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CHAPITRE IX

Vivre comme s'il n'y avait que Dieu seul, et nous au monde.

Cette pratique suppose une grande vérité, qui est le fondement de la véritable perfection, savoir est, que Dieu est le grand Tout, et que tout le reste n'est rien. Vérité bien peu connue, et que peu de personnes, même de celles qui la connaissent, entendent. 11 est vrai que plusieurs en parlent et c'est une chose assez commune de dire que tout le monde n'est rien; mais la lumière pratique en est plus rare que l'on ne pense, je ne dis pas seulement parmi les gens du siècle, mais encore parmi les personnes qui passent pour les [dus spirituelles. Car où trouvera-t-on une personne parmi celles qui font une profession plus étroite de la dévotion qui ne se mette plus en peine du point d'honneur? qui ne se soucie plus d'être considérée d'aucune créature? et s'il s'en trouve qui méprisent facilement l'estime et l'amitié des mondains, où en rencontrerez-vous qui soient parfaitement dégagées de cequeles gens peuvent penser d'elles? 0 que d'amour-propre dans les conversations les plus saintes, dans les unionspour

les bonnes œuvres,dans les liaisons et amitiés spirituelles 1 ô qu'il y a d'amusements de la naturel Où trouverez-vous une personne spirituelle qui s'élève chrétiennement audessus de tous les maux qui lui peuvent arriver des hommes et des diables, de toute la terre et de tout l'enfer? Après cela, si vous en recherchez la cause, vous verre/, que c'est le peu de connaissance qu'elles ont du rien de toutes choses en la présence de l'être suradorable de Dieu. Car celui qui est vivement pénétré du néant de tout l'être créé, comment peut-il estimer quelque chose dt cet être créé? comment peut-il l'aimer et s'y attacher? comment peut-il le craindre? Une personne raisonnable donnera-t-elle son estime, son amour, à ce qui n'est rien? pourrat-elle s'inquiéter, s'aflliger de ce qui n'est rien ? Certainement cela irait au ridicule; c'est ce qui fait donc bien voir que l'on est bien éloigné delà solide et véritable lumière du néant de toutes choses devant Dieu , puisque Ton s'empresse tant après ces choses, que l'on est si peiné dans leur privation, que l'on a tant de joie quand on les possède. O âme chrétienne, pourquoi t'affliges-tu dans Ja perte de ta réputation, qui est déchirée par les langues et anéantie dans les esprits, par la mauvaise estime que l'on a de toi? pourquoi te tourmentes-tu dans la perte de tes biens, ou dans la privation de ce que le monde, la nature et les sens recherchent davantage; apprends une bonne fois aux pieds du crucitix que tous les honneurs, tous les plaisirs, toutes les richesses ne sont rien. Hé 1 pourquoi donc se tourmenter do rien? apprends même que tous les diables et tous les hommes ne sont rien devant Dieu; pourquoi donc se mettre en peine du respect humain, de l'estime et de l'amitié des créatures? pourquoi s'affliger de leurs oppositions, de leurs délaissements ? pourquo s'embarrasser des tentations des démons , puisque tout cela n'est rien? Ah ! je prie notre Dieu très-bon et très-miséricordieux, de nous remplir de sa divine lumière à la laveur de la très-sacrée Vierge, de tous les neuf chœurs des anges et des saints, afin que nous puissions une bonne fois être entièrement convaincus de cette grande vérité que Dieu est tout, et que tout le reste n'est rien. Je renvoie ceux qui voudront en avoir plus de connaissance à ce que nous en écrivons dans notre livre du rèijne de Dieu en l'oraison mentale. Nous dirons encore ici qu'il faut bien prendre garde à être iidèles à la lumière de celte vérité, quand elle nous est accordée. II est aisé quand on en est pénétré dans l'oraison d'une si puissante manière, que l'on n'y trouve aucune résistance, de voir tout l'être créé devant Dieu dans son néant , et à peine pourrait-on se mettre dans un autre état. La fidélité consiste à demeurer ferme dans la croyance de celle vérité; lorsque les sens y résistent puissamment, que la nature s'y oppose, que l'esprit est ému par le sentiment commun des hommes. Pour lors la pure foi est l'unique remède à toutes ces oppositions, et elle nous

