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CHAPITRE III

De la méditation, où il est traité des abus de plusieurs personnes qui la pratiquent.

La méditation est une oraison de discours sur quelque sujet pour s'exciter à aimer Dieu. Or, c'est une chose excellente de s'appliquer à la considération des vérités de notre sainte religion; car ces considérations servent grandement à établir et à augmenter le divin amour dans nos cœurs : Et si cet amour divin est comparé dans l'Evangile à un feu, l'on peut dire que ces réflexions chrétiennes sont comme autant de bois que

l'on y jette, pour le conserver et l'accrotire.

C'est donc une chose bonne, utile et glorieuse à notre grand roi, que de s'adonner à la méditation. Mais si vous me demandez ce qu'if faut faire pour dignement ta pratiquer, je vous dirai que vous ayez recours aux Exercices de saint Ignace, où vous trouverez des moyens merveilleux pour en faire un saint usage. 11 suffit, pour vous donner quelque idée du mérite et de l'excellence de ce livre, de vous dire qu'il a été inspiré divinement à ce grand homme dans un temps où il ne faisait que commencer à servir Dieu, et qu'il était encore sans aucune connaissance des lettres et sans science; il faut ajouter que les Souverains Pontifes lui ont donné de grandes louanges, et qu'il est qualifié d'admirable dans l'office dont l'Eglise se sert le jour de sa fête. Les grands fruits que ce livre divin a produits, ne laissent aucun doute de la bénédiction que Notre-Seigneur y a donnée. 11 a servi d un puissant moyen pour l'établissement de son règne ; aussi est-il facile d'y remarquer un zèle particulier pour le règne de Dieu. L'on a écrit que les étendards, dont il est parlé marquent assez que saint Ignace, ayant passé de la milice des hommes dans la milice de Dieu, retenait quelque chose de son humeur guerrière qu'il avait sacrifiée par un usage divin, cela est vrai; mais je ne puis aussi douter que le zèle du règne de l'adorable Jésus, dont ce saint était dévoré, ne l'ait pressé d'écrire de la sorte. C'est à ce grand saint à qui l'on a obligation de l'usage fréquent des retraites des dix jours, mais je crois devoir remarquer ici qu'il les faisait faire ordinairement d'uQ mois, et ses exercices tendent là. 11 faut du temps aux personnes qui désirent de changer de vie, pour faire quelque progrès en la vie chrétienne, et je suis persuadé que si l'on donnait le temps d'un mois, comme ces exercices le marquent, l'on en verrait bien d'autres effets que ceux qui suivent d'une retraite de huit ou dix jours. Cependant, c'est toujours beaucoup faire que de donner une semaine à la retraite pour s'approcher de Dieu.

Le glorieux saint François de Sales a donné une méthode excellente pour la méditation en son Introduction à la vie dévote, et elle a beaucoup de rapport à celle de saint Ignace. Saint Pierre d'Alcantara en a dignement écrit, mais enfin il y a grand nombre d'auteurs qui en ont dignement traité. Il faut laisser à la liberté des âmes de choisir les livres et les méthodes qui sont conformes au trait de leur grâce, et l'on ne doit pas prendre les méthodes les plus excellentes, mais celles qui sont les plus propres à sa voie.

Je dirai seulement, en peu de paroles, que les personnes qui ont facilité à se servir de l'imagination trouveront un grand secours dans les méthodes de saint Ignace et de saint François de Sales, se représentant les mystères de Notre-Seigneur, et s'imaginant être dans le lieu où ils se sont passés, y considérant les personnes qui y étaient présentes,

LE REGNE DE DIEU EN L'OKaISON MENTALE. — LIV. I".

tantôt parlant à Notre-Seigneur, tantôt à ces personnes selon les différents mouvements d'amour, d'étonnement, de crainte, de douleur, de reconnaissance que les sujets médités causeront dans l'âme, et agissant comme si, effectivement, le mystère se passait devant nous et que nous fussions dans le lieu où la divine bonté l'a opéré. Il faut lire, pour ce sujet, ce qu'en ont écrit les deux saints que nous venons de citer; seulement, il faut prendre garde à ne se pas blesser l'imagination par une trop forte application.

