CHAPITRE V
Qu'il faut éviter les extrémités.
Le P. du Pont, de la compagnie de Jésus, remarque judicieusement, que les extrémités en matière d'oraison sont très-préjudiciables : et il est certain quo l'expérience fait voir tous les jours à ceux qui sont véritablement éclairés non-seulement dans une voie, mais dans .les voies différentes de l'oraison, que les extrémités produisent de grands maux. Mais il arrive souvent que les directeurs veulent conduire les autres par le chemin où ils marchent, ce qui est une grande tromperie , dont saint Ignace de Loyola se plaint beaucoup, et dont arrivent de grands dommages aux âmes. Ceux-là donc se trompent qui veulent assujettir toutes les âmes à la méditation, comme ceux qui les veulent toutes conduire par la contempla-
C'est une illusion que de vouloir empêcher les âmes de se servir de la méditation, quand elles y sont propres, et qu'elles sont conduites par cette voie. Tant de livres remplis d'une onction si particulière, qui ont été écrits par de si saints personnages pour les aider dans ce chemin, montrent bien que la volonté de Dieu est que plusieurs aillent à lui par l'oraison du discours. La pratique de presque toutes les sociétés bien réglées , qui font lire des sujets de méditation en commun et publiquement, ou qui en donnent dans le particulier, est une marque évidente que l'usage en est saint. Parlant généralement, l'état des commençants est de méditer. 11 est convenable d'habituer les sens et les appétits à des choses bonnes, pour les déprendre des choses du siècle. Il est souvent nécessaire que les personnes s'appliquent à une sérieuse méditation de Dieu, de ses attributs, de Notre-Seigneur et de ses mystères, pour en avoir une solide connaissance, pour poser un bon fondement dans la vie spirituelle. Souvent il est nécessaire de considérer à loisir les plus grandes vérités de la religion, pour entrer dans la pratique des vertus, et pour éviter le péché, pour se détacher du monde, et de ce que le monde estime et aime. L'on doit craindre que les personnes qui quelquefois n'usent pas de la méditation, ne le fassent par paresse, par lâcheté, parce qu'il y a plus de peine que dans l'oraison simple , et que na-
turehemont nous aimons le repos ; l'on doit craindre tfne grande perte de temps en plusieurs. L'on doit craindre les artifices du diable, qui, sous prétexte d'une oraison plus élevée, tire l'âme de la considération des vérités dont elle a besoin pour se corriger de ses défauts, et pour entrer dans l'imitation de la vie et souffrances de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de sa virginale Mère et de ses saints. L'on doit craindre que l'âme n'étant pas assez soutenue par la vue distincte des mystères , ou par de fortes vérités bien ruminées, et qui pénètrent l'esprit, dépourvue de cette nourriture ne tombe en chemin, ou si elle marche dans la loi de Dieu, elle ne chemine pas avec assez de vigueur; l'on doit craindre de bâtir sur le sable, et que l'édifice spirituel ne subsiste pas.
D'autre part ce n'est pas une moindre illusion que d'exclure les âmes de la voie delà contemplation, et de prétendre que tous aillent -par la méditation. C'est s'opposer à la volonté de Dieu qui en attire plusieurs par cette voie , c'est donner secours aux démons, car le diable, selon sainte Thérèse au chapitre 2 de la première demeure du Château intérieur, a des légions de démons pour empêcher qu'on ne passe d'une demeurée l'autre. C'est contrarier la doctrine des saints, qui ont enseigné si solidement les excellences de la contemplation, et qui l'ont appelée après le divin maître, la meilleure part. C'est décrier la vie des âmes les plus éminentes qui ont été conduites par ces sentiers de la vie spirituelle. C'est combattre l'expérience journalière qui fait voir quantité de personnes, qui sont attirées par l'oraison simple, et dont la vie et les actions véritablement chrétiennes ne laissent pas de doute que l'esprit de Dieu n'agisse en elles. C'est vouloir l'impossible , puisque comme il a été dit dans le chapitre précédent plusieurs ne peuvent méditer. Enfin les âmes qui étant attirées de Dieu ne suivent pas ses divines motions se privent des grâces inestimables, tombent dans un état de tiédeur et de relâchement, et quelquefois, hélas 1 sans trop s'en apercevoir, passent leur vie dans cet état déplorable, et quelquefois se relâchent des plus pures maximes de l'Evangile pour se laisser aveugler aux maximes du siècle, et à l'amour du monde, et à ce que le monde aime. Il ne faut pas dire ici que si Dieu attire par l'oraison surnaturelle , qu'il n'est pas besoin de s'en mettre en peine, et qu'infailliblement on se laissera aller à l'attrait de Dieu, puisqu'il n'est pas vrai que ces attraits soient si puissants que souvent on ne puisse faire le contraire. J'ai connu des âmes qui , ayant manqué à la grâce d'oraison qu'elles avaient pour retourner à l'oraison de discours, ont fait des chutes pitoyables , et qui, après avoir commencé une vie très-sainte, se sont relâchées d'une manière bien digne de compassion et de larmes. Grenade dit à la fin de .a seconde partie de l'oraison, que les sujets de méditation sont principalement pour les commentants : mais après s'y être un pou
exercés, il n'est pas besoin qu'ils tiennent une même route, ils n'ont qu'à suivre cellelà où le Saint-Esprit les mettra, il y en a, dit-il, que Dieu met dans le silence et le repos.
