CHAPITRE II
Donner tes affections à la vie cachée avec courage et fidélité.
On peut aimer la vie cachée en plusieurs
manières différentes. Quelques-uns y sont appelés par une grande et entière solitude extérieure, comme les saints Pères des déserts ; quelques autres y sont attirés par une vocation à une grande retraite, comme les religieux Chartreux, Bénédictins et quelques autres personnes particulières; il y en a que la grâce de Notre-Seigneur y applique, quoiqu'ils vivent dans le siècle, par la fuite discrète des visites, des conversations qui ne sont pas nécessaires, gardant la solitude autant qu'ils le peuvent; il y en a qui demeurent cachés, quoique leur étal les fasse paraître, évitant chrétiennement les habitudes des grands, les connaissances des personnes considérables, ne se produisant jamais par eux-mêmes, ne recherchant l'esttime ni l'amitié d'aucune créature, tenant secrètes leurs grâces, demeurant dans un profond silence à l'égard de toutes les choses universellement qui pourraient leur attirer l'estime des hommes; enfin, il y en a que la divine Providence cache par leur basse naissance, par la médiocrité de leur esprit, par le défaut des talents naturels, par la 'pauvreté, par le mépris que l'on en fait, par les rébus que l'on en a, par le peu de succès dans leurs emplois, par la perte de leur réputation, l'abandonnement de ce qu'ils ont de plus cher, et par le mal que l'on en dit. Ce qu'un chacun a à faire dans ces états, est de se tenir avec amour el fidélité dan^ celui où il est mis par l'ordre de la divine Providence. Mais il est assuré qu'en quelque état que nous puissions être, l'amour de la vie cachée est nécessaire, en faut qu'elle porte à se contenter de Dieu seul, et à ne rechercher nullement ni l'estime ni l'amitié des créatures. Vivons solitaires, si Dieu tout bon le demande ainsi de nous : et c'est de ces personnes que le saint livre de Y Imitation de Jésus-Christ a dit, que c'était une chose louable de ne vouloir pas voir les hommes. Oh, que bienheureux ceux qui y sont appelés! Oh que lesinstituts monastiques sont saintset divins I qui, dans 1 éloignement qu'ils donnent des créatures, élèvent les âmes aux plus pures unions du Créateur. Ohl que de grâces et de bénédictions pour ceux qui, par leur zèle, conduite et bonne vie, en soutiendront toujours avec exactitude les saintes observances ! Malheur, et malheur épouvantable à ceux qui, par leur tiédeur, molle condescendance, respect humain, recherche de leur propre satisfaction, y introduiront le moindre relâchement.
Il est toujours assuré que nous ne pouvons manquer à fuir discrètement les créatures; je dis discrètement, pour ne rien faire contre la vocation de son état, parlant et conversant quand il est nécessaire dans l'ordre de Dieu, et qu'il y va de sa gloire. Ce qu'il y a à prendre garde est de jamais ne se produire par esprit de nature, mais de s'abandonnersimplement à l'esprit de Jésus-Christ pour être uniquement ce qu'il veut que nous Soyons, et n'être rien du tout quand son amoureuse providence en disposera de Ja fcurte. Si nuus aimons purement Dieu, cer-
tainement il nous suffira; ah! qu'il nous sera aisé de nous passer des créatures, qu'il nous sera doux d'en être séparés! En vérité, à l'âme à qui Dieu seul suffit, les compagnies et conversations lui sont pénibles; elle trouve ses plus chères délices dans la solitude et la retraite, elle ne voit, elle n'est vue que par la divine charité. Ces personnes qui, à peine, peuvent souffrir la retraite, qui recherchent les compagnies des créatures, donnent de grandes marques de leur peu de conversation avec Dieu.