Pour les personnes qui commencent et qui ont de la peine à passer une demi-heure dans la méditation, et à plus forte raison une heure, on peut leur conseiller l'exercice de plusieurs choses que nous allons marquer pour les entretenir plus facilement durant le temps qu'elles ont pris pour faire l'oraison.

On commencera la méditation par la présence de Dieu, le considérant pour soutenir un peu l'imagination dans un trône glorieux environné d'une multitude presque infinie d'esprits admirables dont le moindre a plus de beautés et de grandeurs que tout ce qu'il y a de beau ensemble et de grand dans le monde, ce qui doit élever l'esprit à la considération des perfections de celui qui est l'auteur de toutes ces merveilles. En vérité elles ne se peuvent ni dire ni penser, aussi sont-elles infinies. On pourra se représenter Notre-Seigneur Jésus-Christ dans la gloire, en la compagnie de sa bienheureuse mère, et de ses saints, ou bien croire par la foi Dieu très-présent dans le lieu où l'on est, ce qui est une vérité indubitable. L'on concevra avec l'aide de la grâce la plus haute estime que l'on pourra de la majesté de Dieu. L'on s'humiliera en sa divine présence, et l'on fera quelques actes d'adoration. Ensuite l'on fera un acte de contrition de tous ses péchés, à raison de ce que Dieu est en soi-même, et non pas par la crainte d'en être châtié, où d'être privé des récompenses qu'il donne. Il faut l'estimer et l'aimer par-dessus toutes choses, à raison de ce qu'il est, et que ce soit là le motif des regrets de nos offenses. On peut faire cet acte de contrition sans aucun sentiment dans la partie inférieure, au milieu de toutes sortes de sécheresses et d'abattements. On invoquera le secours de la très-sainte Vierge, de son bon ange et des saints à qui l'on a une particulière dévotion. Cela fait, on pourra se représenter le sujet de la méditation commeilestdit ci-dessus, ou bien d'une autre manière, selon qu'on la trouvera plus propre. Ensuite il faudra s'appliquer à la considération des vérités du sujet , et s'en servir pour prendre de fermes résolutionsde se corriger et de mieuxfaire, d'éviter le péché et de pratiquer la vertu; pour cela il sera besoin de penser sérieusement à ce qui nous arrête dans le service de Dieu, à l'humeur qui prédomine en nous, à l'inclination qui nous fait plus de peine, et bien prendre garde à venir toujours dans le particulier, sans se contenter en général de prendre ^solution d'éviter les défauts. Il faudra

appliquer les vérités méditées autant que l'on pourra à la vertu dont nous avons plus de besoin, au vice qui nous empêche davanvantage, penser aux moyens les plus efficaces dont l'on pourra se servir, invoquer le secours de Notre-Seigneur pour ce sujet, avoir recours à la très-sainte Vierge , aux bons anges et aux saints, et ne se lasser jamais dans cet exercice, jusqu'à ce que l'on soit quitte du vice qui nous arrête le plus, ou que l'on ail acquis la vertu qui nous est [dus nécessaire. C'est ce que l'on appelle l'examen particulier tant recommandé par les maîtres de la vie spirituelle, et que l'on peut faire à la fin de la méditation , qu'il faut conclure par des colloques, des offrandes, des actions de grâces , des demandes, des actes de louanges et autres semblables. 11 sera bon enfin de faire une donation à Dieu de tout ce que l'on est, s'abandounant à la divine volonté, pour être tout ce qu'elle voudra que nous soyons, désirant de faire la volonté de Dieu en toutes choses, en la manière que Dieu voudra et non pas à notre goût. Ou bien l'on fera un acte d'abandonnement au commencement de l'oraison, après l'acte de contrition , et il sera même plus à propos, cela donnant lieu à l'indifférence où l'on doit être pour être consolé ou pour souffrir dans le temps de la méditation, n'y cherchant que le bon plaisir divin et non pas notre consolation.

