CHAPITRE III
Combattre chrétiennement l'inclination que nous avons de paraître.
La vie d'un Dieu fait homme est entièrement admirable; elle est infiniment surprenante. Un Dieu descend des cieux, s'incarne dans les entrailles d'une jeune Vierge , se fait homme comme nous, dans le dessein de rester avec les hommes trente-quatre ans. Certainement il n'y a point d'esprit, qui ne se perde dans un abîme d'admiration, dans le vue d'une conduite de Dieu si étonnante. Mais où est l'esprit qui en même temps ne pense, et sans hésiter, que ce Dieu-Homme va mener une vie éclatante, et glorieuse aux veux de toutes les ciéatures de la terre habitable; et cependant il pas-e trente années de sa vie cachée, il demeure avec un pauvre charpentier, travaillant même avec lui, et de son métier: en vérité celte conduite peut-elle tomber dans la lumière de l'esprit humain ? Dieu se fait homme, et de trente-quatre années, qu'il a dessein de rester avec les hommes, il en [tasse trente années dans la boutique d'un charpentier : où est le sage, le savant, le grand esprit qui entende une conduite si surprenante? 0 mon Sauveur, je vois bien que vous agissez selon votre toute-puissance, quand. les infidèles s'assujettissent à votre
Evangile; car la raison demeure grandement au-dessous des conduites que vous tenez. Nous avons parlé de la vérité dont nous traitons, nous en parlons encore, et nous ne pouvons nous lasser d'en parler. Un Dieu se fait homme, et son emploi est de faire le métier de charpentier avec un pauvre artisan, presque toute sa vie, à l'exception des trois ou quatre années i. entières qu'il a passées en ce monde ; c'est ce qui est incompréhensible. Mais, ô mon âme! que cette conduite de ton Dieu nous apprend, et nous enseigne d'une manière tout efficace, qu'il y a quelque chose en nous d'étrangement déréglé, qui nous porte à paraître, puisque ce Dieu- Homme donne tant de temps à la vie cachée. Après cela il n'y a plus à douter que l'orgueil et la vanité sont les grands maux de la nature corrompue, puisqu'un Dieu s'applique si fortement 5 la destruction de ces maux par des remèdes entièrement contrai- ••es. C'est ce qui nous doit persuader invinciblement, que ces péchés font des ravages extrêmes dans les âmes, qu'ils sont la peste de tout le bien même que l'on peut faire; et c'est pourquoi même, comme nous l'avons déjà remarqué, le Fils de Dieu demeure avec nous, et y demeurera jusqu'à la consommation des siècles, pour sans cesse satisfaire à son Père pour l'orgueil , la vanité des créatures, et [jour en détourner les grands, et horribles lléaux qu'elles méritent. Ahl quel prodige, quel miracle d'amour! La créature, qui n'est rien, veut toujours s'élever, et Dieu, qui est le grand tout, continuellement s'anéantit. Voilà des motifs terrassants, et qui ne laissent aucun lieu de fuite à tout esprit chrétien. C'est donc une nécessité indispensablede combattre généreusement l'inclination que nous avons à paraître et à être considérés; voilà le grand combal de l'âme chrétienne; c'est où il faut qu'elle porte ses armes, ou pour mieux dire, les armes de Notre-Seigneur; et c'est un combat qu'il faut donner dans le temps de la vie, et jusqu'au dernier instant de la mort. Il n'y a point ici de trêve, et l'on n'y en peut faire; c'est une guerre qu'il faut continuer jusqu'à la mort.
O âme chrétienne, combattez donc les combats du Seigneur, pour me servir de la manière ae parler de l'Ecriture. Aimez, et aspirez toujours à la vie cachée avec notre bon Maître, et notre tout. Combattons l'inclination que nous avons à paraître dans les choses temporelles et spirituelles. N'affectons point ni les beaux habits, ni les beaux meubles, les bonnes tables, les bâtiments magnifiques, le grand train, l'ostentation des richesses, des emplois, du crédit, du pouvoir, de la science, du bel esprit, du grand jugement, de la belle mémoire, du beau langage, de l'estime, de la réputation, de l'amitié des créatures, de l'accès et de la faveur auprès des grands, d'être bien venu dans les compagnies , de l'approbation et l'applaudissement des hommes. Ne nous ingérons point de nous-mêmes dans les emplois et charges, dans les directions, les prè-
les grandes
œuvres , quoique
dications,
bonnes et saintes. Attendons en patience l'ordre de Dieu ; donnons-nous surtout de garde d'un empressement naturel qui nous porte à faire quantité de bonnes choses, que Dieu tout bon ne demande pas de nous, sous prétexte de sa gloire; et c'est ici qu'il faut remarquer un artifice très-dangereux del'amour-propre, qui se couvre du zèle de la gloire de Dieu; et pour y remédier, il est bon de considérer deux choses grandement remarquables dans la vie de Notre-Seigneur, notre divin exemplaire.