Si cependant la divine Providence nous engage dans une vie conversante, prenons garde de nous y répandre et épancher par des applications inutiles et superflues. C'est une chose merveilleuse, ce qui est rapporté de sainte Madeleine de Pazzi, qu'elle connut par révélation divine, qu'allant parler aux personnes qui la venaient voir, elle y commettait ordinairement des défauts, qu'elle revenait avec quelque diminution de la perfection après leurs entretiens : et cependant cette grande sainte ne respirait que Dieu, ne parlait que de Dieu, et enflammait des ardeurs de son divin amour toutes les personnes qui l'approchaient. Bel exemple, mais terrible, pour les religieuses qui aiment le parloir, ou qui s'y rendent avec tant de facilité. Si nous sommes obligés de converser, tenons-nous au nécessaire : et surtout, et surtout quand ce sont des conversations entre personnes de différent sexe, arrêtons-nous précisément au nécessaire. Ce serviteur de Dieu, dont il est rapporté qu'il ne parlait que debout aux femmes, pour éviter à toutes paroles inutiles, ne peut jamais être assez loué, et sa mémoire doit être précieuse parmi toutes les âmes qui ne veulent que le seul intérêt de Dieu seul. Autant qu'il est en nous, fuyons les créatures, soupirons après la retraite, mettons notre joie à être seuls. Autant qu'il est en nous, désirons sincèrement que l'on ne sache pas même si nous sommes au monde. Si l'on nous y connaît, soyons -y connus par Jésus -Christ notre Maître. Arrière la prudence du siècle, la sagesse du monde qui, sous de beaux prétextes, nous porte à nous y produire. Ne nous trouvons pas volontiers avec ce qu'on appelle le beau monde, qui a cela de propre, qu'il nous éloigne autant de Dieu, qu'il nous approche des créatures. Ah! combien, je ne dirai point de personnes séculières, mais d'ecclésiastiques, el même des religieux d'une observance très-étroite* ont perdu l'esprit de leur première ferveur, et sonÇ tombés dans une tiédeur très-dangereuse, pour avoir eu de l'accès auprès des grands du siècle. Chacun en pensera ce qu'il voudra, mais je sais que les saints, mus d'une manière spéciale, par le Saint-Esprit, ont eu de grandes craintes des approches du beau monde . Aussi l'on peut dire que l'air du siècle est contagieux, et qu'il en va de même comme d'un air corrompu par la peste; il est difficile et il est rare d'y demeurer quelque temps sans contracter la contagion d'une maladie si dangereuse. 11 faut
même dire de plus que, pour peu que l'on y soit, et q.uand bien on ne ferait qu'y passer, l'on s expose au danger évident de la mort. 0 mon Souverain et mon Dieu! découvrez aux hommes l'infection et le venin de ce qu'on appelle le beau monde.
O mon Dieu 1 quelle pitié de voir des gens qui étaient si dénués de la créature et du monde, si amateurs de la pauvreté et du mépris, se changer d'une si étrange manière par la fréquentation du beau monde, qu'il semble qu'ils sont tout autres qu'ils n'étaient, et par le relâchement de la morale chrétienne, et par le changement de leur vie. Il faut prendre garde que l'on ne va pas tout à coup dans les extrémités. De prime abord en se soutient, on est plein de grands desseins pour la gloire de Dieu seul, on soupire sur Jes maximes et sur la vie des personnes avee qui l'on converse, on leur parle avec vigueur de la sainteté des maximes de Jésus-Christ ; on parle contre Ja malignité du monde; et inême Dieu tout bon y donne sa bénédiction : mais à moins d'une grâce très-spéciale et d'une veille extraordinaire, peu à peu l'on s'accoutume aux façons de faire du monde ; on se relâche, soit en sa manière de vie, soit en ses habits, soit en ses discours, sous prétexte d'ace mmodement avec de très-belles intentions, pour ne pas déplaire, pour être plus utile. La conscience s'élargit, on devient fort humain, très-complaisant, on parle peu de Dieu, on parle en sage, en philosophe, en prudent du siècle; on passe une grande partie du temps à visiter et à être visité, l'esprit d'oraison se diminue, si on l'a eu; imperceptiblement on fait état des grandeurs du siècle, le goût de la pauvreté et du mépris s'en va ; et enfin l'on devient mondain avec les mondains, quoique d'une manière un peu plus