regardait comme les enfants de Dieu, comme les frères et les cohéritiers de Jésus- Christ comme les rois dont l'empire est affermi pour toute l'éternité ; comme des protecteurs puissants, qui du port où ils sont heureusement arrivés, tendent la main à d'infortunés voyageurs, qui sont toujours en danger de faire naufrage. Dans cette vue il célébrait leurs fêtes avec tous les sentiments de la plus vive et de la plus tendre religion. Il visitait avec beaucoup de vénération, dans ses voyages, leurs tombeaux si féconds en prodiges. Il honorait leurs précieuses reliques. Il défendait envers tous et contre tous leur honneur sacrilégement attaqué par le libertinage et par la sotte incrédulité. 11 gémissait de la longueur de son exil, parce

(•iO*) Concil. Chalccdon. sess. 1 1 , p. 697. Elit. Lab.

que son exil retardait l'heureux il espérait jouir de leur compagnie. 11 les priait avec ardeur. 11 les invoquait aveecontiance dans tous ses besoins. Surtout il les conjurait de lui obtenir la grâce de les imiter. « Glorieux saints, leur disait-il, ne permettez pas que votre pauvre serviteur écrive et parle si souvent de vous, sans marcher sur vos traces, ni qu'il fasse connaître les voies qui vous ont conduits à Dieu, sans vous y suivre. Considérez que la volonté divine est que je sois saint, puisque tous les Chrétiens y sont appelés : faites donc que pour l'honneur de cette divine volonté je devienne véritablement saint. »

Ce pieux désir que Boudon formait pour lui-même, il le formait pour les autres. 11 ne souhaitait rien plus, que de voir Dieu aussi glorifié dans ses saints, qu'il est admirable en eux. Il exhortait fortement les pasteurs à établir dans Jeurs églises une vraie et solide piété envers ces anciens pères de notre foi ; à bien régler les confrairies qui ont leur culte pour objet; a en retrancher les abus, que l'ignorance, la superstition, et plus encore le défaut de piété ont coutume d'y introduire. Pour lui, pendant plus de quarante ans, il a travaillé à bannir de leurs fêtes les prolanations qui les déshonoraient. 11 n'a épargné ni les danses, ni les foires, ni les pèlerinages mal concertés, au moyen desquels on ne sert Dieu, ni dans sa propre paroisse, qui est désertée, ni dans la paroisse voisine, où régnent le désordre, le tumulte et la confusion.

Quoiqu'il honorât tous les saints, il avait une dévotion particulière pour le saint Précurseur, pour saint Pierre, chef de toute l'Eglise ; pour saint Paul, le docteur des nations; pour saint Jean, l'évangéliste de la dilection ; pour saint Joachim et sainte Ance, saint Zacharie et sainte Elisabeth, dont les uns nous ont donné la Mère du Rédempteur, les autres celui qui devait être le prophète du Très-Haut, et préparer ses voies. Les saintes femmes qui ont eu l'avantage de suivre et de servir le Sauveur, saint Nicolas, évêque de Myre, à qui était dédiée la paroisse où il îogeait à Evreux, saint Ignace de Loyola, saint François Xavier, l'apôtre du- nouveau monde, saint François de Sales, saint Jean de la Croix, sainte Barbe et sainte Thérèse étaient encore les grands objets de sa dévotion. Il y joignait saint Taurin, premier évèque du diocèse, où la Providence l'avait lui-même appelé, et tous ceux qui ont eu le bonheur de marcher sur ses pas et d'imiter ses vertus. Mais il avait un certain fonds de tendresse pour ceux qui, comme les Antoine, les Onufre, les Pacôme, les Gaétan, et un nombre d'autres semblables, se sont abandonnés sans mesure et sans réserve à la divine Providence. C'est que ce parfait et généreux abandon fut toujours son principal attrait, et le caractère de sa grâce.

Tant de saints, si religieusement et si continuellement honorés, n'épuisaient pas

VIE DE BOUDON. -• L1V. III. moment où

le riche trésor de dévotion, que la divine miséricorde avait mis en lui. Il semblait so surpasser lui-même, lorsqu'il s'agissait de glorifier la sainte famille du Verbe- incarné. Sa foi y trouvait et des grandeurs et des exemples, qu'un cœur de glace n'y découvrira jamais. 11 la regardait comme le parfait modèle des vrais tidèles et de toutes les maisons chrétiennes. « Celte famille sainte, disait-il, n'avait que Dieu seul pour tout bien. Elle vivait dans l'obscurité, dans les soulfrances, peut-être dans le mépris, et très-sûrement dans la pauvreté. L'adorable Trinité lui tenait lieu de tout, et elle se perdait heureusement dans son amour et dans sa contemplation. Mais que de grâces coulaient de là dans les cœurs de Marie et de Joseph l »

