CHAPITRE IV
Des personnes qui ne peuvent, ou doivent méditer.
Il y a de certains entendements, dit sainte Thérèse au chapitre 19 du Chemin de la perfection, qui ne peuvent méditer; ce qui arrive par nature, ou par permission divine. Ces paroles nous donnent lieu de remarquer qu'il y a plusieurs personnes qui ne peuvent ou doivent méditer; ce que l'expérience fait assez voir tous les jours. Il y en a qui ne peuvent s'appliquer à la méditation par nature, à raison de leur esprit, ou parce qu'ils ont la tête faible. Il y en a qui ne peuvent plus méditer, parce qu'ils ont l'esprit de la méditation en substance et en habitude; la raison est , de ce que la méditation ayant pour fin de tirer quelques connaissances affectueuses de Dieu, à chaque fois que l'âme tire quelqu'une de ces connaissances, elle produit un acte ; et comme plusieurs actes engendrent l'habitude de la méditation en des connaissances particulières, elle se tourne en elle par l'usage en habitude et en substance à une connaissance amoureuse» générale, non distincte et particulière comme auparavant. La contemplation, dit une éminente plume , arrive quelquefois par une habitude parfaite , comme l'on voit aux musiciens, qui, après avoir appris les règles de la musique, la chantent sans y faire plus aucune réflexion. Quelques-uns ne peuvent se servir du discours en l'oraison à cause des peines qu'ils souffrent; et enfin d'autres, parce que Dieu ne les conduit pas par ce chemin , ou bien parce qu'il les attire par une vocation spéciale à la contemplation. Sainte Thérèse , chapitre 7 de la sixième demeure du Château intérieur, déclare qu'il y a des âmes, et en grand nombre (remarquez qu'elle assure que ces âmes sont en grand nombre) qui ne peuvent discourir des mystères de la Passion , et de la vie de Notre-Seigneur comme auparavant ; elle ajoute qu elle n'en sait pas la cause, mais que c'est une chose ordinaire que l'entendement demeure fort inhabile pour la méditation ; ensuite elle dit ces paroles : Je crois que cela vient de ce que, comme en la méditation le tout consiste à chercher Dieu , lorsqu'une fois on le trouve , et que l'âme est accoutumée à le chercher de nouveau par l'ouvrage de la volonté, elle ne se veut plus lasser avec l'entendement; mais cela arrive aussi, comme elle remarque, par permission divine, c'est-à-dire par un attrait spécial.
Nous traiterons de ce qu'il faut faire en ces états dans les chapitres suivants : seulement nous dirons ici que c'est un grand
LE REGNE DE DIEU EiN L'ORAISON MENTALE. — L1V. I«
abus ae quitter l'exercice de l'oraison, parce
3u'on ne peut pas méditer. Oh ! combien 'âmes simples et agréables à Dieu le glorifient hautement en sa divine présence , quoiqu'elles ne puissent pas faire aucune considération particulière. Combien de personnes grossières comme de pauvres villageois, de pauvres artisans: combien de bons frères convers , et soeurs converses dans les communautés : combien de personnes, qui par les raisons qui ont été rapportées, ne pouvant discourir avec l'entendement, ont été cependant élevées aux plus hauts degrés de l'union avec Dieu. Consolez-vous , ô âme I qui que vous soyez qui lisez ceci , ne vous découragez pas, n'allez pas croire que vous n'êtes pas propre à l'oraison, ou bien que vous la faites mal , parce que vous ne pouvez pas réfléchir sur les vérités chrétiennes fiar des considérations distinctes et particuières ; tenez bon , demeurez ferme dans ce saint exercice , et vous verrez la bénédiction de Dieu tout bon sur vous : croyez que c'est une dangereuse tentation du diable que de quitter l'oraison , et de se décourager dans sa pratique.
Si vous n'êtes pas dans une entière impuissance de méditer, ou de produire des actes distincts, servez-vous de la manière que j'ai marquée autant que vous le pourrez, dans le chapitre précédent, vous mettant en la présence de Dieu , faisant l'examen de voire conscience , produisant des actes d'amour, de douleur, de résignation, lisant quelque chose de touchant dans un bon livre; puis vous arrêtant un peu à considérer ce que vous avez lu, entremêlant d'oraisons jaculatoires votre lecture et considération; prenant une image, et la baisant amoureusement, faisant des génuflexions, et choses semblables; si vous ne pouvez faire ces choses dans le commencement de votre oraison, faites un acte d'intention de glorifier Dieu, et de l'aimer par la posture où vous serez, comme par exemple étant à genoux, et par le temps que vous passerez durant votre heure d'oraison. Faites ensuite un acte de foi, pensant que Dieu tout-puissant et infini s'est fait homme pour l'amour de nous , et a souffert une mort très-ignominieuse pour notre salut; adorez-le et le remerciez, demandez-lui sa grâce, invoquez la sainte Vierge et votre bon ange, ce qui se peut faire en quelque sécheresse que vous puissiez être, puis demeurez simplement en la présence de Dieu, qui est plus où vous êtes , que vous n'y êtes vous-mêmes , le croyant par la foi, et tenez-vous sans vous troubler en cette présence, ne vous bandant pas l'imagination. Mais ceci sera plus expliqué en ce que nous dirons de la contemplation , mon dessein dans ce chapitre n'étant pas de traiter ici de ce que doivent faire ceux qui ne peuvent pas méditer, mais de faire voir que plusieurs ne sont pas propres à la méditation, et que l'on ne doit pas pour cela quitter le saint exercice de l'oraison : car ceux-là, dit Grenade, feraient mal de se rebuter; au contraire ils ont besoin de per-
sévérer, quoique leurs âmes soient si inquiètes, si indévotes, si sèches, que quelque temps et quelque soin qu'elles prennent, il leur semble qu elles ne font aucun progrès. Que si après toutes leurs diligences on n'ouvre pas, il ne faut pas qu'ils tombent dans l'abattement de cœur. Saint Bonaventure, à la fin de saThéologie mystique, enseigne, que ceux qui ne peuvent pas penser si longtemps à Dieu, doivent tenir leur cœur net de péché, et se servir d'oraisons jaculatoiressouvent répétées, et qu'ils se sentiront par expérience plus enflammés d'amour, que s'ils considéraient les plus grands secrets du ciel.