délicate; l'on devient intéressé, amateur de la propre satisfaction, du. point d'honneur, l'on se plonge dans les affaires et les nouvelles du monde, il ne reste plus de temps pour vaquer à la méditation et contemplation des grandes et redoutables vérités de l'éternité. L'on vit avec les vivants, l'on recherche l'agrément des hommes considérés, et l'on fuit la conversation des serviteurs de Dieu qui ne sont pas dans l'éclat. Ces dangers pénétrant l'âme du P. Jean Chysostome, religieux pénitent du troisième ordre de Saint-François, il ne put jamais se résoudre à aller manger quelques jours de la semaine avec une personne de qualité, quoique cette personne fût d'une vie très-exemplaire, et qu'elle ne demandât sa conversation que pour s'enflammer de plus en plus dans l'amour de Dieu, quoiqu'elle lui offrît de donner de grandes aumônes à sa maison, et de contribuer notablement à la dépense du bâtiment d'un couvent de son ordre, quoique cette personne fût un homme d'une grande conduite, et qui avait de grands emplois. Cet homme de Dieu aima mieux se priver des grands secours qu'il en pouvait attendre pour son ordre et les maisons de son ordre, que de
s'exposer aux dangers qui se trouvent dans le grand monde, quoique parmi des personnes de piété. Le P. Bagot de la Compagnie de Jésus, l'un des savants hommes de notre temps, mais beaucoup encore plus savant dans la science des saints, que dans celle de l'école, tenait pour maxime, que les habitudes parmi le grand monde étaient trèsdangereuses. Mais puisque la divine Providence a voulu que je parlasse de l'un de ses grands et fidèles serviteurs, je rapporterai ici trois choses remarquables de ce grand homme. La première, qu'étant naturellement porté à l'étude, et y ayant fait des progrès extraordinaires, comme ensuite il travaillait pour donner des ouvrages au public, il quittait facilement ses éludes, et son travail pour le moindre petit écolier du collège qui le demandait, à qui il donnaU des temps considérablespour l'entretenir;ec comme une personne iui parlait en l'estimant de ce procédé, il lui répondit : Quand j'étudie, je tâche de le faire dans 1 ordre de Dieu et pour Dieu;quandj'entretiensun petitécolier, je crois le faire dans le même ordre, ainsi cela m'est fort indifférent. 0 homme véritablement mort à l'homme, et qui n'agit plus par l'esprit humain, mais par l'esprit de Jésus-Christl La seconde chose qui me semble bien considérable est, qu'il ne pouvait souffrir en aucune façon ses louanges, lui qui, par l'estime qu'if faisait de son prochain, en donnait volontiers aux autres : et je sais qu'un jour il se mit dans une sainte colère contre i'un de ses amis, parce qu'il avait appris qu'il avait parlé de lui dans une occasion à son avantage. Exemple rare, mais qui devrait être bien imité. La troisième est, une patience admirable qu'il a fait paraître particulièrement, lorsqu'étant déjà fort âgé, et de plus de soixante et je ne sais combien d'années, il fut taillé, à raison delà pierre, dont il était fort tourmenté. Je ne puis dans cette rencontre que je ne magnifie les miséricordes de Jésus et de Marie, sur les personnes qui leur sont dévotes. Ce bon serviteur et du Fils, et de la Mère avait une si grande frayeur naturelle de la pierre, qu'étant encore jeune il en tombait pâmé par la seule pensée qu'il en avait : et cependant dans un âge si avancé, et étant infirme, il en souffrit l'opération avec un courage si chrétien , qu'il encourageait les personnes qui y travaillaient , quoique l'opération durât extraordinairement; et pour toutes plaintes on lui entendit dire seulement : J'achève ce qui manque aux souffrances de Jésus-Christ. Je ne sais pas si c'était l'ardent désir qu'il avait de mourir qui lui donnait une si grande tranquillité dans un état où sa vie était en danger : mais je sais bien que, dans une autre maladie dangereuse, sa joie fut si grande dans la pensée qu'il avait, qu'il n'en réchapperait pas, que les médecins jugèrent qu'elle avait beaucoup contribué à Jui redonner la santé; ce qui l'affligea sensiblement, comme je l'ai reconnu moi-même, lorsque, ayant le bien de le voir ensuite, il me priait de le consoler de ce
OCt Y MES COMPLETES DE BOIDON.