A mesure que le saint homme approfondissait les faveurs que Dieu répandait à flots sur ces deux grandes âmes, il entrait comme la reine de Saba, et à plus juste titre qu'elle, dans ce trouble paisible, où l'esprit et les sens sont comme interdits. « O aimable Sauveur, disait-il au saint Enfant Jésus, ô Dieu si divinement caché à Nazareth, je veux le reste de mes jours, et, si vous me faites miséricorde, pendant toute l'éternité, honorer, bénir, louer votre vie cachée. Et comment ne serait-elle pas l'objet de mon admiration, elle qui étonne, qui ravit les saints pour jamais ? »

Ce que nous l'avons vu dans les articles précédents penser du Fils et de la Mère, il le pensait à proportion de saint Joseph, père nourricier de l'un, époux de l'autre-, tendre et respectueux gardien de tous les deux. Il en parlait avec une douce émotion, qui répandait la joie sur son visage. Il solennisait sa fête avec la plus singulière piété. A l'exemple du célèbre Gerson, il prêchait volontiers ses privilèges et sa gloire. Il tarissait moins sur ses louanges, que l'Egypte entière sur celles de l'ancien Joseph. 11 disait qu'après la glorieuse Vierge, il a sans contredit été le plus éclairé de tous les saints; qu'au seul nom de père de Jésus et d'époux de Marie, il n'y a sur la terre ni titres, ni qualités qui ne doivent s'évanouir; et que comme l'a remarqué un ancien Père, il tient dans le ciel le premier rang après l'Homme-Dieu et sa sainte Mère, comme dans l'Evangile il tient le premier rang après l'un et l'autre. De ces principes il inférait que le pouvoir de ce grand saint passe les bornes de notre faible conception ; que sa charité est plus étendue que nos besoins; et qu'ainsi heureux sont ceux qui ont recours à sa protection, et qui ne se lassent point de l'invoquer. Pour lui il l'invoquait assidûment : mais jamais avec plus de ferveur, et en même temps avec plus de succès, que lorsqu'il avait à traiter des personnes vexées du démon. C'est que l'orgueil qui fait le caractère de ce prince des superbes, ne peut être mieux confondu que par la vraie, la parfaite humilité : et quelle [dus prodigieuse humilité que celle d'un saint, qui maître en quelque sorte du Maître du

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monde, n'a vu dans son élévation que des motifs de silence, de retraite, d'anéantissement!

§ XII. — Son amour pour le prochain.

11 y a, disait notre vénérable prêtre, bien de la différence entre l'amour chrétien et l'amour naturel. L'amour naturel a pour objet la créature : l'amour chrétien a Dieu même pour fin. C'est lui qu'il regarde en toutes choses : ainsi il ne voit son prochain, que comme l'image de Dieu, que comme une partie du corps mystique de Jésus-Christ que comme tout couvert du sang de ce divin Sauveur. C'est pourquoi dans les liaisons qu'il contracte, il ne consulte ni le sang, ni la chair, ni la naissance, ni les charges. C'est Dieu seul qui est sa raison d'agir, et c'est pour cela qu'il aime tout le monde. Grossièreté, mauvaises façons, manières rebutantes, rien ne l'arrête. Il chérit jusqu'à ses ennemis les plus déclarés. Aussi ce vrai, ce solide amour est-il un des plus beaux fruits de la croix : puisque c'est d'un Dieu mourant sur le Calvaire pour le salut de tous les hommes, que nous apprenons comme tous les hommes méritent d'être aimés.

Ce fut sur ces grands, sur ces divins principes que Boudon aima son prochain. Sa charité s'étendit à tous les genres de besoin qu'on peut imaginer. L'âme et le corps furent également de sa compétence, et jamais il ne travailla pour l'un ou pour l'autre, que dans la vue de plaire à Dieu, et de procurer sa gloire.

Et d'abord, il serait difficile de pousser plus loin qu'il n'a fait, l'amour et la tendresse pour ses ennemis. Peu de personnes en ont eu d'aussi violents, d'aussi acharnés à leur perte : peu de personnes, s'il s'en est trouvé quelques-unes, ont été plus attentives à ménager la réputation de ces cruels persécuteurs, à leur rendre le bien pour le mal dans toutes les occasions, à faire valoir ce qu'ils pouvaient avoir d'ailleurs de bonnes qualités, à demander à Dieu par de ferventes prières qu'il voulût bien leur pardonner, à les recevoir comme de tendres et solides amis, lorsque la grâce leur ouvrait les yeux et que dépris de leurs injustes préventions, ils revenaient à lui ou souffraient qu'il vînt à eux. « Je suis témoin oculaire, » dit un célèbre curé de Rouen, qui fut l'un des enfants spirituels de notre saint archidiacre, «je suis témoin que deux personnes, que je ne veux point nommer, lui seront après Dieu, éternellement-redevables du bonheur, dont je crois qu'ils jouissent dans la gloire. Tous deux lui devaient leur conversion; tous deux néanmoins se déclarèrent contre lui, et par là donnèrent occasion à la cruelle guerre que ses ennemis lui suscitèrent. Cependant dès qu'ils voulurent rentrer sous sa conduite, il les reçut comme d'anciens et de iidèlos amis; et il eut enfin la consolation de les voir mourir de la mort des vrais pénitents. Le dernier lui ayant recommandé sa îî I le» qui était veuve et chargée d'enfants, le

serviteur de Dieu lui promit qu'il en aurait soin. Il le fit, mais il le fit avec cette activité que les amis n'ont pas toujours pour leurs amis les plus tendres, les plus constamment éprouvés.»