Ceux qui ont plus de difficulté à méditer pourront se servir d'images dévotes pour s'exciter de temps en temps , lire quelque chose dans un livre , considérer les grâces en général qui leur sont communes avec le reste des fidèles, comme la grâce du saint baptême, l'usage des sacrements ; faire réflexion sur les grâces particulières qu'ils ont reçues , comme par exemple l'éducation chrétienne, et tant de moyens dont grand nombre de Chrétiens sont privés, comme la plupart de ces pauvres gens de la campagne. Après tout l'adorable Jésus est l'Ange du grand conseil , il est notre avocat , il est notre juge, il est notre roi , il est notre médecin , il est notre père, il est notre véritable ami : hélas chacun a ses affaires , quelle difficulté donc y a-t-il tant de les lui exposer, de les lui dire , de lui demander son esprit pour nous conduire? Nous avons un grand procès où il ne s'agit pas moins que de notre bonheur éternel, ou de notre malheur éternel; agissons donc auprès de lui comme un client auprès de son avocat , comme un criminel auprès de son juge, mais d'un juge qui ne demande qu'à nous sauver. Agissons auprès de ce divin roi comme des sujets poursuivis par de puissants ennemis , afin qu'il nous délivre de leur oppression et nous tienne dans la paix Nous sommes tous malades, allons au médecin céleste , et puisqu'il nous traite comme ses enfants, ayons en lui une confiance filiale; et puisqu'il nous honore de son amitié, ayons recours à lui comme à notre véritable ami. U me semble que toutes ces qualités donnent bien lieu de rester

CiZ

ŒUVRES COMPLETES DE BOUDON

pendant quelque temps dans son entretien. Sainte Thérèse au chapitre 26 du Chemin de la perfection, dit, parlant de la méditation, qu'il faut faire l'examen de conscience, dire le Confiteor, puis regarder Notre-Seigneur, ie voir à nos côtés qui nous enseigne, comme un hon maître , qu'il faut prendre une de ses images, lui parler comme si c'était à lui-même. Saint Jérôme loue sainte Paule de cette pratique. Elle ajoute que c'est encore un bon moyen de prendre un livre, et d'y lire avec réilexion. 11 faut, dit cette sainte, user d'artifices pour accoutumer l'âme, qui est éloignée de l'Epoux céleste depuis si longtemps, à rentrer dans sa conversation. Elle enseigne encore que l'on peut penser aux mystères joyeux lorsque l'on est dans la joie, et si l'on est triste aux mystères douloureux. De prime abord il faut conduire avec prudence les âmes dans le chemin de l'oraison et user de saintes adresses , comme le remarque sainte Thérèse. On peut les exercer quelques jours dans de simples lectures de méditations dont les sujets soient louchants et les porter à y faire des réflexions de temps en temps, quittant la lecture et puis la reprenant, et dans les intervalles considérant doucement ce qu'on a lu, et produisant quelques actes d'amour, ou d'humiliation, ou de demandes et autres semblables , se prosternant devant Dieu, faisant quelques génuflexions, baisant quelque image dévote ; cela pourra servir à plusieurs, et la grande sainte Thérèse que nous ne pouvons jamais nous lasser de citer, s'en est servie longtemps avec les succès que chacun sait. Il y a de certains moyens puissants pour obtenir la grâce de l'oraison, c'est pourquoi il les faut conseiller comme la lecture des Vies des saints, la fuite discrète des compagnies, dont les entretiens laissent tant d'espèces de choses du monde à l'imagination qu'à grand'peine peut-on penser aux choses célestes.