qu'il n'était pas mort. Aussi enfin, est-il mort dans une paix admirable et divine, quoique subitement, n'ayant eu que quelques heures d'une nuit pour s'y préparer, si on peut parler de la sorte d'un homme qui désirait à tout moment la dissolution de son corps pour être avec Jésus son bon Sauveur et Marie sa bonne maîtresse. L'on peut croire que Dieu tout bon versait ses bénédictions en abondance sur ce saint homme, à raison de sa foi qui était éminente et toute pure; à raison de son respect pour le Souverain Pontife, qui était profond et digne d'une âme véritablement catholique; à raison de son humilité, qui était telle qu'il faisait état des avis des personnes moins considérables, comme d'écoliers, suivant en de certaines occasions leurs sentiments, entrant dans leurs pensées et mettant en exécution leurs avis; et enfin à raison de la dévotion singulière qu'il avait pour la Mère de Dieu, le sacré canal par lequel ce Dieu de toute bonté nous fait couler en abondance ses plus douces et plus pures grâces. Je dirai encore que Dieu lui a adressé des âmes d'une vertu éminente, pour leur servir de directeur, dans les plus pures voies de la perfection. Entre plusieurs l'on remarque le Père Jogues de la Compagnie de Jésus, dont la sainte vie et la précieuse mort sont en bénédiction , Dieu lui ayant fait I honneur de mourir, pendant qu'il annonçait l'Evangile dans le Canada, au milieu de tous les supplices que la cruauté des barbares peut inventer. Le P. Mélan, de la même Compagnie, a été encore l'un des eniants spirituels de cet homme de Dieu. 11 est décédé à Bernay, ville de Normandie, lorsqu'il y passait pour s'en aller à Rouen, laissant une grande opinion de sainteté; et de telle manière que les peuples, par un mouvement secret se sentent [tressés d'avoir recours à lui dans leurs besoins et dans leurs nécessités. C'est beaucoup dire de lui, qu'il avait fait le grand vœu de faire toutes ses actions à la plus grande gloire de Dieu, sans parler des grâces et des faveurs extraordinaires, dont il était favorisé. Mais il a eu encore sous sa direction les illustres et premiers prélats de la Chine, Cochinchine, lonkin et du Canada, il les appelait sa joie et sa couronne; et de vrai, c'est par ses avis et par sa conduite, dont l'esprit de Dieu se servait, que ces missions évangéliques ont été établies, que l'on peut dire sans exagération être les missions des plus considérables entre les plus célèbres qui se sont jamais faites dans l'Eglise.
Mais revenons à notre sujet, et disons que, si au moins nous sommes obligés de converser avec les créatures, nous ne devons jamais en rechercher ni l'amitié ni l'approbation, étant bien aises de n'avoir aucune part dans leur esprit et dans leur cœur, et par suite demeurant de la sorte cachés. Soyons donc bien aises de tous les moyens que la divine Providence nous donne, qui nous servent à être peu considérés lors même que nous paraissons : comme par exemple de la basse
naissance, du peu de talents naturels, de la privation des emplois, ou de l'occupation en choses basses et viles, du peu de succès dans nos entreprises, du peu de considération que l'on a pour nous, de l'oubli où nous sommes, de la manifestation de nos fautes, ou de la calomnie que l'on nous impute.