Ces exemples, quelque touchants qu'ils soient, ne sont ni les seuls, ni les plus forts par où le grand archidiacre ait fait connaître qu'il n'y avait ni injures, ni mauvais traitements qui pussent altérer sa charité. Pour s'en convaincre, à n'en pouvoir douter, il suffirait de jeter un coup d'oeil, et sur sa grande persécution, et sur la manière dont il se comporta envers ceux qui en furent les auteurs. Mais ce détail odieux nous a déjà tant coûté, et en relevant la vertu de Boudon, il répand une ombre si fâcheuse sur la vertu de quelques autres, qu'il vaut mieux n'y pas revenir, que de mettre à profit les conséquences qu'on pourrait en tirer.

Si le saint homme ne mit point de bornes à la charité qu'il eut pour ses ennemis, il n'en mit point à celle qu'il eut pour les plus grands pécheurs. A l'exemple de son maître, le publicain le plus inflexible, le pécheur le plus endurci fut l'objet de son plus vif et de son plus tendre empressement. Le soin de ces hommes presque désespérés, dont l'insensibilité est si propre à rebuter une patience commune ; ce soin, qui souvent bien loin de donner des fruits, ne donne pas même des espérances, était, pour parler avec l'Ecriture, son partage le plus doux, et sa nourriture la plus délicieuse. 11 les traitait avec des ménagements qu'on ne peut définir. Il disait que ce zèle amer, qui est l'unique talent de bien des confesseurs, cause plutôt la perte des âmes que leur conversion ; qu'un directeur qui ne connaît que la dureté, pourrait bien répondre au jugement de Dieu du sang de ses frères ; et que les succès de saint François sont une preuve que rieu n'est impossible à la douceur. 11 fallait que l'archidiacre passât universellement pour en avoir beaucoup, puisque nous avons vu ailleurs le plus dangereux de ses ennemis se jeter après une faute énorme, entre ses bras avec la plus parfaite confiance.

Mais rien, ce semble, n'égala la compassion qu'il eut pour les âmes qui marchaient dans le dur sentier des peines et des tentations. Les vingt, les trente lieues ne lui coûtaient rien, quand il s'agissait de rendre le calme à un cœur que la main de Dieu avait consterné. Boudon, en ce point comme en bien d'autres, se réglait sur l'exemple du saint évêque de Genève qui, dès le commencement de son pontificat, exhorta par une lettre circulaire les curés de son diocèse à lui envoyer tout ce qu'il y aurait de plus misérable et de plus incurable dans leurs paroisses. La charité de notre vertueux prêtre était si connue à cet égard, qu'on s'adressait à lui de tous les côtés du royaume, comme au puissant ministre de celui qui guérissait les langueurs et qui consolait les affligés. H recevait chaque jour une si étonnante quantité de lettres, que ses amis no pouvaient concevoir où il prenait de quoi eu

paver le port ; et ce fut à un d eux, demandait comment il pouvait se tirer d'affaire, qu'il fil cette réponse si digne de lui : « La Providence est dans mon magasin. J'y trouve tous les secours dont j'ai besoin, elle ne m'a jamais manqué. »

Mais ce n'était pas seulement par lettres qu'on le consultait. On a vu arriver à Evreux, et qui plus est, y arriver de pays fort éloignés, beaucoup'de personnes qui venaient chercher dans ses lumières et dans son expérience des ressources qu'ils n'avaient pu trouver ailleurs. Mais ce qui t'ait mieux connaître le don de Dieu qui était en lui, c'est que de tant de malades spirituels de tout état et de toute espèce, on n'en a pas vu un seul, qui ne s'en soit retourné aussi net, aussi paisible que Naaman au sortir des eaux du Jourdain. C'était sa grâce ; il l'avait méritée et presque exercée dès sa plus tendre jeunesse. La fidélité avec laquelle il y répondit, en augmenta la mesure, et peu de personnes en ont fait un usage plus sûr et plus continuel.

Un prêtre à qui plusieurs confessions générales n'avaient point rendu la paix, se persuada que s'il en faisait encore une au grand archidiacre, il trouverait enfin le repos, qu'il avait jusque-là si inutilement cherché. Boudon l'entendit avec patience autant de temps qu'il le fallait pour bien juger de son état; mais dès qu'il eut vu qu'il n'y avait chez lui que du scrupule, il ne voulut plus l'écouter. La fermeté du directeur força enfin l'obéissance du pénitent, et la docilité de celui-ci lui rendit une parfaite tranquillité.

