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CHAPITRE VI

Du temps quil faut donner d V oraison mentale.

Il faudrait, dit le grand prélat de Nazianze, plus souvent penser à Dieu que nous ne respirons. La respiration n'est pas si nécessaire que l'oraison : mais le sentiment de ce grand évêque ne va qu'aux désirs : la condition de cette malheureuse vie ne permet pas une continuelle application d'esprit à Dieu tout bon : car au moins elle est interrompue par le sommeil, à moins que d'un privilège miraculeux qui a été accordé à peu de personnes. 11 n'appartient qu'à l'incomparable Vierge mère ; aussi ses privilèges sont admirables, de dire , que durant son dormir elle ne laisse pas de veiller. O mon Dieu, soyez loué et surexalté à jamais des grâces que vous avez faites à votre très-sainte Mèrel Mon cœur en est plus content que des miennes propres, et il est bien juste, à mon Souverain, que je l'aime plus que moimême 1 Augmentez, ô mon divin Sauveur, cet amour dans mon cœur, et qu'il puisse

se consommer dans l'ardeur de ses pures llamnies.

Saint François de Sales conseille de donner tous les jours une heure à l'oraison mentale, et il Je conseille si exactement qu'il donne avis de reprendre cette heure l'après-dîner dans un temps éloigné du repas, si on ne l'a pu prendre le matin, et particulièrement au commencement du jour, qui est le temps le plus propre pour vaquer à Dieu, et où l'esprit est plus libre. Pour les personnes qui ont fait quelque progrès dans la vie spirituelle, je leur en conseillerais tous les jours deux heures. Celles qui ne font que commencer pourront d'abord y donner un quart d'heure , puis une demi-heure, et peu à peu tâcheront de s'habituer dans ce saint exercice. Je sais que le glorieux saint Benoît ne demande pas une longue oraison , et il le fait de peur que l'esprit de ferveur ne se ralentisse; mais ce saint patriarche suppose des cœurs enflammés, et des esprits qui sont dans les ardeurs du divin amour ; car pour l'ordinaire des personnes qui ne donneraient que fort I eu de temps à l'oraison mentale, à peine auraient-elles le loisir de se mettre dans le recueillement, et de faire quelque préparation pour l'oraison : et c'est ce qui a donné lieu au bienheureux P. d'Alcantara de conseiller une heure et demie d'oraison de suite, parce qu'il faut du temps pour accoisser l'imagination, pour se mettre un peu dans le repos, et à moins que de cela souvent il arrive que l'on quitte l'oraison , lorsque l'on commence à avoir quelque disposition, et être ému pour la faire. Les saints ont eu des sentiments différents, selon \es diverses vues qu'ils ont eues des choses. C'est pourquoi il faut qu'ils soient expliqués.

Les personnes qui ne donnent pas un si long temps de suite à l'oraison, pourront y suppléer par le fréquent usage des oraisons jaculatoires, qui a été si recommandé par les saints Pères, et dont la pratique a été si fréquente parmi les solitaires. Les personnes qui commencent pourront en faire un certain nombre par jour , sans néanmoins Rattacher précisément au nombre. L'on pourra à toutes les heures du jour faire un acte de foi de la présence de Dieu, des trois personnes divines, qui sont plus véritablement où nous sommes que non pas nousmêmes. Si l'on est seul on pourra se mettre à genoux, et se prosterner pour les adorer. C est une douce pratique lorsque l'on est dans les campagnes, dans la promenade d'un bois, d'une allée de jardin, de se ressouvenir que tous les lieux sont remplis de Dieu, que l'on est, que l'on marche dans la divinité; et ensuite de temps en temps de l'adorer. Il est doux de prendre cette pensée dans son cabinet, il est doux de l'avoir au milieu des rues d'une ville, parmi les conversations , mais au moins il faudrait ne pis manquer à toutes les heures. Cet acte de loi est aisé, et il vaut bien mieux le faire que de réciler quelques prières vocales : ce qui se fait souvent sans presque d'applica-