Certainement nous devons mourir de confusion, quand nous considérons nos froideurs pour une vie qui a fait le sujet des tendres et des plus fortes complaisances des saints. Les saints l'ont aimée uniquement, comme un saint Onufre, qui a passé soixante années de sa vie dans le désert, comme un saint Paul ermite, sans y voir personne, y menant une vie plus céleste qu'humaine, qui tenaientplusduciel que de la terre, puisqu'ils ne voyaient que Dieu seul, qu'ils n'aimaient que Dieu seul, que Dieu seul leur sulfisait en toutes choses; car c'est là la vie du paradis : et après tout c'est *à cette vie bienheureuse où nous aspirons. C'est pourquoi les inclinations des âmes les plus chères à Dieu, les portent à la vie cachée avec Jésus en Dieu seul. La vénérable mère Madeleine de saint Joseph, religieuse Carmélite du grand couvent de Paris, âme singulièrement honorée de notre bon Sauveur, de la trèssacrée Vierge, des anges et des saints, et do grand nombre de choses merveilleuses après sa précieuse mort, avait désiré de vivre dans le monde parmi les bergers et personnes inconnues; ce que ne pouvant faire, elle demanda à être religieuse converse ; ce que n'ayant pu encore obtenir, elle n'oublia rien pour se tenir cachée dans une maison qui était honorée de la visite des premières personnes du royaume, comme de la reine et des princesses : et en effet, elle demeura vingt années dans une vie fort peu connue, faisant entretenir la reine par sa sous-prieure pendant qu'elle était supérieure; menaçant même une religieuse de quitter sa conduite, si elie parlait d'elle à la reine de Médicis, qui en ce temps allait tous les huit jours au couvent de l'Incarnation du faubourg Saint- Jacques. Les personnes les plus chères à Dieu ont aimé la vie cachée jusqu'aux tendresses. Elles avaient une joie nonpareille quand elles se pouvaient tirer de la vue des créatures.; la retraite faisait leurs plus chères délices, leurs plaisirs les plus innocents étaient de s'appliquer à la recherche de toutes sortes de moyens pour mener une vie inconnue ; et quelquefois elles usaient même d'une sainte industrie, pour cacher ce qu'elles étaient, soit par la fuite qu'elles prenaient, se retirant dans des lieux écartés, allant dans des pays où leurs qualités et leurs vertus ne pouvaient pas être connues, soit par la découverte des fautes qu'elles avaient autrefois commises, soit par la manifestation de leurs défauts naturels et des choses qui, selon le monde, donnent quelque confusion; soit par la simplicité de leurs paroles, entretiens, par leurs habits vils et grossiers, par leur manière de vie. 11 est rapporté du grand saint Martin, que son extérieur paraissait grossier et abject, et entièrement négligé*
et avec cela faisant voyage, il ordonnait aux ecclésiastiques qui raccompagnaient de marcher un espace considérable de chemin devant ou après lui, afin de demeurer caché aux personnes qu'il rencontrerait; ce qui lui réussissait si à propos selon ses désirs, qu'en certaine rencontre, il était très-mal traité de personnes libertines, qui ne le connaissaient pas de visage, quoique son nom fût célèbre dans l'univers. Le P. Jean Chrvsostome, dont il a été parlé, avait des inclinations si tendres pour la vie cachée, qu'un l'entendait soupirer avec des ardeurs incroyables, après tous les moyens qui peuvent y contribuer. Allons, disait-il, allons célébrer la sainte messe dans des chapelles peu fréquentées, et il parlait de la sorte, quand il faisait quelque voyage de dévotion avec d'autres personnes de piété; allons, cachons-nous; et l'on a su qu'il avait proposé de se retirer dans une solitude, si on lui eût permis. Les saints ont. préféré la vie cachée à tout l'éclat, tout