Comme il ne se rebutait point, lorsque Dieu ne bénissait pas ses premiers travaux, il ne pouvait souffrir que ceux qui exerçaient le même ministère que lui, perdissent patience quand ils ne réussissaient pas. Un confesseur lui ayant dit un jour qu'il était accablé d'une foule de gens très-incommodes, et qui ne profitaient guère de ses soins, cet homme tout de feu, lorsqu'il était question du retour de la brebis égarée, lui répondit : « C'est dans l'union et dans le cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, mon cher Monsieur, c'est dans ses entrailles et dans sa charité infinie que nous devons prendre le zèle et la force dont nous avons besoin pour secourir les âmes que sa Providence a mises sous notre conduite. Souvenez-vous que notre bon Sauveur nous a commandé d'aimer notre prochain comme il l'a aimé. Ce principe nous mène bien loin. Ne vous regardez pas vous-même dans votre emploi. Arrêtez seulement votre vue sur le Fils de Dieu. 11 vous donnera sa grâce, et sa grâce est plus forte que toutes vos peines et que tous les démons. Souvenez-vous, disait-il à un autre, que ce n'est que par une trèsgrande grâce, que vous avez été appelé au secours des âmes peinées. Agissez-en à leur égard avec beaucoup de charité. Surmontez par amour toutes les répugnances que la nature peut avoir. Ne vous rebutez jamais, et attendez avec une grande patience les ef-

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qui lui fets de la bonté de Dieu sur elles. Nous n'a

vous pas encore donné notre vie pour nos frères, comme Jésus-Christ notre modèle, Nous ne sommes pas morts comme lui pour les pécheurs sur une croix dans une abime de douleur. Ne vous étonnez donc pas des difficultés qui vous arrivent à l'égard des âmes que Dieu vous adresse... Le soin que l'on en prend, glorifie plus son adorable majesté, que le soin de plusieurs autres, vous découragez jamais du peu de fruit qu'elles semblent faire sous votre conduite. parce que c'est le travail qu'on vous demande et non le fruit du travail, » etc.

Sans faire l'apologie de celte expérience brute, qui ne consiste qu'à avoir entendu des misères de tout genre, et qui rassure mal à propos bien des gens; comme si un médecin était habile, précisément parce qu'il a vu bien des malades : Iioudon disait sans hésiter, que les directeurs qui n'ont que de la science, sans avoir l'expérience des voies du ciel, peuvent beaucoup nuire aux âmes, et surtout à celles que Dieu conduit par des peines. intérieures, par des sentiers qui sortent de l'ordre commun. 11 voulait que pour les bien conduire, on eût la science du cœur. Or, poursuivait-il, cette dernière sorte de science, on ne la tire sûrement, ni des réponses, ni des aveux de ceux qui sont dan-. les états dont nous parlons, parce qu'ils s'imaginent souvent faire ce qu'ils ne font pas en ctfet. 11 faut donc pour ne pas faire de faux pas, recourir à l'étude des livres qui traitent des voies intérieures, mais beaucoup plus à. l'oraison, et à de vives et fréquentes communications avec Dieu.

Ceux qui vivent encore sur la terre n'étaient pas le seul objet de sa charité. Il rétendait aux tidèles qui se sont endormidans le Seigneur, sans avoir entièrement satisfait à sa justice. Ces hommes, que nous semblions aimer avec tendresse pendant qu'ils étaient au milieu de nous, et que nous oublions avec une si étonnante facilité, dès qu'une fois le voile de la mort les a dérobés à nos yeux, ces hommes, qui ne souffrent peut-être que parce qu'ils nous ont connus^ fournissaient au grand archidiacre une source presque continuelle de réflexions; et ces réflexions ne pouvaient manquer de produire, dans un cœur comme le sien, la compassion et les plus ardents désirs d'accélérer le repos après lequel ils soupirent sans interruption. Mais il ne se contentait pas d'y travailler par ses prières, par l'oblation fréquente de la victime qui expie les péchés du monde, par les aumônes répétées : il y exhortait encore puissamment, et surtout ceux qui, devant moins à la justice de Dieu pour eux-mêmes, étaient plus en étal d'obtenir miséricorde pour les autres. I! était persuadé qu'il y a des âmes qui souffrent et beaucoup et longtemps pour des fautes trèslégères, parce que Dieu, qui est la pureté essentielle, ne juge pas des choses comme en jugent les hommes , et qu'à son redoutable tribunal on réprouve souvent, comme du bois et de la paille, des actions qui sur

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la terre avaient été prises pour de l'or affiné et des pierres précieuses. II assurait, à ce propos, qu'il y avait plus de soixante ans qu'il priait pour de certaines personnes, qui avaient vécu dans une grande réputation de sainteté, et que tant que Dieu lui conserverail la vie, il s'efforcerait de diminuer leurs souffrances. Un homme si précautionné, si sage, aurait-il parlé d'un ton aussi décisif, si une lumière supérieure ne l'eût éclairé.