tion intérieure. O mon Dieu! pourra-t-on dire : Eh 1 vous voilà ici, et je ne le pensais pas. O mon âme, hélas 1 à quoi pensonsnous? tous ces objets qui frappent nos yeux, nous occupent, et voilà Dieu, et nous nous en oublions. O mon âme 1 quelle folie de courir après la vue de quelque rareté qui plaise aux sensl Sans sortir de notre place', nous avons celui qui fait toute la gloire du beau paradis, que ne le regardons-nous, ma foi me le rendant présent avec autant de certitude, que la gloire. O mon âme l nos incivilités n'en vont pas jusque-là, que de ne pas saluer, et rendre nos devoirs aux grands de la terre. Or, voici le Seigneur des seigneurs, le Dieu du ciel et de la terre. Qu'il est donc juste que nous l'adorions, que nous le bénissions, que nous nous prosternions en sa divine présence. Un ami vient, on lui parle : la personne du monde la plus indifférente vous entretient, et vous lui répondez. O mon Dieu 1 vous parlez à mon cœur, et il n'y a que vous que je n'écoute pas : partout je vous trouve, et partout je vous laisse sans vous dire un seul mot, et sans même penser à vous; n'être pas seulement en la présence de Dieu, mais être dans Dieu même, vivre et opérer dans Dieu, boire et manger dans Dieu, marcher et coucher dans Dieu, et ne pas penser à Dieu 1 Eh! qui le pourra concevoir? Mais c'est ce que nous faisons. O mon Seigneur! ouvrez les yeux de mon âme, qu'elle voie celui qui la regarde toujours; que mon pauvre cœur soit toujours dans l'amour de celui qui l'aime continuellement. O très-sainte et suradorable Trinité ! je vous adore, vous qui remplissez ce lieu où je suis. L'on pourra se servir de ces sortes d'oraisons jaculatoires, et s'adresser quelquefois à Notre- Seigneur, à la très-sainte Vierge ; tantôt à son bon ange gardien , et tantôt à quelque saint de sa dévotion.

Plusieurs se trompent beaucoup, sous prétexte qu'ils pensent souvent à Dieu, et que dans leurs occupations ils en sont occupés, de ne pas prendre un certain temps tous les jours libres de toutes affaires, pour ne vaquer uniquement qu'à l'oraison ; et la tromperie est si grande en quelques-uns qu'étant abusés par ces prétextes de leurs occupations extérieures et intérieures, ils ne font presque plus d'oraison. Les saints, et entre les saints, ceux qui ont eu de plus grandes affaires, quoique au milieu de toutes ces affaires ils fussent très-unis à Dieu, n'ont pas laissé de prendre des temps considérables pour vaquer à l'oraisou ; et quand ils ne le pouvaient faire le jour, ils le faisaient pendant la nuit. C'est ce que l'on peut voir dans l'exemple d'un grand nombre de saints ; mais je ne puis laisser saint Bernard et saint François Xavier, dont l'un était chargé des affaires des Papes, des rois, de son ordre et de l'Eglise; et fautre d'un monde tout entier: qui passaient une partie des nuits aussi bien que des jours dan* ce saint exercice. Si quelques âmes très-émiuentes n'ont pas pris une heure ou deux

par jour, c'est que souvent elles donnaient plus-de temps. 11 est certain qu'il faut bien prendre garde à ce piège du diable, où plusieurs se trouvent pris avec un grand hommage pour leur intérieur. Mais il y a des personnes, me direz-vous, qui sont presque dans une oraison continuelle dans tout ce qu'elles font. Je réponds que souvent cette oraison n'est pas comme on se l'imagine, mais je suppose que cela soit, ces heures libres de toute occupation extérieure ne servent qu'à la fortifier, ce n'est pas pour en sortir, mais pour obtenir la grâce dô la mieux faire.

