CHAPITRE II
De Foraison mentale et de ses différentes espèces.
L'oraison mentale est une élévation de l'âme à Dieu, mais Fesprit divin, qui, selon la divine parole, prie pour nous avec des gémissements inénarrables, ne s'applique pas aux âmes d'une même manière. 11 y en a qui s'élèvent à Dieu par la méditation, d'autres par la contemplation, quelques-uns agissent avec les secours ordinaires de la grâce et sont dans un état actif, et quelques autres sont mus par des attraits extraordinaires et sont dans un état passif. On va à Dieu par le discours que fait l'entendement sur les vertus de la foi. C'est ce qu'on appelle méditation. On y va par l'oraison d'affeciion, qui consiste en une multitude d'actes que l'amour fait produire. Quelquefois l'oraison devenant plus simple, les actes ne sont pas si fréquents, et l'on demeure dans un repos plus grand. Il y a des états où l'on demeure dans une vue fort simple, mais dont l'on peut parler, parce qu'elle est connue. 11 y en a où l'on aime sans aucune vue, au moins qui soit aperçue; mais l'on ressent un je ne sais quoi" qui fait connaître que l'on est bien, l'on ressent que l'on aime. 11 y en a où l'on ne voit plus rien, où l'on ne sent plus rien, l'on ne se voit pas soimême, il semble que l'on soit perdu. 11 y a des oraisons avec goût, avec consolation. Il y en a de peines et de grandes souffrances. Il y en a dont les grâces sont si sensibles, si douces, si charmantes, que les heures, les jours et même les nuits entières ne semblent durer que des moments. Il y en a dont les sécheresses, les distractions ou la privation de tout sentiment , et quelquefois la souffrance des tentations horribles, font porter des états si pénibles, qu'il est difficile d'y persévérer sans une grande fidélité. Il y a des oraisons de lumière, des oraisons d'obscurité. Quelquefois les sens extérieurs et intérieurs demeurent liés avec les puissances de l'âme ; quelquefois les puissances et les sens intérieurs étant liés, les sens ex-
OECYRES COMPL, DE B.OCDOX. I.
térieurs demeurent libres; au moins ils ne sont pas entièrement perdus. Entin il y a des états qui laissent les puissances libres, aussi bien que les sens, Dieu opérant dans le fond de l'âme d'une manière très-intime, très-forte et très-sainte.
Le grand saint François de Sales, au chapitre onzième du sixième livre de l'Amour de Dieu, enseigne que quelquefois la quiétude est dans toutes les puissances de l'âme, et quelquefois seulement en la volonié, en laquelle elle est ou perceptiblement ou imperceptiblement, sans aucun signe de la présence de Dieu. Au même chapitre, il parle d'une oraison en laquelle les facultés de l'âme ne prennent aucun contentement, sinon celui d'être sans aucun contentement pour l'amour du contentement et bon plaisir divin, et c'est le comble, dit ce saint évêque, de l'amoureuse extase de n'avoir pas sa volonté en son contentement, mais en celui de Dieu.
Sainte Thérèse, au chapitre 14 de sa Vie, dit qu'il y a une oraison de quiétude qui e^t un recueillement des puissances au dedans de soi qui ne sont pas perdues, mais dans le repos. Ainsi la volonté s'occupe après une simple vue sans discours. Au chapitre 16, elle parle d'une oraison qu'elle appelle sommeil des puissances qui sont plus unies que dans la quiétude, quoiqu'elles ne soient pas encore entièrement perdues. Elle dit que cette oraison est une céleste folie, où l'on apprend la sagesse du ciel, et que quelquefois l'on y dit plusieurs paroles sans ordre et mille folies, mais ce sont des folies bien saintes et remplies d'une sagesse très-grande. Au chapitre 18 elle traite de l'oraison d'union, dans laquelle les puissances sont liées et les sens, et dans laquelle l'on ne fait que jouir. Dans les oraisons précédentes l'on travaillait encore, quoique fort peu ; l'on voyait bien que l'on agissait, quoique pourtant sans en connaître la manière ; dans celle-ci, tout y est en repos, et l'on n'y voit pas ce qui s'y passe, en sorte que, si on pouvait la déclarer, ce ne serait pas l'oraison d'union. Dans le même chapitre, ei e parle de l'oraison qu'elle nomme vol d'esprit, qui est la même chose que l'oraison d'union; seulement la différence qui s'y rencontre est comme celle qui se retrouve entre un petit feu ou un grand feu, l'un n'échauffe pas tant , l'autre embrase davantage. Dans le chapitre 20, elle écrit de l'oraison du ravissement : c'est encore la mêa>e chose que l'oraison d'union; mais c'est une union plus serrée, plus étroite, plus intime, et qui arrive plus subitement et d'une manière plus prompte. Au même chapitre, elle rapporte une oraison de peine dans laquelle l'âme est introduite comme dans une solitude affreuse à l'écart de toutes les créatures, et même dans un éloignement de Dieu. L'âme, dans ce désert, demeure comme crucifiée entre le ciel et la terre et n'a qu'une connaissance confuse, ses puissances demeurant liées par la peine, 'comme elles le sont parla joie dans les autres états. TCotre-
ŒUVRES COMPLETES DE BOUDON
Seigneur lui dit qu'elle fit plus d'état de cette grâce que de celle qu'elle avait eue auparavant, que l'âme s'y purifiait comme dans le purgatoire. Dans la sixième demeure du château de l'âme, elle parle de l'oraison de jubilation, où elle dit que l'âme, s'oubliant de soi, est tout occupée à publier les louanges de Dieu. Elle assure que le bienheureux Pierre d'Aloantara en fut tenu pour insensé, et elle appelle le monde misérable de ce que ceci est si peu commun qu'on tient pour folles les personnes qui ont ces grâces. Cet état a rapport à ces sages folles dont elle a traité dans l'oraison du sommeil des puissances, quoique les choses se passent d'une manière indifférente.
Or, de savoir si l'oraison mentale est suffisamment divisée en deux espèces, comme le veulent de certains auteurs, en l'oraison ordinaire ou extraordinaire, ou bien si les espèces d'oraison se multiplient à proportion des affections de ceux qui prient, comme l'enseignent d'autres; c'est ce qui est de peu d'importance à mon dessein. Je n'écris point pour satisfaire à la curiosité des esprits, mais pour porter les âmes à l'amour de mon divin roi, amour qui est donné libéralement aux entendements humiliés, aux petits et humbles de cœur, et que la prudence et sagesse mondaine ne peuvent recevoir. 11 est bon que les âmes sachent que l'esprit de Dieu conduit par des voies d'oraison bien différentes, afin qu'elles se laissent aller à ses divins attraits, sans s'arrêter d'ellesmêmes à aucune voie. C'est un grand abus de vouloir prendre une méthode d'oraison, parce qu'on l'a lue dans quelque livre spirituel, qu'on en a entendu parler dans quelque conférence, ou bien parce que quelques bonnes âmes la pratiquent; il faut examiner ce qui se passe dans son intérieur, faire attention aux mouvements que la grâce y produit; prendre avis, ensuite, d'une personne expérimentée, et se servir des livres qui seront propres pour sa voie. 0 mon Seigneur, ô mon Souverain, qu'il est juste que vous soyez obéi! c'est à vous à nous conduire en la manière que vous le voulez, c'est à nous à vous suivre, aidés de votre divin secours, avec une fidélité inviolable et une soumission entière, sans en examiner les causes. Il suffit que vous le vouliez, vos pauvres créatures n'ont rien à dire à vos conduites qu'efles doivent toujours adorer et aimer.