Son ardeur à soulager les besoins spirituels ne prit point sur l'activité qu'un prêtre doit avoir pour soulager les besoins corporels de la pauvreté et de l'indigence. Il rendit aux membres affligés de Jésus-Christ tous les services qu'il put leur rendre, et souvent il fit plus qu'il ne pouvait faire; il les fortifiait dans leurs peines par des discours enflammés qui en adoucissaient l'amertume; il se dépouillait en leur faveur, je ne dis pas de son superflu, il n'en eut jamais, mais de son plus indispensable nécessaire. Pour justifier ses pieux excès à leur égard, il disait qu'ils méritaient mieux que lui ce dont il se privait en leur faveur; il joignait l'humilité, le respect, et surtout l'instruction aux aumônes qu'il leur prodiguait; il payait les loyers, et quelquefois la dépense entière de plusieurs personnes , dont la condition ne pouvait s'allier avec le travail, et moins encore avec la mendicité. En un mot, il n'avait rien qui ne fût aux pauvres, et s'il n'eût été de ces justes à qui la Providence s'est spécialement engagée, il eût été bientôt plus à plaindre que ceux dont il soulageait la misère.

| XIII. — Sa reconnaissance.

11 est peu de vices aussi détestés dans le monde que celui de l'ingratitude ; cependant l'ingratitude n'est rien moins qu'un vice sans exemple. De l'homme à Dieu, elle est si commune, que l'Ecriture sainte la reproche plus de mille fois au peuple chéri; de l'homme à Dieu elle est si ordinaire, qu'elle a passé en proverbe dans le monde, et qu'on y regarde presque comme une maxime que les bienfaits ne servent qu'à faire des ingrats.

La vraie piété écarte ces horreurs, ja religion les déteste. Boudon, qui fit un honneur infini à l'un et à l'autre, fut toujours extrêmement éloigné d'un défaut aussi capital ; il ne laissa tomber à terre aucun des bons offices qui lui furent rendus. Grands et petits, tous furent l'objet de sa très-humble reconnaissance : il y fut sensible devant les hommes, il y fut encore plus sensible devant Dieu.

M. de Novion, évoque d'Evreux, prélat qui, à la noblesse des sentiments, joignait une charité compatissante, lui ayant donné ordre de manger tous les jours à sa table, lorsque ses affaires ne l'appelleraient pas ailleurs, l'archidiacre en fut si touché, qu'il regardait comme un devoir indispensable celui de publier partout et la faveur qu'un nrince de l'Eglise voulait bien lui faire, et !a reconnaissance qu'il en avait. Il invitait

ses amis à en rendre grâces à Dieu ; il ne pouvait finir, quand une fois il avait entamé l'éloge de cet aimable bienfaiteur. Il Jouait surtout son inébranlable fermeté à soutenir les intérêts de l'Eglise, son respect pour le Saint-Siège , son opposition aux profanes nouveautés, et celte résidence inflexible qui le liait si constamment à son diocèse, qu'il n'en sortit jamais que pour des raisons indispensables.

On peut dire, au reste, que la gratitude de l'archidiacre était un payement de celle de l'évêque. M. de Novion avouait hautement que le bon ordre de son clergé, et la réformation de son peuple était le fruit des travaux de notre saint prêtre. Pour ce qui est de cet amas d'infamies qu'on avait débitées sur son compte, nous avons dit ailleurs que le judicieux prélat le regarda toujours comme l'odieuse production de l'erreur, de la jalousie et de l'imposture.

Mais il ne fallait pas être dans les premiers rangs de l'Eglise et de l'Etat, pour s'acquérir un droit certain sur le cœur et sur la reconnaissance de l'homme de Dieu; il avait de ce côté-là des fonds aussi étendus qu'ils étaient inépuisables. Comme il ne voyait les bienfaits qu'au travers de sa prétendue indignité, il les trouvait toujours plus grands qu'ils n'étaient en eux-mêmes, et assez souvent il regardait comme un vrai service ce qu'un autre, sans se tromper, aurait pris pour une action onéreuse ou intéressée. On faisait une commission pour lui, il donnait d'un air gai et content tout ce qu'on lui demandait, et il se trouvait encore heureux de trouver des personnes qui voulussent bien lui vendre leurs pas et leur temps. On lui envoyait par méprise une chose pour une autre, il renvoyait la marchandise et l'argent, et se fournissait ailleurs de ce dont il avait besoin. C'est qu'il avait pour luimême un mépris si surprenant, qu'il se croyait heureux de trouver des gens aui voulussent bien avoir affaire à lui.

Ce qu'il y avait de singulier dans sa reconnaissance, c'est que la suite des années ou la distance des lieux ne l'affaiblissaient point : il eût plutôt oublié son nom, qu'il n'eut oublié un service qu'on lui avait rendu. Il apprit que la supérieure du Reluge à Nancy était malade : il se souvint à l'instant de la charité qu'elle avait autrefois exercée envers lui dans une semblable conjoncture. Quoiqu'il fût accablé d'occupations, connue il le dit lui-même, il ne différa pas à lui témoigner combien il prenait de part en Notre-Seigneur à sa triste situation ; et sa lettre prouve, d'une manière bien touchante, que chez lui la gratitude se déclarait parles œuvres, et surtout par celles à qui la piété ne peut refuser la préférence : mortifications, prières, sacrifices, démarches extérieures, rien ne lui coûtait, lorsqu'il était question de reconnaître un ancien service.