Cela nous donne lieu de rapporter ici le sentiment des plus spirituels qui assurent que la contemplation peut être perpétuelle, c'est-à-dire tout le temps que l'on est éveillé. C'est un privilège très-miraculeux que celte grâce soit accordée durant le dormir. Quelques-uns ont écrit qu'elle avaitété donnée au feu P. Coton de la Compagnie de Jésus, personnage bien favorisé du ciel, et qui conversait visiblement avec les anges, qui lui ceignirent les reins en témoignage de sa grande chasteté. Je ne parle ici que de la contemplation qui se fait hors de ce temps du dormir. Je dis contemplation, caria méditation, ou oraison de discours est de peu de durée. Si l'on objecte que quelques saints Pères ont enseigné que la contemplation ne durait pas longtemps, ils entendaient celle où les puissances sont liées, et qui se passe sans distraction. C'est de la manière qu'il faut expliquer sainte Thérèse, quand elle parle de l'union dans l'extase même, qui ne dure tout au plus qu'une demi-heure, car elle entend l'oraison d'union, où toutes les puissances sont si suspendues, toutes les facultés si liées, que l'imagination pour volage qu'elle soit, n'est pas distraite durant un seul moment. L'expérience et les histoires saintes, et l'exemple même de sainte Thérèse nous apprennent qu'il y a des extases qui durent bien plus d'une demiheure, et une heure, puisqu il y en a qui ont duré des semaines entières, ou des jours; mais cela n'empêchait pas que pendant ce temps-là l'imagination n'agisse quelquefois avec rapidité, et quasi en un moment. Nous parlons en ce lieu de la contemplation qui réside dans la suprême partie de l'âme, et qui laisse toutes les puissances libres aussi bien que les sens. C'est une pure lumière de la foi ou vue simple, mais amoureuse de Dieu par la foi ; il n'est pas nécesraire que l'âme s'en aperçoive, car souvent ce n'est qu'un acte direct, 'sans être réfléchi. 11 est même bon de savoir que la présence de Dieu souvent est plus sensible dans le temps que l'on commence à faire l'oraison, que dans le progrès pour consoler quelques âmes qui pensent l'avoir perdue, quand elles en jouissent davantage. 11 suffit donc pour l'oraison continuelle, de l'avoir comme nous venons de le dire ; il n"est pas nécessaire, dit un auteur spirituel, de sentir aussi distinctement la présence de Dieu, que l'on fait quelquefois dans son oratoire ou ail-

leurs, seulement il faut prendre garde à ne se pas dissiper, ou par négligence, ou par trop d'empressement en ce que l'on fait, que l'occupation soit pour la gloire de Dieu conforme à notre vocation, sans que nous l'allions chercher de nous-mêmes, ou par un faux zèle ou par une secrète envie de paraître, ou par un désir des consolations. Ces conditions supposées, il y a du mérite à perdre cette préférence distincte, et il y pourrait avoir de l'amour-propre à la rechercher. S'il faut fortifier cette présence, on le peut faire par un petit recueillement, interrompant notre travail, conversation, ou lecture. Un auteur dit fort bien sur ce sujet, supposé que la contemplation soit plus excellente, et l'amour plus exquis, lorsqu'il y a moins de sensible, et que l'un et l'autre soient plus durables dans un môme acte continué que dans plusieurs différents; sansdoute la meilleure oraison, et le plus ardent amour doit avoir rapport à ceux qui le pratiquent dans le ciel, ou comme l'enseigne saint Thomas, ce n'est qu'un acte continué de contemplation et d'amour. Je voudrais donc, dit ce serviteur de Dieu, que notre vie tout entière fût employée dans un acte continu de contemplation.

Mais l'expérience ne fait que trop voir que cette oraison est de bien peu de personnes, et quoique plusieurs y soient appelés, peu y arrivent par faute de correspondance à leurs attraits, et ne se dégageant pas assez de leurs attaches. Je désirerais de tout mon cœur que tous les Chrétiens fissent l'oraison continuelle, et fussent toujours en la présence de Dieu, de la manière que l'expliquait le saint homme le P. de Condren. Il disait que c'était toujours être en la présence de Dieu, lorsque l'on faisait ses actions de telle sorte qu'y faisant réllexion en la présence de la Majesté divine, on ne voudrait pas les faire d'une autre manière par d'autres principes et pour d'autres fins. Il faut pour cela être à Dieu par état, avoir un fond acquis à Dieu, dans un entier abandon et résignation atout ce qu'il voudra, pour faire soutfrir, ou quitter, et porter cette disposition habituelle.

O mon Seigneur, vous faites part de ces grâces aux humbles et petits de cœur, vous les faites jouir à Taise de votre conversation divine, c'est à ces gens souvent bien abjects aux yeux du monde que vous communiquez plus familièrement. On rapporte dans la vie du grand serviteur de Jésus et de Marie, le divin Alphonse Rodriguez, frère coadjuteur de la Compagnie de Jésus, qu'un jour se trouvant dans la conversation de plusieurs Pères très-savants qui disputaient si l'oraison pouvait être perpétuelle en cette vie : hélas 1 dit-il, mes Pères, au moins je sais bien que cela m'arrive, et ma pauvre âme est dans la possession d'une grâce qui fait le suiet de vos disputes.

ŒUVRES COMPLETES DE BOl'DON.

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