La première, qu'il pouvait faire des biens sans nombre, dont il s'est privé, parce que ce n'était pas l'ordre de son Père. Par exemple, il pouvait prêcher en plusieurs royaumes, et il ne l'a fait que dans laJudée et Galilée, et durant peu d'années, il pouvait vivre avec les hommes un très-longtemps, et durant ce temps-là parcourir toute la terre, et y faire des biens immenses , et ij est mort à trente-quatre ans. Il avait le pouvoir de changer les métaux en or, et par suite d'assister tous les pauvres de tout le monde, de faire bâtir des hôpitaux par toute la terre, et il n'en a rien fait, préférant une vie pauvre et abjecte qu'il a choisie volontairement à toutes ces grandes et charitables œuvres. 11 pouvait écrire et composer des livres dignes d'un Dieu, comme il l'était, et c'est ce que jamais il n'a voulu faire. Ce fut la raison que rendit le P. de Condren, qui avait des lumières angéliques à ceax qui le pressaient de les donner au public par quelques ouvrages. Ah! dit ce saint homme, .lésus, mon Dieu, en avait de plus belles, de plus grandes et plus divines, et, après tout, il n'en a laissé rien par écrit, comme il a été remarqué; c'est pourquoi je répète encore que j'avoue qu'écrivant ces vérités, je me trouve tout chargé de honte et de confusion, moi qui ne suis qu'un peu de poussière et qu'un misérable pécheur ; et je conjure mes frères chrétiens qui liront ces petits ouvrages de m'aider à pleurer sur mes misères qui sont excessives. Mais il y a des néants, des pécheurs, dont Dieu demande ce qu'il n'a pas voulu faire. O mon Souverain i ù mon aimable Sauveur, c'est dans cette vue, et regardant vos ordres divins, que j'ose bien parler et écrire de vos divins témoignages. Pardonnez-moi , mon adorable Maître , n'entrez point en jugement avec votre pauvre serviteur; car qui suis-je pour o:>er parler, et écrire de mon Dieu?ô Mère de miséricorde 1 mon refuge en toutes choses; ô mon saint ange gardien, ô vous tous, les neuf chœurs des bons anges, ô saints et saintes du paradis, obtenez-moi miséricorde du grand Dieu d'infinie majesté, dont j'ai bien osé parler et écrire. Après cela il faut remarquer que Dieu tout bon, ne demande pas toujours de nous toutes sortes de biens que l'on pourrait faire ; mais en cela il faut consulter de véritables serviteurs de Dieu, doués de la science des saints, pour ne pas aller au delà de l'ordre de Dieu; mais aussi pour ne rien négliger, de ce qui se doit faire dans son ordre. Fuyons.
l'empressement de l'activité naturelle, de l'amour- propre qui veut toujours que nous agissions pour nous faire être quelque cho^e dans l'esprit des hommes; mais évitons la paresse^ la négligence, la tiédeur, qui laissent en arrière bien des choses que Dieu veut que nous fassions. Heureux celui qui, à sa mort, pourra dire ces paroles de notre bon Sauveur : « O mon Père ! j'ai achevé, j'ai consommé l'œuvre que vous m'avez mise entre les mains. » J'ai gardé la solitude où vous m'avez mis, je n'ai point paru aux yeux des hommes, puisque vous m'avez mis dans la vie retirée, j'ai prêché, j'ai confessé, parce que vous m'y avez appelé. Enfin, il y a des gens que Dieu appelle à une grande et profonde retraite ; il y en a qu'il appelle à de grands et presque continuels emplois, y gardant cependant toujours le temps qu'il faut donnera l'oraison et au recueillement; il y en a qu'il appelle a une vie mêlée de retraite et de conversation, ne les appliquant qu'en de certains temps au prochain ; il y en a, disait une sainte âme de notre siècle, qui ne sont pas appelés à prêcher des carêmes entiers et des avents, qui dans l'ordre de Dieu doivent prêcher quelques fois de temps en temps; et c'est une venté que j'ai remarquée évidemment, ce me semble, dans plusieurs personnes.