l'honneur, tous les plaisirs, tous les biens et toute la gloire du monde plusieurs grands princes et princesses s'élant dépouillés volontairement de leurs Etats et de toutes leurs grandeurs, pour s'ensevelir tous vivants dans l'obscurité d'une vie retirée. J.es saints ont aimé la vie cachée, jusque même, à ce qu'il semble, à l'excès; témoin saint Ignace, le fondateur de la Compagnie de Jésus, qui ordonnait la discipline et de bonnes pénitences au Père Eguia son confesseur, en qualité de son supérieur, lorsqu'il lui échappait de dire quelque chose à son avantage : et l'on a cru même que ce grand saint avait obtenu, par ses prières, la mort de son père-, très-peu de temps auparavant qu'il mourût lui-même, afin de lui ôter Je moyen de publier les grandes et admirables vertus, les faveurs prodigieuses, et toutes divines que le ciel lui accordait et dont il avait connaissance en qualité de son confesseur. Les saints ont aimé la vie cachée jusqu'à une sainte folie. Combien y en a-t-il eu parmi eux qui ont fait des actions ridicules comme saint François d'Assise et ses premiers compagnons. L'histoire des premiers Jésuites en fournit des exemples admirables, et en particulier la vie du trèssaint homme le P. Balthazar Alvarez; chacun sait ce qu'a fait le bienheureux Jean de Dieu. Mais saint Siméon Salus a été si saintement passionné de la vie inconnue, que l'ardeur de son amour lui a fait mener une vie toute de folies apparentes, et cela jusqu'à l'instant de sa mort. Les saints ont aimé la vie cachée jusqu'à vouloir être possédés du diable corporellement, pour n'être pas connus ce qu'ils étaient : et c'est ce qui est rapporté de ce saint qui, ayant le don de miracles et particulièrement la grâce de chasser les diables des corps, pour ôter aux hommes la grande estime qu'ils faisaient de lui, il demanda à Dieu d'être possédé luimême, ce qui lui arriva un peu auparavant sa mort. Cet exemple est plutôt à admirer qu'à imiter : mais c'est une grande marque des inclinations des saints pour la vie incon
nue. Les saints ont aimé la vie cachée jusque-là, que d'aimer mieux mourir que de la perdre. C'est ce que nous lisons de ce saint solitaire qui, voyant qu'on le voulait faire évèque malgré lui, obtint de Dieu de mourir auparavant qu'on le pût tirer de sa chère retraite. Les saints ont aimé la vie cachée, et durant leur vie, et à leur mort, et après leur mort. Le P. de Condren demanda, à la mort, qu'on l'enterrât, bien avant dans la terre, hors de Paris, afin que son tombeau ne pût pas servir d'occasion à sa mémoire. Dieu en a disposé dans l'ordre de sa providence d'une autre manière, et il est enterré dans la chapelle de la très-sacrée Vierge de la maison des Pères de l'Oratoire de saint Honoré, où plusieurs personnes de piété vont rendre leurs adorations à la très-sainte et suradorable Trinité sur son tombeau, ce qui est suivi de grandes bénédictions ; et j'avoue en mon particulier que, depuis bien des années, et auparavant même que d'être dans le saint état ecclésiastique, je tiens à grande grâce d'aller rendre mes vœux à mon Dieu, et mes devoirs et hommages à sa trèssacrée Mère, ma bonne et ti'ès-tîdèle maitresse, sur le tombeau de ce grand serviteur du Fils et de la Mère. Saint Ignace, le fondateur de la Compagnie de Jésus, se faisant voir après sa mort, paraissait tout couvert d'une nuée, et le P. de Condren, dont nous venons de parler, se manifestant en même temps, cachait son visage d'un voile , comme si ces personnes admirables eussent eu encore de la peine à paraître dans leur gloire; tant il est vrai, qu'il n'y a que Dieu seul qui doive être regardé, considéré et aimé en toutes choses. Ah! Dieu seul, Dieu seul, Dieu seul