CHAPITRE VII
Se rejouir grandement d'êire inconnu.
Si nous devons nous humilier, et être affligés lorsque nous sommes dans l'estime et l'éclat, certainement nous avons tout sujet de nous réjouir lorsque nous sommes inconnus. Je dis plus, que si les hommes savaient le prix et l'excellence de lavie cachée, il ne leur serait pas possible de n'entrer pas dans des transports d'une sainte joie. Après tout, s'il y a de la véritable joie au monde, c'est l'homme chrétiennement caché qui la possède. La vie cachée est un trésor inappréciable; si les hommes en connaissaient la valeur, ils donneraient, ils vendraient tout pour l'avoir. Mais il faut assurer que c'est quelque chose de bien grand aux yeux de Dieu, puisqu'il fait tant de choses, et même des miracles pour la donner. L'histoire des saints nous donne en ce sujet des exemples admirables. Grande joie donc, si nous marchons dans les voies qui nous cachent aux hommes.
Il faut donc beaucoup se réjouir quand nous sommes inconnus, et que l'on ne sait pas même si nous sommes au monde. Il est rapporté de M. do Renty, qu'il souhaitait de n'être connu de personne en terre, qu'il n'était pas expédient que l'on sût seulement qu'il y fût; que ce lui eût été un singulier plaisir d'être banni de tous les cœurs des hommes, et ignoré de toutes les créatures. C'est un bonheur, si l'on ne peut pas être entièrement inconnu, au moins si l'on ne
pense point à nous. C'est une grâce précieuse de n'être point considéré ; à quoi servent merveilleusement les défauts naturels, le peu de talents que l'on a, le peu d'habileté et d'industrie, la pauvreté, le délaissement, le rebut des créatures, l'éloignement des charges et honneurs. Oh! mon frère, réjouissez-vous, et donnez-vous bien de garde de vous affliger, si vous êtes mal pourvu des perfections naturelles de corps et d'esprit, des biens de fortune, des honneurs temporels; faites seulement un usage chrétien de toutes ces privations, et vous voilà dans le chemin royal de la glorieuse éternité, bien éloigné de tous les dangers que courent les grands esprits, les personnes.bien faites, les riches, les grands du siècle, qui sont sur le bord du précipice. Réjouissez-vous si, ayant de grands talents, ils ne sont pas considérés, si on vous laisse comme inutile au monde, si l'on ne se sert point de vous. Réjouissez-vous si vous n'êtes pas traité selon votre condition et vos emplois; si l'on ne vous accorde pas ce que vos qualités méritent; si vous n'avez aucune charge, aucune récompense pour beaucoup de services ; si dans le choix que l'on pourrait faire de votre personne pour quelques emplois ou fonctions honorables, l'on vous oublie, ou si l'on y pense, que i'on vous propose, vous êtes rebuté; si .ayant dignement travaillé à l'établissement de quelques œuvres excellentes, et même qu'après Dieu, et en Dieu l'obligation vous en soitdue, l'honneur en soit donné à d'autres, et que vous n'y soyez nullement regardé. Réjouissez-vous si vous êtes mis au rebut, si l'on ne vous appelle point aux assemblées, si l'on ne vous demande point avis, si l'on ne prend point conseil de vous, si l'on n'y a point de confiance, si l'on s'en cache, si i'on ne vous dit rien des affaires dont vous êtes capable, et où vous devriez avoir quelque part; si vous n'êtes point des belles parties, des beaux desseins; si vous n'entrez point dans les belles conversations; si vous n'avez point d'accès auprès des personnes de condition, de mérite; si on ne vous rend aucune visite ; si dans les compagnies on ne vous y i egarde pas, on vous laisse sans vous parler, on ne vous répond pas si vous dites quelque chose, chacun se sépare de vous, vous y soyez dans le dernier lieu ; si dans toutes sortes d'occasions l'on ne vous fait point d'honneur, vous êtes traité en homme de néant, l'on ne vous rend point de civilité, et quelquefois même contre toute sorte déraison; si cela vous arrive de la part des bons, des personnes de piété, des ecclésiastiques, des religieux aussi bien que des autres, de votre confesseur même, de votre directeur, de vos amis, de vos proches, de personnes qui vous sont bien obligées: je dis davantage, de domestiques, de serviteurs, des plus viles personnes de la terre ; si cela vous arrive dans les emplois spirituels aussi bien que dans les temporels; si cela vous arrive dans des temps, dans des états, dans des fonctions où vous soyez presque le seul que l'on traite de la sorte, tous
les autres étant considérés. O âme»-hrétienne 1 je m'arrête ici pour vous dire qu'une conduite si dure à la nature, est une des plus saintes, des plus douces, des plus aimables dispositions de la divine Providence sur vous. Plût à Dieu que vous connussiez le bien inestimable qui se rencontre dans toutes les choses qui nous éloignent clés créatures! Non, je le dis sans exagérer, c'est ce qui ne se peut dire, ni penser, puisque c'est le grand moyen de posséder Dieu seul. Mais qui pourrait jamais comprendre ce que e'est que ce Dieu seul dans une âme, dans un esprit, dans un cœur?
