PART. II
Dieu seul ne suffise à l'âme, il en marque en quelque manière la faiblesse, et le défaut de connaissance, de louange et d'amour. Pour cela je vous prie de considérer que quelques bonnes œuvres que fasse une personne, si elle ne se contente pas de Dieu seul, elle ne le glorifie pas parfaitement, ne se contentant pas d'un être infini, Dieu qui se suffit à soi-même,nesuflira.-l-il pasa l'homme? Est-ce bien le connaître? est-ce bien lu louer ? et par suite est-ce bien le gloritier que de ne pas se contenter de lui seul ? N'estil pas vrai que le cœur de cette personne qui fait tant de grandes choses, n'étant pas entièrement vide du mélange de la créature, n'est pas parfaitement assujetti à l'empire de son souverain ? Jésus y vit par sa grâce, il y opère de grandes choses par sa vertu, mais n'y règne pas absolument, puisque tout ce qui lui déplaît n'en est pas sorti; ainsi il n'y fait pas tout ce qu'il veut, sa divine volonté n'y est pas entièrement accomplie.
Mais il règne en souverain dans l'âme d'une personne cachée qui, n'ayant aucune réserve, au moinsavec une entière connaissance pour sa divine volonté, ne veut que ce qu'il veut, et ne veut que lui seul en toutes choses. Elle opère au dehors quand il le demande d'elle, mais sans sortir de son cher et unique tout,, demeurant toujours cachée avec Jésus en Dieu seul, ne prenant aucune part dans la créature. La divine solitude qu'elle habite la met si fort à l'écart de l'estime et de l'amour du monde, et de tout ce que le monde aime,
lions rendent un tidèle témoignage de leurs qu'il semble qu'il n'y en ait point pour elle
Nous l'entendons toujours en la manière que cela se doit entendre selon ies règles de la doctrine orthodoxe de l'Eglise catholique, apostolique et romaine, déclaranlque, sans un piivilége spécial, les âmes les plus saintes ne laissent pas de tomber dansquelques fautes vénielles en cette vie; mais certainement ces fautes vénielles ne leur arrivent que par surprise et jamais avec une entière et pleine connaissance ; et pour parler avec saint Jérôme, les défauts des saints en de certaines occasions, pourraient bien passer pour des perfections parmi les autres, Enfin, Dieu prend ses délices dans ces âmes qui le contentent parfaitement, en ce qu'elles se contentent de lui seul ; ce qui n'arrive pas à l'égard des autres, quoi qu'elles fassent pour son service; et pour ce sujet, il faut remarquer
paroles. C'est bien en vérité qu'elles ne cherchent que la vue, l'estime et l'amitié de Dieu seul ; puisqu'elles ne désirent être vues, être estimées et être aimées d'aucune créature vivante, telle qu'elle puisse être; c'est pourquoi elles sont ravies, elles triomphent de joie lorsqu'elles sont inconnues, que l'on ne pense pas à elles; ou si l'ordre de Dieu les oblige de vivre, et de converser au milieu des créatures, elles y demeurent cachées par !es anéantissement que leurs délaissements, leurs mépris, et leurs contradictions leur fuit porter. Ah 1 pour lors mises à l'écart des hommes, effacées de leur souvenir, bannies de leur cœur, elles s'écrient justement que Dieu seul est leur tout en toutes choses. Elles le disent, et Dieu le voit. Pour lors elles lui rendent une gloire incomparable, car se
urivant de tout ce qui n'est pas lui , ne se que le bon plaisir divin consiste et se trouve
souciant que de lui, elles rendent à sa di vinité le plus haut et fort témoignage de connaissance et d'amour qu'elles lui puissent donner, étant encore disposées à lui sacrifier leur propre vie. Les âmes qui admettent quelque mélange de l'estime et de
dans l'accomplissement de ce qu'il désire de nous, à faire beaucoup s'il en ordonne de la sorte, à ne rien faire, s'il en dispose de la manière ; mais scitque nous fassions beaucoup, soit que r eus ne fassions rien, en toutes sortes de voies, il faut ne vouloir que lui seul ;
l'amour créé, en cela sont bien éloignées de car, dès lors que nous voulons autre chose,
cette pureté d'amour et de gloire; car enfin, dirigeons, prêchons, convertissons, allons aux hôpitaux, assistons les misérables, si avec la gloire de Dieu, avec son amour, il y a quelque mélange de notre amour-propre, j'avoue que Dieu est glorifié par toutes ces actions, mais je dis en même temps que sa gloire souffre par ce mélange, qui, empêchant que
nous ne le contentons pas pleinement. C est ici la pierre de touche pour ces gens qui se répandent au dehors, car, s'ils se mettent en peine lorsque par l'ordre de Dieu ils ne peuvent plus agir, soit par infirmité, soit parce qu'on ne veut plus d'eux, c'est une marque qu'avec Dieu ils voulaient autre chose. Oh ! qu'il est vrai, qu'il y a peu de personnes qui
ve contentent du rien dans les créatures, et â qui Dieu seul suffise !