La seconde chose qui est à considérer, est de ne se pas presser par esprit de nature, à faire les choses que Dieu même demande de nous. Notre-Seigneur, comme il le témoigne lui-même, désirait d'un grand désir l'œuvre de notre rédemption, et il marquait même qu'il était peiné jusqu'à ce qu'il fût accompli : mais avec tous ces désirs inexplicables du plus grand amour qui fut jamais, il ne s'empressa point, il n'avança point d'un seul moment l'heure destinée par son Père, il prenait même la fuite, et se cachait à ses ennemis, parce qu'elle n'était pas arrivée. Puissant exemple pour apaiser et modérer les inclinations d'une nature fervente. Ressouvenons-nous encore de ce que ce divin Maître nous a enseigné, que ce n'e^t point à nous à connaître les moments que le Père a en sa puissance. Attendons donc en attendant le Seigneur, qui disposera des moments, des heures, des années, des temps, des occasions, des personnes , des moyens et secours dont nous aurons besoin pour accomplir les œuvres qu'il veut que nous fassions. Un jeune homme était pressé de son directeur de s'engager dans les ordres sacrés, et de penser à lui pour avoir quelque condition conforme à sa vocation. Il était de plus grandement désapprouvé de ses plus proches, de plusieurs religieux et de personnes d'esprit, parce qu'il ne faisait rien pour s'établir. L'on en faisait des railleries. Mais quoi qu'on lui pût dire, il mettait toute sa pensée au Seigneur, toutes ses espérances en la protection de la très-sacrée Vierge, des bons anges et des saints, s'abandonnanluniquement aux soins de la divine Providence, qui lui a servi, et lui sert d'une bonne, d'une très-douce, d'une très-fidèle mère; et elle
lui suffit, plus content cent mille fois de la confiance qu'il a en sa bonté miséricordieuse, que si toutes les têtes couronnées prenaient le soin de tout ce qui le regarde. Quand on lui parlait de penser à lui, il se sentait puissamment ému , il avait horreur d'une telle proposition. Ah 1 il me suffit, disait-il, de penser aux intérêts de Dieu seul, et de sa très-sacrée Mère. C'est une abomination que le propre intérêt. Mais, lui disait son direcrecleur, vous pourriez, avec la divine grâce, faire plusieurs choses pour le prochain dans les emplois que vous pourriez prendre; et il répondait que sa bonne mère, la divine Providence, ne manquerait pas à lui en donner, quand elle demanderait ce service de lui; et de vrai, ô mon Dieul qui a jamais espéré en vous, et a été confus? lorsqu'il y pensait le moins, on lui présenta un bénéfice considérable, qu'il a accepté après l'avoir refusé durant une année, et il s'y est engagé par l'ordre de son directeur, qui le fit venir de cinquante lieues pour le prendre, sans lui faire connaître le sujet de son voyage; et ce qui fait voir, que c'est un pur effet de la divine Providence, est que Ja personne qui lui présenta ce bénéfice , le fit par un motif entièrement désintéressé, ne regardant ni la chair, ni le sang, qui s'y opposaient fortement, s'oubliant de tout propre intérêt par le refus de plusieurs bénéfices et dignités, qu'on lui offrait, si elle eût bien voulu le mettre entre les mains de ceux qui le recherchaient; avec empressement. Oh! que bienheureux! ô mon Seigneur et mon Dieu, est celui qui a mis toute son espérance en vousl ne voulant rien que ce que vous voulez, et en la manière que vous le voulez, et dans le temps que vous les voulez. Vos desseins s'accompliront sans doute en lui, quelques contradictions que la terre et l'enfer puissent y apporter.
Il est rapporté d'un grand serviteur de Dieu de noire siècle, qu'un jour ces paroles lui furent mises dans l'esprit de la part de Dieu : Ne te soucie point d'être connu, ni ne t'arrête point à connaître, et il lui fut donné une lumière qui lui faisait voir, qu'en cela consistaient les plus grands secours de la vie spirituelle. Toujours l'on peut dire avec vérité, que nous portons en nous une pente à paraître que l'amour-propre nous donne, dont il est difficile de se défaire, qui est suivie par la plupart des hommes, et qui porte une grande infection dans toutes nos actions, dont souvent les plus saintes ne sont pas exemptes ; ce qui nous apprend assez l'obligation que nous avons de combattre une inclination si générale, et si dangereuse.