Les quatre fins dernières sont des sujets de méditation bien touchants, les effets funestes du péché , la beauté et l'excellence des vertus, mais je conseillerais surtout de considérer les vertus en la vie et passion de notre divin Sauveur; car elles ont en sa personne sacrée un etfet tout particulier. Par exemple il est bon de considérer la vertu d'humilité en sa nécessité, en ses propriétés, en ses effets , mais il y a bien une autre bénédiction de les regarder en un Dieu-Homme qui s'humilie. La vue amoureuse de l'aimable Jésus cause dans l'âme des effets de grâce que l'on ne peut expliquer. Sainte Thérèse assure que se représenter en l'intérieur quelque mystère de Notre-Seigneur, est le moyen le plus propre pour parvenir bientôt à la contemplation , si l'on persévère, quoique ce soit un grand travail pour les peines que l'on souffre, pour les sécheresses et distractions.

Auparavant que de finir ce chapitre , je crois qu'il y a de la gloire de notre bon maître de donner quelques avis touchant certains abus qui arrivent aux personnes

peu expérimentées dans les choses spirituelles, ou qui n'en sont pas assez solidement instruites.

On rencontre des personnes qui pensent faire merveille se bandant la tête, et appliquant excessivement l'imagination; ces personnes doivent savoir que la bonne oraison ne consiste pas, ni dans une forte contention d'esprit , ni dans l'application de l'imagination. Dieu demande un cœur contrit et humilié et une bonne volonté de lui plaire, se tenant dans l'oraison pour le contenter, et non pas pour notre satisfaction. Cet abus a blessé le cerveau à plusieurs , et leur a donné des maux de tête qui les ont rendus inhabiles à s'acquitter des devoirs de leur état. Il y a même des imaginations faibles qui sont tombées par là dans des illusions étranges , s'imaginant avoir des visions et entendre des voix extraordinaires. li faut donc prendre garde à ne passe faire violence ni à la tête, ni à l'imagination, pour se représenter les mystères , ou s'appliquer à quelque vérité.

Il y en a qui pensent n'avoir rien fait dans le temps de l'oraison, si elles n'ont eu des mouvements sensibles, et c'est dans ces sensibilités qu'elles mettent leur dévotion. Je réserve à parler plus amplement de cet abus en un autre lieu. Il suffira de remarquer ici que j'en ai connu qui de temps en temps faisaient des efforts pour pleurer, et s'occupaient à considérer s'ils ne jetaient pas quelques larmes, ils passaient jusqu'au ridicule, faisant quantité de grimaces, et croyant par ces gestes extérieurs faire beaucoup. Non-seulement la dévotion ne consiste pas dans les mouvements de tendresse, ni dans les goûts et consolations, mais il se faut modérer dans ces choses et en éviter l'excès.

J'ai connu plusieurs personnes de piété et même de doctrine qui étaient dans une si grande ignorance de l'oraison qu'elles me disaient ingénument ne la pouvoir faire, à raison qu'elles n'avaient pas de hautes pensées et de grandes lumières, quoique d'eutre part la volonté fût beaucoup à Notre-Seigneur, et qu'elles passassent le temps de leur oraison dans une douce et amoureuse application de cœur. Que notre grande maîtresse de la vie spirituelle apprentie à ces gens-là, dans la quatrième demeure du Château de Came, que le proli* de l'oraison ne consiste pas à beaucoup penser, mais à beaucoup aimer , qu'elle leur apprenne en un autre lieu que c'est une tentation de vouloir trop discourir avec l'entendement, et qu'il faut qu'il y ait un jour dé dimanche, un jour de repos. Qu'elle leur apprenne, dans le chapitre 31 du Chemin de la perfection, qu'il y a des personnes qui se rendent sourdes, parce qu'elles parlent trop et n'écoutent pas Dieu, et que ces personneslà perdent un grand trésor. Il faut donc nonseulement ne mettre pas le profit de l'oraison dans les hautes pensées et des propos relevés, mais même il faut prendre garde de ne pas trop discourir avec l'entendement,

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