Mais allons plus avant dans ces voies cachées. C'est une miséricorde ineffable de n'être point connu des hommes ; ou si l'on en est connu, que l'on en soit dans l'oubli. C'est une miséricorde ineffable si l'on pense à nous, que ce soit pour nous traiter en gens de néant, sans civilité et honneur; si l'on nous met au rebut, si l'on ne se sert point de nous, ou bien si l'on nous pri.ve de nos petits emplois, qu'on nous laisse et nous abandonne, si nous avons peu de talents à paraître : mais au-dessus de toutes ces voies il y en a de si précieuses, que l'on peut dire que ce sont des effets des plus grandes faveurs que Notre-Seigneur et sa très-sainte mère accordent aux personnes qui leur sont les plus chères. Or, ces voies sont des voies de mépris et d'opprobres, qui nous tiennent plus cachés au milieu des plus grandes villes du monde, que ne sont les ermites les plus solitaires dans les plus vastes déserts. Oh! que la plus sainte vie est bien cachée par les médisances, et les calomnies qui déchirent et détruisent la réputation la mieux établie ! Ohl que la plus solide vertu est bien inconnue, quand elle passe pour une pure hypocrisie ! Considérez dans la fie des saints une sainte Marine, qui vit et qui meurt noircie de la plus honteuse calomnie; pouvez-vous voir rien de plus caché ? 11 me semble que toutes les personnes qui sont dans l'humiliation, doivent avoir une dévotion spéciale à cette grande sainte. L'on en fait la fête le dix-huitième de juin. Le bienheureux Henri de Suso, dont la précieuse mort est arrivée le vingt-cinquième de janvier, était bien caché, lorsqu'on lui imputa les plus vilains et les plus horribles crimes, comme lesvices d'impureté, de larcin et de magie. Mais ce fut après une sacrée apparition de l'aimable Jésus, qui lui ayant changé son nom d'Henri en celui d'Arnaud, qui signifie une personne qui doit être aimée, aussitôt le fit marcher par ces voies d'opprobres ; comme si cet adorable Maître nous voulait apprendre que ce sont les voies de ceux qui sont les plus aimables à ses yeux divins, y faisant marcher ceux qu'il aime davantage. Henri de Suso a toujours été l'un des sujets de ses grandes miséricordes : mais quand il voulut en faire un saint de la haute faveur, ce furent ces moyens d'abjection et d'anéantissement, dont il se servit pour le faire entrer dans les plus saintes communications de son amour. Nous
pouvons croire que ces faveurs lui furent accordées par le crédit do la très-sacrée vierge, pour laquelle ce saint homme avait une dévotion indicible, ne respirant que son pur amour. Enfin où est l'anachorète caché comme l'adorable Jésus l'a été, expirant ignominieusement sur un gibet? Disons donc avec l'un des lions serviteurs de ce divin Sauveur : Bénissez le Père éternel s'il va continuant en vous la vie cachée de son Fils, si vous êtes inconnu, persécuté et méprisé; mais donnez-vous bien à lui pour la conserver généreusement, purement et persévéraminent. Celui qui aspire à l'éternité de Jésus, méprise facilement les vaines créatures de ce monde.