CHAPITRE VII
Qu'il faut prendre garde à ne pas se laisser
emporter aux ferveurs sensibles.
L'honneur du roi demande le jugement, dit le Psalmiste (Psal. xcvm, 4), et l'épouse sacrée assure (Cant. h, 4) que le divin époux a ordonné en elle la charité. L'indiscrétion dans la vie spirituelle en a perdu plusieurs, c'est pourquoi le grand saint Antoine recommandait la prudence chrétienne sur toutes choses à ses disciples. Cette vertu est grandement nécessaire aux âmes qui tendent à Dieu, mais elles s'en doivent servir avec soin dans le temps où elles abondent et surabondent en consolations sensibles, en larmes de dévotion, en douceurs, et tendresses spirituelles, quand elles cheminent dans les ardeurs et impétuosités de l'amour. Premièrement, parce que ces sensibilités ordinairement appliquent si fortement que l'on en acquiert des maux d'estomac et de tête pour le reste de la vie, et souvent le cerveau se débilite, et l'on se ruine la santé. Ce mal arrive à plusieurs personnes qui prennent mal la dévotion, et c'est de cette dévotion indiscrète que parle le divin livre de l'Imitation de Jésus-Christ , quand il dit que la dévotion a été dommageable h plusieurs. Secondement, o » devient inhabile par ces sensibilités peu modérées à s'acquitter des obligations de son état, le défaut de san'é et les indispositions corporelles ne le permettant pas. En troisième lieu, l'on se met en danger de quitter 1 oraison non-seulement parce que les maux de tête n'en laissent pas l'usage assez libre, mais aussi parce que le goût que l'on prend dans ces consolations venant à manquer, par leur privation, -l'on demeure tout étonné, l'oraison devient ennuyeuse, et quelquefois le courage manque pour y persévérer, ce que l'on doit faire constamment. Enfin l'amour-propre se glisse dans ces ferveurs sensibles, la nature y trouve sa vie, et le propre intérêt.
Si l'on me dit que ces grâces viennent de Dieu. Je réponds que souvent l'on s'y trompe, et que ce ne sont que de purs effets de Ja nature, non- seulement parmi les femmes qui sont d'un naturel plus sensible, mais encore parmi les hommes. Je connais des hommes de mérite et de doctrine, qui ont une facilité prodigieuse à pleurer, et qui j épandent des larmes aux occasions des moindres choses qui les touchent. Mais supposons que ces tendresses soient des écoulements de la grâce sur la partie sensitive, ce qui est très-vrai eu grand nombre de personnes, et qui ne sait qu'il y a un don de larmes ; cependant la nature se môle en ces rencontres avec la grâce, et le diable se met de la partie, pour faire aller dans un excès nuisible, et qui est suivi d'états fâcheux. D'où vient que l'on garde la modération dans ces sortes de grâces, et ce qui est à remarquer, c'est que la juste modération que l'on y apporte ne prive nullement l'âme de la bénédiction spirituelle qu'il a dessein de donner par cette voie.
Saint Ignace, le fondateur de la Compagnie de Jésus , avait une telle abondance de ses grâces qu'un jour de la naissance de notre divin Sauveur il pensa mourir pour avoir deux fois célébré le très-saint sacrifice de la messe. Il avait un si grand don de larmes qu'il en pensa perdre les yeux , mais aussi il fallut y apporter bien de la modération, et il fut obligé de quitter plusieurs pratiques de dévotion pour ce sujet. Sainte Catherine de Gênes avait une tille qui avait soin de procurer quelques remèdes aux excès de ses ferveurs , et sans les soins de cette tille, cettesainte en fût morte. Il faut ici remarquer que Dieu a une protection extraordinaire pour ses saints, et même à l'égard de leurs corps, ce qui a empêché en eux des suites dangereuses , et les a conservés dans la vigueur nécessaire pour s'acquitter des obligations de leur état, au milieu même de toutes leurs incommodités. Mais ce serait beaucoup se tromper que d'attendre les miracles de la conduite de Dieu sur nous. Cependant s'il a été nécessaire de modérer leur ferveur sensible avec une profusion si extraordinaire , que doivent faire des personnes qui ne la méritent pas? Dieu quelquefois même,, selon le sentiment du dévot Grenade, retire les consolations pour conserver la vie et la santé des justes.
Sainte Thérèse, au chapitre 16 de sa Vie, déclare qu'il faut prendre un soin particulier de divertir les personnes qui sont dans une oraison qui occupe beaucoup, et au chap. 19 du Chemin de la perfection, que quand les grands désirs de mourir arrivent pour jouir de Dieu, qu'il les faut modérer par quelque autre désir,commede vivre pour travailler pour sa gloire , de peur qu'ils n'affaiblissent trop la santé, et puis le démon s'y peut mêler. En un autre lieu, elle ordonne aux prieures de divertir la trop grande application intérieure, par l'occupation des choses extérieures, et quelque travail même corporel. On peut abréger le temps de l'oraison dans ces occasions, ou porter les âmes dans une oraison plus simple et plus générale qui laisse libre de toutes ces opérations sensibles. Je donne avis auparavant que de finir ce chapitre, à ceux qui sont dans un état contraire à celui dont je viens de parler, qu'ils se donnent bien de garde à raison de leurs distractions, et de leurs sécheresses et impuissances, de se bander la tête , ou d'une forte contention d'esprit pour avoir {dus d'application , ou pour faire des actes, autrement ils se gâteront la tête et le cerveau, et se rendront inhabiles aussi bien que les autres.