Un homme si sensible aux moindres bienfaits qu'il recevait de la part d'un autre homme, ne pouvait manquer d'être extrêmement attentif à ceux qu'il recevait de

la main de Dieu, ou plutôt de regarder Dieu comme le principe de tout le bien que les hommes pouvaient lui faire. Aussi, et nous n'avons presque vu autre chose dans tout le cours de son histoire, la divine Providence fut-elle le sujet perpétuel de ses louanges et de ses cantiques. Quelque rude qu'ait été le chemin par où elle a jugé à propos de le faire marcher pendant presque toute sa vie, il ne vit jamais en elle que la plus douce, la plus tendre, la plus aimable de toutes les mères. Il ne la chérissait pas moins, lorsqu'à coups redoublés elle le conduisait jusqu'aux portes de la mort, que lorsqu'elle l'en faisait sortir tout glorieux, pour chanter avec la fille de Sion sa grandeur et sa magnificence.

Rien ne l'eût plus consolé, que de voir naître de son temps un peuple de saints destiné à la bénir nuit et jour. Dans cette vue il associa plusieurs familles des plus chrétiennes qui fussent à Evreux, et leur ayant prescrit des exercices de piété, relatifs à la fin qu'il se proposait, il les dévoua en quelque sorte à l'honneur de la Providence. Il les rassemblait de temps en temps, et à l'aide du talent qu'il eut toujours de manier les esprits et de remuer les cœurs, il les portait efficacement à glorifier l'œil bienfaisant qui veille sur les créatures, et à lui rendre de continuelles actions de grâces pour les biens dont il ne cesse pas de les combler.

Pour lui, quoiqu'il eût été difficile de trouver sa reconnaissance en défaut, il lui donnait chaque semaine un jour pour se livrera ses plus doux transports. Ce jour, qui ordinairement était le mardi, commençait en quelque sorte dès la veille par un jeûne rigoureux. Boudon dès le matin se "prosternait en terre pour adorer la Providence. Il la remerciait humblement de toutes les faveurs qu'il en avait reçues pendant toute sa vie. Il lui offrait en actions de grâces les mérites du Sauveur, la pureté de la reine des vierges, et toutes les bonnes œuvres des saints. Il faisait quelques libéralités aux pauvres, pour honorer les profusions de ce soleil bienfaisant, qui répand sa lumière sur les méchants et sur les bons. Il lisait le sixième chapitre de l'Evangile selon saint Matthieu, où la vaine sollicitude des besoins de la vie est réprimée, et où un ample nécessaire est assuré à ceux qui avant toutes choses chercheront le royaume de Dieu et sa justice. Notre vertueux prêtre avouait que cette pratique de piété et de reconnaissance avait été pour son cœur une source de grâces et de miséricordes.

Mais ce qui donne un nouveau prix à sa gratitude, c'est qu'elle metteit au même niveau les maux et les biens ; ou, si l'on veut, c'est qu'elle regardait comme de vrais biens ce qu'un Chrétien faible regarde comme de vrais maux. Sa vie nous en a fourni cent preuves différentes : la matière est si intéressante, si nouvelle pour bien des gens, que nous y en joindrons encore une. Elle est tirée d'une lettre qu'il écrivit à une personne de confiance sur la fin de ses jours ;

c'est-à-dire, dans un temps où nuit et jour il était en proie aux plus cuisantes douleurs. « Adorons, disait-il, la divine Providence, aimons-la et glorifions-la en toutes choses, de quelque manière qu'il lui plaise d'en disposer. Mes incommodités continuenttoujours, dieu merci, et je vous écris actuellement dans l'exercice des douleurs de ma descente, et qui ne me donnent pas un moment de trêve. Mais après tout, jamais nous ne sommes mieux, que quand nous sommes mal dans l'ordre de Dieu, et ce mal est un bien plus grand que tous les biens du monde... Aidez-moi à magnifier Dieu de ce qu'il veut bien me donner quelque part au calice du Sauveur. »

Ce qu'il y a de plus beau dans ses pieux sentiments^ c'est qu'ils n'étaient le fruit ni de l'étude, ni de la contention. Ils coulaient de source, et l'occasion la moins prévue les faisait éclater. Il y parut un jour, que Boudon ne pouvant se tirer d'un chemin absolument rompu, entra dans le champ voisin pour continuer sa route ; car un particulier, homme brutal et nerveux, l'ayant maltraité et de coups et de paroles : « Frappez, mon ami, » lui dit notre vertueux prêtre, « frappez, je l'ai bien mérité. » Mais ce prétendu ami, qui s'aperçut enfin que c'était le grand archidiacre d'Evreux, qu'il avait si indignement outragé, ayant voulu lui demander pardon, l'homme de Dieu se mit à l'excuser, et qui plus est, à le remercier avec beaud'atfection; et, pour preuve de sa reconnaissance, il le reçut très-volontiers au nombre de ses pénitents. C'est ainsi que Boudon, vis-à-vis du prochain, accomplissait toute justice, et quelque chose de plus. Le peu de réflexions que nous allons faire sur sa douceur, ne nous permettra pas d'en douter.