Mais quand Dieu trouve de ces âmes pures, désintéressées et fidèles, il se communique à elles avec des profusions surabondantes de ses plus divines grâces; il semble qu'il n'ait rien de réservé pourellesjilest vrai qu'après leur avoir fait don de ses plus précieuses grâces, il se donne encore lui-même par des excès d'un amour ineffable. S'il est écrit qu'il fera la volonté de ceux qui le craignent, à plus forte raison de ceux qui sont tout à lui seul, par son unique et très-pur amour. Ce sont ces âmes qui en obtiennent les plus douces faveurs, qui en impètrent les plus grandes miséricordes. Ce sont ces âmes qui en ^soutiennent l'ire, qui détournent sa colère '■ de dessus les peuples, qui arrêtent ses fléaux. Il nefautdonc pas penser qu'elles soientinutiles au public; puisque c'est par elles que le monde est soutenu, que les royaumes, et provinces, et les villes sont conservées. Il y a longtemps que le monde mérite d'être détruit par ses crimes, que les péchés des hommes méritent les plus terribles châtiments de la justice vengeresse de Dieu ; si le monde subsiste toujours, si nous ne ressentons pas jes effets redoutables de la colère de Dieu, il n'y en a point d'autre cause que la multitude de ses grandes miséricordes ; mais ces grandes miséricordes nous sont accordées en faveur de ces âmes, que Dieu considère si amoureusement, parce qu'elles ne considèrent que lui seul, qu'il n'y a rien qu'il ne fasse pour leur amour. Ces âmes qui lui sont si précieuses le désarment, lorsqu'il est sur le point de lancer ses foudres sur nos têtes criminelles , s'il veut décharger ses fléaux sur une ville, une province, un royaume, un petit nombre de ces âmes est capable de les en préserver. Mais que ne font-elles pas encore dans l'ordre de la grâce? Ne vous y trompez pas, souvent devant Dieu la gloire leur est due des grandes merveilles qu'il opère dans la justification et sanctification des âmes, quoiqu'il se serve à l'extérieur des prédicateurs , missionnaires et directeurs; et en voici la raison. Il est très-vrai que les conversions extraordinaires et nombreuses des pécheurs, des hérétiques, des infidèles, et la haute sanctification des âmes les plus éminenles, sont des coups d'une grâce très-spéciale ; il est trèsvrai que les prédicateurs et directeurs en sont les instruments, qu'ils sont les canaux par lesquels coulent ces grâces précieuses et divines ; il est très-vrai que, sans ces grâces, tous leurs talents, toute leur éloquence, toutes leurs raisons demeureraient inutiles. Or, lorsque Dieu accorde ces grâces en faveur des âmes cachées, ce qu'il fait très-souvent, n'est-il pas vrai qu'après Dieu les personnes et les pays convertis leur en ont la plus grande obligation? Le peuple d'Israël combattait généreusement contre des ennemis puissants, dont il remporta une glorieuse victoire ; mais l'Ecriture nous apprend que la gloire en était due aux priè- ? es de Moïse. Certainement, qui s'arrêterait
au seul extérieur, ne douterait en aucune façon que le triomphe des Israélites , est dû à leur courage et à leur force guerrière; et il est vrai que Dieu se servait et de leurs armes et de leur valeur; mais après tout, c'est aux prières d'un seul do ses serviteurs, d'un seul Moïse, qu'il accorde la victoire, et sans les prières de cet homme de Dieu, et les armes, et la valeur du peuple de Dieu eussent été sans effet. Que les prédicateurs et directeurs fassent bien réflexion sur celte vérité tirée de la parole divine, que les autres la considèrent avec attention, et que tous apprennent que quelquefois une seule personne toute cachée aux yeux des hommes, obtient abondamment "de Dieu toutes les