CHAPITRE PREMIER. rnère en votre admirable incarnation, et que
Dieu se sert pour l établissement de son bie£?ain/du Père éternel I ô Fils tout aima-
re9ne' jjje ^ ja très-pure Vierge, que mon âme et
Le royaume de Dieu est au dedans de vous, toutes celles que vous avez créées devien-
dit le Seigneur. (Luc, xvn, 21.) Clest dans nent votre règne ! que votre nom soit sanc-
cet intérieur que le souverain et le maître tifié par toute la terre par la destruction de
absolu de toutes choses établit son empire, l'idolâtrie, de l'infidélité, de l'hérésie et du
par l'anéantissement de ce qui est opposé à péché ; que tous les peuples le magnifient
sa divine volonté, et par l'assujettissement par une entière conformité de leurs volon-
de ce que nous sommes, de ce que nous tés avec votre volonté divine. O adorable
pouvons, et de ce que nous faisons : car Jésus, que votre règne arrive, que votre rè-
c'est en ces choses que consiste le règne de gne arrive 1
Dieu. Or il faut ici remarquer, que ce n'est pas
O mon Seigneur et mon Dieu 1 voilà de assez de bannir tout péché mortel de nos
grandes choses en peu de paroles. O sagesse âmes pour l'établissement du règne de Dieu,
incréée qui atteint d'un bout à l'autre avec 11 est vrai que l'aimable Jésus vit dans tous
une force toute-puissante, et qui dispose de les cœurs animés de la grâce sanctifiante,
toutes choses avec une suavité nonpareille, mais il n'y règne pas : car combien se passe-
venez dans ma pauvre âme pour l'éclairer t-il de choses dans la plupart de ces âmes
de vos divines lumières, lui enseignant les qui lui sont opposées. Plusieurs se laissent
lois de votre empire, afin qu'elle les puisse aller à de fâcheux péchés véniels sans s'en
apprendre efficacement en votre vertu, à mettre beaucoup en peine, et c'est grande
ceux qui liront ce petit écrit, que je dédie pitié de voir leurs esprits et leurs cœurs
nniquemment à la gloire de votre souverai- remplis de maximes et d'inclinations m'en
neté, et de celle que vous avez choisie pour éloignées de celles de notre divin Roi, qui a
paru visiblement parmi les hommes pour leur apprendre, selon la doctrine du grand apôtre, non seulement à renoncer au monde, mais encore aux désirs du siècle. Combien de recherche du propre intérêt, mal si commun, que, selon la divine parole, il est presque universel. S'il se rencontre des âmes généreuses qui aimeraient mieux mourir que de commettre le moindre péché véniel, ou même la moindre imperfection avec une entière connaissance, ces âmes ne laissent pas de se rechercher, quoique sans en avoir une pleine vue dans plusieurs de leurs actions. Oh mon Dieu! que de sujets d'humiliation en l'homme ! Les exercices, les plus spirituels, les actions les plus saintes se trouvent infectées de l'amour propre. Oh ! combien de sermons, de conférences, de directions, d'aumônes, et d'autres actions semblables, qui attiraient les jeux et qui ravissaient les esprits, qui donnaient tant d'estime de ceux qui les faisaient, seront au jugement de Dieu des œuvres vides et de nulle considération. Dans le couvent d'Alve, monastère des carmélites selon la réforme de sainte Thérèse, cette séraphique sainte étant encore en vie, les religieuses y menaient une vie admirable, soit par la pratique de ce qu'il y a de plus austère en la mortification, soit par l'exercice des vertus héroïques, soit par la communication des plus douces faveurs du paradis, notre Seigneur et les saints anges conversant familièrement avec ces saintes âmes : or il arriva qu'une de ces religieuses, qui passait pour une sainte, étant décédée, parut après sa mort dans de grands tourments, et dit à l'une de ses sœurs ces paroles : Ah 1 ma sœur, que l'on voit ici bien plus clair que dans le monde : sachez que ce qui paraît sur la terre digne de louanges, ne mérite ici que des châtiments.
Nous avons donc besoin de grâces bien particulières pour être sans réserve et entièrement à l'adorable Jésus, afin que non-seulement il vive, mais règne souverainement dans nos âmes. Or, c'est une doctrine constante parmi les saints que l'oraison, et spécialement l'oraison mentale, est le moyen le plus efficace pour les obtenir, et l'expérience fait assez voir que c'est le grand moyen dont Dieu se sert pour l'établissement de son règne : c'est par l'oraison mentale qu'arrive la réformation des sens extérieurs et intérieurs, que la mémoire se trouve purifiée, l'esprit saintement éclairé, la volonté divinement unie à la volonté divine, et toute l'âme perdue heureusement et glorieusement transformée en Dieu seul.