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ŒUVRES COMPLETAS DE BCUDON.

doit servir entièrement de guide. Ainsi quoique les sens et les hommes nous disent et nous fassent ressentir que les plaisirs, les honneurs, les richesses sont des choses considérables ; il faut, malgré nos sentiments et les pensées des créatures, nous arrêter constamment à la foi, qui nous doitfaire croire que Dieu est Je grand Tout, et que tout le reste en sa divine présence n'est rien. Oui, faut-il dire et penser : mes sens, hommes, je vois bien que vous m'attirez à l'estime, à l'amour ou à la crainte des choses créées ; mais je vous laisse poursuivre une lumière divine, à laquelle je me veux entièrement arrêter, quelque révolte que la nature et la partie inférieure puisse faire au contraire. Enfin, persuadons-nous que cette divine lumière, quand non-seulement elle éclaire l'esprit, mais que par son ardeur elle embrase la volonté, et met l'âme dans sa pratique, n'est point un effet de l'étude de l'esprit humain. C'est aux pieds de Jésus et de Marie qu'elle est reçue par l'exercice de la sainte oraison ; exercice sacré qui en donne plus de connaissances solides à de simples femmes, à de pauvres ignorants, que toutes les plus hautes sciences ne peuvent faire aux plus doctes et aux plus grands esprits. C'est ainsi, mon Dieu, que vous vous plaisez à donner vos plus pures lumières aux âmes humbles, pendant que vous les cachez aux sages et prudents du monde. Ah! que souvent ce prédicateur, ce savant, après avoir bien dit que toutes choses ne sont rien, est éloigné dans la pratique de cette vérité!

11 n'en va pas de môme de l'âme qui parle renoncement de soi-même et l'oraison, s'est rendue susceptible de la lumière céleste. Elle voit d'une manière inexplicable en toutes choses le rien de toutes choses. Elle dit avec un prophète, foi regardé la terre, et elle était vide (Jer. iv, 23), à la différence, des personnes qui la voient pleine de plaisirs et de grandeurs; elle est vide à ses yeux, car elle nvy découvre ni solides plaisirs, ni véritables biens et grandeurs. Elle la voit comme rien ; car Dieu tout bon se manifestant à elle, tout ce qui 'n'est pas lui disparait en sa'; divine présence. C'est ce qui fait qu'elle trouve des déserts au milieu des villes les plus habitées; pendant, hélas! quelquefois qu'un religieux solitaire, à qui il reste encore quelque estime pour les choses créées, trouve un grand monde dans sa cellule. C'est ce qui fait qu'elle habite dans une solitude vaste et immense parmi toutes les compagnies où elle est obligée de se rencontrer par l'ordre de Dieu, car partout elle ne voit que Dieu seul. O qu'une âme ainsi éclairée est vivement touchée de l'occupation des esprits et des cœurs des hommes! qu'elle a de pitié et de compassion de voir leur amusement après tant de néants! Sa douleur ne se peut exprimer quand elle considère que l'on fait tant d'é- 'at et que l'on s'arrête si fortement après le bel esprit, l'esprit brillant, les belles paroles, le crédit que l'on a auprès des grands;

l'approbation des créatures. Elle voit clairement que ces choses par le mauvais usage que l'on en fait ordinairement, sont des .sources de très-grands malheurs. Ah! combien de maisons régulières se sont relâchées de leur étroite observance, ont pris l'air du monde par ces sortes d'esprits, et ont été un commencement funeste au relâchement des plus saints ordres ! que les supérieurs et supérieures apprennent ici à y tenir fortement la main, à y apporter le remède de bonne heure; autrement ils se rendront responsables de la dépravation d'un ordre et de toutes les suites malheureuses. O mon Dieu ! quel compte leur faudra-t-il rendre au jugement terrible de Dieu ! j'avertis donc qu'il ne faut pas seulement regarder ce qui se passe dans le commencement, mais qu'il faut en considérer les suites. Une étincelle n'est pas grand chose ; mais si vous ne J'éteigne2 pas, elle est capable de faire des incendies et des embrasements horribles.