plus grandes grâces qu'il communique par les directions, missions et prédications ; nous en avons un illustre exemple dans la Vie de la sœur Marie de Valence , qui a été donnée au public, il y a quelques années, et qui a été examinée soigneusement par un nombre considérable de docteurs de la Faculté de théologie de Paris, en suite de l'ordre qu'ils en avaient reçu de la feue reine mère , dont la pureté de la foi et la singulière piété sera en bénédiction èssiècles des siècles. Or cette vie, après un sévère examen, ayant été approuvée, porte que Notre-Seigneur révéla à cette âme trèsfavorisée de Dieu, et qui a été hautement louée desaint François de Sales, de l'éminentissime cardinal de Richelieu, du P. Coton, de la Compagnie de Jésus, et d'autres grands personnages, qui tous l'avaient connue, sa vie dis-je nous apprend que Notre- Seigneur lui révéla qu'en sa faveur il convertirait un très-grand nombre de pécheurs et d'infidèles, et que même il élèverait aux voies les plus éminentes de la perfection quantité d'âmes, et le nombre qui en est rapporté est prodigieux. Pour bien entendre cette vérité, il ne faut que considérer la très-sainte Vierge, retirée dans sa petite maison, qui ne prêchait et n'administrait aucun sacrement; et cependant l'on ne peut pas douter qu'elle ne fut plus utile au monde que les hommes apostoliques et toutes les autres personnes qui étaient les plus em^ ployées extérieurement. Certainement , disait sainte Thérèse , une âme d'une parfaite union avec Dieu, quoiqu'elle mène une vie retirée, ne va pas au ciel seule ; elle y mène quantité d'âmes par ses prières. Il faut dire de même des personnes qui , devant par leur état, confesser, prêcher, diriger, en sont empêchées par les contradictions qui leur arrivent. Hélas 1 ceux qui ne voient que l'extérieur des choses s'imaginent qu'elles demeurent inutiles au milieu de leurs anéantissements ; mais elles ne savent pas que, servant de victimes à la divine justice pour les pécheurs, pour les villes, diocèses et provinces où elles souffrent, elles apaisent son ire, et en obtiennent des biens indicibles, des bénidictions incomparables pour ces lieux où elles sont anéanties; pendant que la gloire en est attribuée à d'autres qui y travaillent extérieurement; et
c'est une chose remarquable, qu'il y a de certaines âmes que Dieu veut tellement cachées aux yeux des hommes que, faisant de grandes clioses par elles, il ne veut pas que rien en paraisse au dehors. Par exemple, il voudra rendre la santé à un malade par leur moyen, donner la grâce justifiante à un pécheur, faire quelque grande miséricorde à une ville, à un état, il les fera prier pour toules ces choses avec des gémissements indicibles, il les fera souffrir , et il n'y aura qu'elles seules qui le connaîtront; et même quelquefois elles ignorent l'effet de leurs prières et souffrances. Ames heureuses toutes réservées à Dieu seul , dont il est si divinement jaloux, qu'il leur ôle tout moyen de se prendre aux créatures et à elles-mêmes, empêchant en même temps que les autres ne se prennent, et s'arrêtent à elles par l'estime qu'elles en pourraient faire, si elles savaient leur mérite, ou les biens et grâces, que Dieu accorde en leur faveur. 0 état précieux, tout saint et tout divin ! Hélas, c'est pourtant cet état que tout le monde fuit, dont les dévots mêmes ne veulent point, la nature corrompue ne pouvant souffrir d'être privée de la connaissance, de l'estime et de l'amitié des créatures; de là vient une inclination secrète de parler de ses grâces, de son intérieur, et des autres biens que l'on peut faire. Redisons-le, il y a peu d'âmes à qui Dieu seul suffise.