Il faut donc se reposer entre ces deux extrémités , et celui qui mange ne doit pas blâmer celui qui ne mange pas, non plus que celui qui ne mange pas ne doit pas iraprouver celui qui mange, Toutes les voies de Dieu sont à approuver. Petites créatures que nous sommes, qui sommes-nous, pour y trouver à redire, et les mesurera l'aune fausse de nos propres lumières ? Qui êtesvous , qui vous mêlez de censurer les voies des autres , blâmant ce que vous n'entendez pas Si votre demeure est dans le trou de la colombe , imitant son grommellement par vos méditations, qu'avez-vous à dire aux aigles mystiques qui se nourrissent de la moelle des plus naut cèdres du Liban ? Mâchez et remâchez à l'aise la nourriture qui vous est donnée , épluchez, examinez à loisir la loi du Seigneur, pour la garder de tout votre cœur , mais laissez en repos les très-chers du bien-aimé qu'il enivre délicieusement de ses meilleurs vins. Si aussi l'époux sacré vousa introduits miséricordieusement dans les divins celliers, ne méprisez pas ceux qui cheminent dans les basses vallées et qui y cueillent la marjolaine et le thym des vertus odoriférantes qui rendent une odeur de vie à tous les croyants. Qu'un chacun demeure où Dieu le met, mais que personne ne soit assez téméraire pour faire quitter la place que Dieu donne. Mais il y a des abus, me direz-vous, dans cette voie; l'un vous lépondra qu'il y en a aussi dans cette autre. Celle que vous suivez , que vous persuadez , a ses défauts, aussi bien que celles que vous n'approuvez pas. Otons les abus, mais laissons les âmes dans leur grâce; à Danie> le prophète, touthomme de désirs qu'il était, il lui fut dit , qu'il demeurât dans son degré (Dan. x, 11); mais l'esprit humain a de la peine à contenir ses propres lumières, il voudrait qu'un chacun regardât par ses yeux pour n'envisager les choses que comme u les voit , et ce qui est bien déplorable , c'est que plusieurs spirituels choppent à cette pierre, et veulent s'établir en petits souverains , désirant que leurs sentiments soient entièrement suivis, et soient comme une dernière décision de toutes les difficultés.
Pour obvier donc aux extrémités , il faut dire que généralement parlant l'on doit commencer par le chemin ordinaire de la méditation; que, si dans la suite des temps l'âme ayant fait quelque progrès, la méditation dés choses particulières, comme il a été dit, se tourne en elle par l'usage en habitude et en substance d'une co: naissance amoureuse et générale, et qu'elle ne puisse plus méditer qu'avec ennui , elle peut se servir de la contemplation active.
Pour ceux qui sont appelés 5 la contemplation passive, les maîtres de la vie spirituelle en donnent des marques. Taulère dit que l'on doit quitter la méditation quand
ce que l'on a conçu par l'esprit ne donne plus que de l'ennui, et que l'aine se sent attirée au souverain bien. Si l'âme, dit un autre auteur fort spirituel, se mettant en l'oraison sent quelques attraits et ai conseillent de cœur, quelque repos devant Dieu, là tiirecteur peut croire que Dieu opère en cette âme, et ne la doit pas troubler, la chargeant de pratiques et considérations. 11 suffît que l'âme soit disposée à agir, à s'élever h Dieu, lui parler, le remercier, faire d'autres actes intérieurs quand le mouvement de Dieu l'y conduira, ou qu'elle devra user de diligence de peur d'oisiveté. Mais le saint homme le bienheureux P.