Ne détournez jamais les yeux de dessus l'adorable Jésus, s'écrie la séraphique sainte Thérèse ; et de vrai cet aimable Sauveur est notre unique modèle. Tout le monde ne lui paraissait que comme il fait à Dieu une goutte de rosée', un rien, et c'est de la manière qu'il nous le faut regarder. Tout ce qui s'y passe ne nous doit paraître que comme une ombre et un songe. Le P. de Condren appelait Dieu son monde, son soleil, sa lumière, son feu, sa terre, son Père, sa vie, son repos, et, en un mot, il lui était toutes choses. Il traitait le siècle comme s'il l'eût ignoré ; et de vrai comme la sainteté de Dieu le sépare de toute autre chose pour ne vivre et n'avoir d'opération qu'en lui seul et pour lui seul ; quand il en donne quelque heureuse participation à ses créatures, elle produit une privation générale de wtout ce qui est incompatible avec sa pureté ; et cela va si loin, qu'elle ne peut pas souffrir l'attache môme à la présence sensible de Jésus, en tant qu'elle peut satisfaire à l'amourpropre, Jésus lui-même le déclarant incompatible avec la perfection de son pur amour. Cependant les apôtres à qui il déclare qu'il est obligé de leur ôter sa présence sensible, afin de leur envoyer son Esprit-Saint , qui devait les établir dans les plus saintes voies de son amour, n'étaient imparfaits dans leur affection qu'à raison de la satisfaction naturelle et de leur amour-propre qui s'y rencontrait. C'est pourquoi le divin Paul s'écrie : Nous ne connaissons plus personne, non pas même Jésus selon la chair (11 Cor. v, 6), c'està-dire qu'il était mort non-seulement à toute complaisance humaine, mais encore divine, en tant qu'elle est capable de donner de la satisfaction à l'amour-propre. Iifaut donebien dire qu'il faut mourir à toutes choses pour excellentes qu'elles soient ; aux grâces surnaturelles quand l'amour-propre s'y rencontre, aux personnes les plus saintes quand elles divertissent de Dieu seul. Après cela, que pourront dire ces gens qui cherchent des excuses sous le spécieux prétexte des choses excellentes qui les arrêtent , ou des

personnes qui les touchent de plus près ? Y a-t-il rien de plus considérable que la présence visible de Jésus, ou qui nous soit plus proche? Mais ne lisons-nous pas de Moïse dans l'ancienne loi qui n'était que l'ombre el la ligure de la loi, d'amour où nous vivons, qu'étant appelé à la conversation divine sur la montagne de Sinaï, non-seulement il se sépara de tout le peuple , mais qu'il quitta encore son frère Aaron, Josué même, son ministre, qui était toujours avec luil

Or, le moyen le plus propre et le plus efficace pourentrer dans un dénûment entier de toute attache, est de vivre au monde comme s'il n'y avait que Dieu seul et nous. Car enfin où peut s'arrêter celui qui, fermant l'œil à toutes les créatures, n'a plus de vue que pour regarder Dieu seul ? L'on ne peut avoir de complaisances , ni de désirs, ni de recherches, ni d'affections pour ce que.l'on ne connaît pas. Ce que l'on estime comme rien n'occupe guère ni l'espr.U ni le cœur. Le néant ne donne point d'émotion aux passions, il n'est point capable de nous toucher d'envie, de haine, de colère, de tristesse,

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