Toutes ces vues me semblent bien suffisantes pour persuader des grandeurs de la vie cachée : mais au-dessus de toutes ces pensées, une raison qui me paraît invincible.pour en faire voir sensiblement les excellences , est l'estime et l'amour qu'un Dieu fait homme a eu pour cette vie. Oh! la hautesse des richesses de la sagesse et de îa science de Dieu ! que ses jugements sont incompréhensibles! Oh! qu'il est vrai que ses plus saintes et plus divines voies paraissent une pure folie aux sages du siècle , aux philosophes et prudents du monde ! dites à ces sages, à ces prudents, selon la chair, que le Souverain de toutes choses, le Créateur de l'univers s'est fait homme, et que durant trente années de sa vie, il a demeuré caché dans la boutique d'un pauvre artisan, exerçant lui-même le métier Je charpentier: ces vérités ne trouvent point d'entrée dans leurs esprits ; et de vrai , celte conduite Va au delà de la portée de l'esprit purement humain ; car quelle apparence, que si un Dieu se fait homme, et qu'il vive et converse sensiblement avec les hommes durant trente-quatre années, il en passe trente années caché dans la chétive boutique d'un charpentier? L'esprit, s'il ne se laisse à la grâce, concevra-t-il cet emploi , ou occupation d'un Dieu? un Dieu se fait homme, et de trente-quatre années qu'il a résolu de passer en noire terre, il en emploie trente à demeurer caché avec un pauvre charpentier, cela ne se comprend pas. Cependant, c'est ce qui marque les inclinations extrêmes de ce Dieu-Homme pour la vie cachée ; et ce qui nous donne lieu de nous écrier
avec le dévot Thomas à Kempis dans l'un de ses ouvrages, En vérité : il y a quelque chose de bien grand dans la vie retirée, puisque l'adorable Jésus l'a aimée si fortement. Ces inclinations et ces amours d'un Dieu-Homme, sont plus fortes que toutes les raisons que les hommes et les anges en pourraient donner. Je veux que mon esprit sur ce sujet ne soit point éclairé, je veux que je n'y entende, que je n'y comprenne rien ; après tout, il me suffit que je sache l'estima que mon Dieu a faite de la vie cachée, pour être dans la dernière conviction de ses grandeurs. Toutes les lumières des hommes sont bornées et sujettes à des défauts; mon Dieu a des lumières infinies, aussi bien qu'une bonté sans bornes, ainsi il ne peut jamais ni se tromper, ni tromper. Davantage, disons de plus, que ce qui paraît et éclate le plus sensiblement dans la vi6 conversante de trois ouquatie années de ce Dieu-Homme, n'est pas ce qu'elle renferme de plus divin; les grandes et admirables choses qui se passaient dans son intérieur, connues seulement aux yeux de son Père, inconnues et cachées aux yeux des créatures, surpassent toute pensée, et ne nous laissent que l'admiration et l'étonnemeni, pour les adorer dans un respectueux silence : en sorte qu'il est vrai qu'il demeure toujours un Dieu caché lors même qu'il paraît davantage. Je considère ensuite que les. premières créatures de l'éternité glorieuse, sont celles dont la vie a été le moins connue aux hommes ; et il est bien juste que les membres le plus étroitement unisà ce chef, et, qui ont la plus grande sympathieavec lui aient le plus de part à une vie qui a fait ses plus chères délices. Ainsi, si je jette les yeux, sur la très-sacrée Vierge, sur saint Joseph , sur. saint Jean-Baptiste , dont l'Ecriture nous enseigne qu'il n'a fait aucun miracle, et qu'il a passé presque toute sa vie dans les déserts, et qu'enfin il l'a finie dans les sombres obscurités d'une prison, et perdue ignominieusement par la main d'un bourreau ; je vois que voilà les plus glorieuses créatures du paradis, qui seront à la tète de tous les bienheureux durant toute l'éternité. O mon frère, ô ma sœur, qui que vous soyez, réjouissez-vous , si vous êtes inconnus au monde, si à peine l'on sait que vous y êtes; ou si vous êtes connus du monde, que ce soit pour en être crucifiés, pour en être la fable et l'opprobre. A la vérité, vous n'êtes pas appelés à la vie et aux fonctions apostoliques, vous ne dirigez, vous ne prêchez, et il semble que vous soyez inutiles sur notre terre : mais pouvant y aimer purement et fidèlement Dieu selon ses ordres, votre état est d'autant plus estimable qu'il a plus de rapport à celui de la Mère de Dieu, de saint Joseph et de saint Jean-Baptiste. Pourrezvous bien après cela vous plaindre u une condition si heureuse !