En voici un exemple bien touchant en la personne de la grande sainte Thérèse. L'innocence baptismale que cette sainte a toujours conservée, et dont la blancheur n'a jamais été ternie par la tache d'aucun péché mortel, a toujours donné lieu dans son cœur à la vie de la grâce de l'adorable Jésus ; mais plusieurs fautes, quoique légères, qu'elle commettait, ne donnaient pas lieu à l'établissement de l'empire de ce divin Roi. Ce-
pendant cette âme généreuse était puissamment touchée pour se faire quitte de tout ce qui pouvait servir d'obstacle au règne de son Souverain ; mais ses résolutions étant combattues par ses faiblesses, elle se trouva durant bien des années bien éloignée de la perfection du règne de Dieu, qui ne laissait pas d'être le sujet ordinaire de ses soupirs et de ses vœux. Enfin, après bien des larmes, bien des pénitences, bien des travaux qui ne la tiraient pas entièrement de ses imperfections, elle trouva clans l'oraison le remède à tous ses maux. Sans l'oraison, selon sou propre témoignage, elle fût tombée dans l'esclavage de la tyrannie du diable ; avec l'oraison elle est devenue l'une des premières personnes du royaume de Jésus. Ce fut dans l'oraison qu'elle entendit cette voix céleste qui lui dit qu'elle ne conversât plus avec les hommes, mais avec les anges, et à même temps Thérèse cessa d'être Thérèse pour n'être plus qu' une même chose avec Jésus. Cela lui arriva après l'obéissance qu'elle rendit aux avis d'un Père de la compagnie de Jésus, qui lui avait conseillé d'avoir recours à l'oraison, voyant bien que toutes les raisons dont il se servait pour lui persuader le parfait détachement des créatures ne faisaient pas assez d'impresion sur son cœur. Cette âme généreuse s'aveuglait de sa propre lumière, qui lui faisait trouver des excuses du côté du bon naturel, de la générosité et de la reconnaissance pour ne pas rompre avec les créatures et demeurer toujours liée dans leur amitié. Elle avait besoin d'une lumière divine qui, l'élevant audessus de la raison, lui fitvoirqu'il fallait tout quitter pour posséder tout, et que, pour être à Dieu seul, il ne fallait plus être à aucune créature. Cette lumière lui fut accordée miséricordieusement dans l'oraison, et ensuite elle mena une vie plus angélique qu'humaine, selon l'ordre qui lui avait été donné du ciel, comme il a été remarqué, de ne plus converser avec les hommes, mais avec les anges. Depuis ce temps-là il semble que Thérèse devint toute céleste, et qu'elle fut ravie dans le ciel, ou bien que tout le ciel tomba dans son cœur en notre terre. C'est le privilège de l'oraison de faire mener ici-bas la vie des bienheureux du paradis par la contemplation de la Divinité. C'est ce que faisait notre sainte par une continuelle conversation dans le ciel ; elle connaissait par des vues admirables les trois personnes divines de la suradorable Trinité, et elle assure qu'elle a connu ce mystère comme des personnes qui en verraient d'autres dans une salle en plein jour; ensuite elle protestaitqu'elle eût voulu souffrir mille martyres pour ce mystère ineffable. Ehedit que Notre- Seigneur l'ayant présentée au Père éternel, lui dit : Mon Père, je vous donne cette personne que vous m'avez donnée. Et elle rapporte que le Père éternel lui fit entendre ces paroles : Je t'ai donné mon Fils, je t'ai encore donné mon Saint-Esprit, je t'ai encore donné cette Vierge, parlant de la Vierge mère de Dieu. Notre-Seigneur lui déclara
•qu'il n'avait rien qui no lût à elle, et qu'elle pouvait offrir à son Pèro ses douleurs et ses travaux comme choses qui lui appartenaient. Elle voyait son âme transparente comme un miroir; mais ce miroir ne représentait pas la personne qui le regardait comme les autres glaces, mais seulement l'adorable Jésus. 11 faut dire que Thérèse qui s'y regardait était Jésus; aussi elle ne trouvait plus en elle ni esprit, ni amour, mais le pur esprit et le pur amour de Jésus. C'est pourquoi cet aimable Sauveur lui ordonna de ne se regarder plus en rien. Elle le devait bien faire, puisquil n'y avait plus que Dieu seul en elle, et, y étant seul, il y faisait ce qu'il voulait. Il y était le maître, le souverain et le roi absolu: son règne y était parfaitement établi; mais c'est par l'oraison que celui qui est puissant a fait ces choses grandes en elle, et que son nom a été sanctifié dans cette séraphique sainte.