§ XIV. — Sa douceur

Quoiqu'il soit fâcheux d'être réduit à faire des apologies, dans le temps surtout qu'on a droit de ne donner que des louanges ; cependant comme la mauvaise foi a vivement décrié notre archidiacre du côté de la douceur, il ne sera pas hors de propos d'examiner les plaintes qu'on a faites contre lui. On a donc dit qu'il était fougueux, vindicatif, ennemi déclaré des ecclésiastiques qui n'avaient pas le bonheur de lui plaire. Reprenons ces griefs; ils vont fondre comme la glace quand elle est exposée aux ardeurs du soleil.

Il est vrai qu'il n'a vou,u avoir ni paix, ni trêve avec certains ennemis de l'Eglise, dont nous avons parlé ; mais outre qu'après la sanglante manière dont ils l'ont traité, il leur convient assez mal de lui intenter procès, fallait-il donc que, pour mériter leur bienveillance, il se mit servilement au nombre de leurs admirateurs, et qu'il les laissât disposer à leur gré de l'héritage que le Père de famille avait confié à ses soins. N était-il pas à titre d'archidiacre, et pendant un temps assez considérable, à titre de premier grand vicaire, un de ceux à qui Dieu

dit dans l'Ecriture : « Fils ae l'homme, si, faute d'avoir été averti, mon peuple périt par le glaive, c'est à vous que je demanderai compte de sa vie, et son sang vous sera imputé. » Et qui jamais fut plus doux et plus humble, que celui qui a voulu qu'on apprît de lui à être l'un et l'autre ? Cependant avec quelle force n'a-t-il pas brisé le masque trompeur sous lequel se cachaient les pharisiens, et fait toucher au doigt, qu'avec toute leur réforme imaginaire ils n'étaient que des loups couverts d'une peau de brebis.

Il est vrai encore que Boudon s'éleva en chaire contre tous les genres de désordres, qui régnaient de son temps. Mais lui arrivat-il jamais de distiller sur le vice ces couleurs de détail, qui caractérisent le vicieux. On a vu pendant plusieurs années un peuple nombreux sortir de ses sermons le cœur humilié et les yeux baignés de larmes : viton jamais un seul homme en sortir scandalisé, et se plaindre que l'orateur l'eût eu en vue ? On ne disputera pas l'esprit de douceur à l'Apôtre des gentils, lui qui eût voulu être anathème pour ses frères : et qui sut mieux que lui confondre , anéantir toute hauteur qui osait s'élever contre Dieu, reprocher à des peuples entiers leurs folies et leur chute, et cela dans des lettres qui devaient toujours subsister ; et enfin menacer des dernières peines ceux qui n'obéiraient pas aux lois de l'Evangile ?

Mais il ne nous convient pas de rester si longtemps sur la défensive; et en supposant que la douceur d'un Chrétien consiste à rj 'avoir aucun ressentiment contre ses ennemis, à oublier les injures qu'on a reçues d'eux, à ne leur jamais rendre le mal pour le mal, à les traiter en toute occasion comme l'on traite de bons et tendres amis, il nous sera aisé de faire voir que notre archidiacre malgré le feu du tempérament, malgré l'ardeur du zèle que la grâce y avait ajouté, fut un homme plein de douceur et de modération.

« Non, » dit un homme bien instruit, et d'après lequel nous allons parler, « personne n'a plus fidèlement que lui pratiqué le précepte évangélique d'une douce et sincère charité. A-t-il jamais demandé en justice aucune réparation d'honneur pour tant de calomnies inventées contre lui ? A-t-il porté ses plaintes aux premiers supérieurs de ce religieux téméraire, qui fut publiquement un de ses plus cruels ennemis? A-t-ii du moins fait paraître quelque froid contre l'ordre en général, ou contre quelques-uns de ses membres en particulier? Disons plus: a-t-il depuis cette funeste époque laissé passer une occasion d'en dire du bien? Un homme se soulève contre lui avec le dernier éclat: l'a-t-il jamais regardé d'un œil qui marquât l'indignation ou le mécontentement? Ne l'a-t-il pas visité, chéri, honoré, comme on fait d'un ancien ami. »

Il connaissait par nom et par surnom la plupart de ceux qui le dégradaient dans /esprit de scd évoque L'a t on \u une

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fois dans la vie, je ne dis pas s'emporter, je dis murmurer contre eux? Des amis, ou moins patients qu'il n'était , ou qui no croyaient pas qu'en pareil cas la patience fût de saison, veulent le venger, et en sa personne les intérêts de la vertu opprimée : loin de se prêter à ce genre de justice, il se jette à son ordinaire, sur les ordres de la Providence ; il veut qu'on la laisse faire, et forcé, comme saint Paul, à découvrir ce qu'il pense, il déclare que les croix les plus humiliantes font sa consolation et sa gloire.