Jean de la Croix dit qu'il faut prendre garde, que l'impuissance de méditer ne vienne quelquefois de la mélancolie, ou de quelque autre humeur du cerveau ou du cœur, qui ont coutume de causer aux sens un certain nbrévement ou suspension, qui fait qu'il ne pense, et ne veut penser à rien de distinct, mais seulement de demeurer dans ce transport savoureux; c'est pour cela que ce grand nomme assure qu'il faut avoir de plus une attention amoureuse. Enfin il faut dire que l'âme appelée à l'oraison surnaturelle ne peut plus méditer, ou ne médite qu'avec inquiétude, bien que cela ne provienne ni de l'indisposition du corps , ni de défaut de préparation ou d'attenlion, et que de plus elle se sent appliquée à Dieu amoureusement sans raisonner; pour lors les lectures ne plaisent plus tant, et l'on a plus d'attraits pour la solitude. Un grand docleur en la théologie scolastique et mystique enseigne que, quoique l'impuissance de méditer pendant un ou plusieurs jours puisse être imputée à quelque indisposition naturelle , si néanmoins elle dure un ou plusieurs mois, on doit croire que Dieu ne veut plus que cette âme chemine par le sentier de la méditation, mais qu'il l'appelle à une autre voie plus parfaite , et il cite sainte Thérèse qui dit, que grand nombre d'âmes lui ont fait savoir, que comme .Notre-Seigneur vient à les élever à la contemplation parfaite, elles voudraient toujours s'arrêter à la méditation, niais que cela ne se peut , l'entendement demeurant fort inhabile pour l'oraison de discours. Plusieurs difficultés arrivent pour lors dans cet état dont nous traiterons en un autre lieu, nous donnons cependant avis que l'on doit passer par-des:-us tous les doutes, toutes les craintes, les distractions et les sécheresses, pour se rendre fidèle à l'attrait de Dieu.
« O âmesl s'écrie le bienheureux P. Jean de la Croix , quand Dieu nous fait de si riches faveurs, que de nous conduire par l'état de solitude, nous écartant de notre sens pénible, n'y retournez pas, quittez vos opérations, que si auparavant elles nous aidaient à renoncer au monde, maintenant «lue Dieu nous fait la grâce d'être lui-même l'ouvrier, ce vous se: ail un grand obstacle. » Ce saint homme déplore la mauvaise conduite des directeurs, qui troublent les âmes, les voulant faire méditer, quoique le temps
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soit passé, et leur persuadant de procurer des sucs et des goûts, quoiqu'ils dussent leur persuader le contraire; et c'est ce qui les inquiète grandement , pensant d'ellesmêmes être perdues, et eux-mêmes leur aidant encore à le croire, il dit que ces directeurs ignorent ce que c'est qu'esprit. Sainte Thérèse, au chapitre 4 du Chemin de la perfection, dit qu'il arrive un mal de ce qu'on ne croit pas que les grâces des contemplatifs soient véritables ; et ce mal est que l'on ne s'adonne pas tant à aimer Dieu , car ces grâces montrent sa bonté.
Il faut ici remarquer qu'il ne faut pas traiter les âmes qui sont dans une entière impuissance de méditer, comme celles qui, s'exerçant en la méditation, ne méditent plus qu'avec dégoût. Pour celles-ci, il faut examiner si elles quitteront le discours et raisonnement, et reconnaître les signes dont on a parlé; mais pour les autres, si l'impuissance dure, et il y en a qui n'ont jamais pu faire autrement, il n'y a pas à délibérer : car quelle délibération pourrait -on faire d'une chose qui n'est pas en notre pouvoir? 11 ne faut pas aussi condamner les directeurs qui permettent à de certaines personnes de faire peu d'usage de la méditation, quoique ces personnes soient fort imparfaites , et qu'on ne remarque rien de particulier dans leur grâce, et que d'autre part elles pourraient absolument méditer. La raison est qu'il y a de ces personnes qui s'acquittent si mal de la pratiqne de la méditation , qui en tirent si peu de profit, que l'usage leur est si pénible et si odieux , qu'à peine les peut-on faire résoudre à persévérer dans l'exercice de l'oraison; ce qu'elles font néanmoins avec fidélité , ne se servant pas du discours, mais demeurant dans une oraison plus simple. Il vaut bien mieux qu'elles fassent l'oraison de cette manière, que de ne la pas faire du tout; et Dieu tout bon ne laisse pas d'en être beaucoup glorifié.