Comme l'hypocrisie se décèle dans les coups imprévus; la solide vertu s'y annonce de manière à forcer les suffrages. Peu de temps avant que Boudon fût interdit, un homme de considération vint le trouver au tribunal et après lui avoir dit qu'il choisissait ce lieu pour lui décharger son cœur, il vomit contre lui un torrent d'injures; et finit par lui dire qu'il était étrange qu'un homme aussi scandaleux fût à la tête du clergé. Le serviteur do Dieu l'écoula avec une parfaite tranquillité; et après l'avoir remercié de sa bonne volonté et de ses remontrances , il sortit du confessionnal sans trouble et sans émotion.

Un homme, qui avait poussé l'excès jusqu'à dire publiquement que l'archidiacre était un impie et un athée, eut quelque temps après honte de ses emportements. Pressé par les remords de sa conscience, il vient trouver le serviteur de Dieu, et le prie d'entendre sa confession. Le saint prêtre y consent sans délibérer. Il l'écoute, parce que son ministère l'exigeait; mais il lui épargne l'humiliation des excuses, parce que sa charité et sa douceur ne pouvaient s'en accommoder. Gagné, confondu par un accueil si gracieux, le pénitent s'en retourne plein de tendresse et de reconnaissance pour son nouveau directeur. Il publie partout ses vertus, et surtout cette aimable affabilité, qu'il avait si sensiblement éprouvée. Si, lorsqu'il s'agit des vertus de M. Boudon, on ne croit pas ses amis, au moins faudrait-il en croire ses ennemis.

Mais ce fut principalement dans la compassion qu'il eut pour les personnes affligées que sa douceur se manifesta. On sent qu'outre ses devoirs de chrétien, de prêtre et d'archidiacre , qui faisaient sa première occupation, il était accablé d'affaires. Lettres, consultations, réponses, ouvrages de piété, tout cela, quelque facilité qu'on ait d'ailleurs , demande du temps; et un homme de cabinet, qui en connaît le prix, ne le prodigue pas volontiers. Avec cela Boudon était le refuge ordinaire de tous ceux qui souffraient. Il semblait qu'il eût écrit sur la porte de sa maison , si l'on peut ainsi nommer son pauvre réduit : « Venez à moi vous tous qui êtes dans la peine, et je tâcherai de vous consoler. » On l'a vu trèssouvent entendre le récit des peines que

souffraient dans leur domestique des gens dû plus bas étage. 11 écoutait tout avec plus de paix, plus de patience, qu'un pige qui va prononcer. 11 entrait dans les intérêts des parties belligérantes, autant qu'il le fallait pour les faire entrer elles-mêmes dans ses sentiments Lorsqu'il avait adouci et disposé les esprits, il leur faisait concevoir qu'il n'y a point d'état sur la terre, qui n'ait ses amertumes; que les croix sont la voie par où l'on arrive plus sûrement à Dieu; qu'il ne s'agit ni de les choisir, puisque c'est Dieu qui les distribue; ni de n'en point avoir, puisqu'il y en a jusque sur le trône des rois; que tout se réduit donc à en faire un bon et saint usage; que le meilleur, le plus consolant, est de les unir à la croix de notre divin Sauveur; et que quand on entre bien dans l'esprit de l'Homme-Dieu, on ne se trouve jamais plus heureux, que lorsqu'on est moins ménagé. Ces paroles prononcées avec tous les charmes de la douceur, assaisonnées de l'onction du Saint-Esprit, soutenues du grand exemple d'un homme, qui avait été rassasié d'humiliations et d'opprobres, touchaient beaucoup ces pauvres gens ; ils s'en retournaient plus tranquilles , qu'ils n'étaient venus agités.

Ce qui donnait un nouveau prix à la douceur du grand archidiacre, c'est que son tempérament tout de feu ne l'y portait pas naturellement. Mais la grâce bien secondée l'avait heureusement réformé. L'exemple de David , si paisible pendant l'affreuse persécution que lui suscita Saùl son beau-père, lui revenait souvent à l'esprit dans ses peines les plus cuisantes. Mais l'exemple du Fils de Dieu, qui jusqu'au dernier soupir fit des vœux pour ses plus implacables ennemis, ie toucha si puissamment et de si bonne heure, qu'au premier abord on croyait entendre sortir de sa bouche ces paroles de l'apôtre : Soyez mes imitateurs, comme je le suis de Jésus-Christ. Figurez-vous un homme, qui ne s'aperçoit, ni de l'humeur, ni des bizarreries du 'prochain ; qui reçoit une dureté, comme un autre reçoit un témoignage d'affection ; qui dans tous les temps, et dans les plus cruelles positions a un visage toujours serein, toujours affable ; un homme dont le langage honnête, simple, plein d'onction et d'agrément, charme si bien, qu'on s'arrachait, plutôt qu'on ne sortait de sa compagnie; un homme enfin dont la conversation était comme nous le prescrit saint Paul, assaisonnée du sel de la prudence, charitable, vraie, pieuse, pleine d'intérêt: à tout cela joignez un ton de voix agréable, un ris modeste et toujours sans éclat, des yeux respectueusement baissés, un discours naturel et sans affectation, beaucoup d'attention à ne se point faire valoir, plus d'attention encore à faire valoir les autres, toujours prêt à les entendre, jamais à les interromore, à moins que

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