CHAPITRE IX
S'il faut conseiller généralement la contemplation.
Il n'est pas nécessaire de dire que nous continuons à parler de la contemplation active ; car la passive n'étant point au pouvoir de l'homme, quoique secouru de la grâce ordinaire , ce serait une chose ridicule et contre la raison d'examiner si elle doit ôtre conseillée à toutes sortes de personnes. La difficulté n'est que de la contemplation ac tive, car étant en notre pouvoir avec le secours de la grâce ordinaire, l'on demande si indifféremment toutes sortes de personnes la doivent pratiquer.
Je trouve en ce sujet les sentiments de plusieurs grands personnages partagés et la difficulté n'est pas nouvelle, ni de nos jours. Sainte Thérèse, qui n'est pas du sentiment que l'on doive conseiller la contemplation indifféremment, remarque en môme temps que c'était la pensée de plusieurs autres personnes spirituelles et savantes, et qui savaient bien ce qu'elles disaient. Elle ne laisse pas pourtant de demeurer dans un sentiment contraire, et dit au chap. 22 de sa Vie , qu'il se trouve quelquefois des personnes conduites dès le commencement par des voies sublimes , qui pensent aussi que les autres pourront profiter par là, et accoiser leur entendement, sans se servir de choses corporelles, mais cependant iis demeurent secs comme du bois. Elle dit encore dans le même chapitré que Dieu a diverses voies, mais que, pour ce qui la regarde , elle se fût bien t.ompée de suivre l'opinion de ceux qui ne veulent pas d'images. Elle entend par les images la méditation de 1 humanité sacrée de Psotre-Seigneur et de ses saints , ou de quelques autres vérités, par des connaissances et réflexions ; et quand elle déclare qu'il ne faut pas présumer ou croire que nous puissions suspendre l'entendement de nous-mêmes, comme elle dit au chap. 12 de sa Vie, elle veut dire qu'il ne faut pas de soi-même se mettre dans une vue confuse et indistincte dans l'oraison. C'est ce qu'elle appelle suspendre l'entendement.
Le docteur Antoine de Royas en la seconde partie de la Vie de l'esprit, enseignant la contemplation sans discours ni actes sensibles, soutient que cette oraison est commune à tout le monde, et il cite Denis le Chartreux qui conseille, mais d'une façon
au
spéciale, de s'appliquer à croire la présence de Dieu , disant quo par ce procédé, en peu de temps on connaîtra avoir fait un profit incroyable et plus grand que par d'autres exercices en plusieurs années. Or, l'oraison de présence de Dieu est commune pour toutes sortes de personnes, disent les saints, et qui pourrait soutenir qu'il n'est pas bon de conseiller à tous généralement à se tenir tous les jours l'espace de deux heures en la présence de Dieu? 11 dit de plus, qu'y ayant plusieurs manières d'attention à la prière : la première, l'attention à la seule parole; la seconde, la méditation du sens des paroles; la troisième, l'attention à Dieu , qui est la fin de la prière, saint Thomas avec les autres docteurs enseignent que l'attention à Dieu est commune à toutes sortes de gens, et que les idiots le peuvent, et que c'est celle qui leur est plus nécessaire.
Cependant pour obvier aux inconvénients que nous avons remarqués au chapitre 5 où nous avons dit qu'il fallait éviter les extrémités, et pour ne nous pas écarter de la voie commune et nous arrêter aux sentiments les plus ordinaires des maîtres de la vie spirituelle, nous pensons que l'on ne doit pas conseiller indifféremment et généralement la contemplation à toutes sortes de personnes : et quoique l'exercice de la présence de Dieu par foi soit un des moyens les plus excellents que l'on puisse pratiquer, et que nous le conseillions à toutes sortes de gens, exhortant toutes les âmes de s'y appliquer, les conjurant opportunément ut importunéinent, pour parler avec le grand Apôtre, de ne pas oublier cette présence de Dieu, dont nous devons nous souvenir, à moins que de tomber dans le dernier aveuglement et dans une insensibilité extrême. Cependant plusieurs ont besoin de s';q>pliquer à d'autres vérités, qu'à ce Dieu qui est présent partout. O mon Seigneur, pendant que j'écris ici, vous êtes plus dans le lieu où je suis que je n'y suis moi-même; ô très-sainte et suradorable Trinité 1 mon âme vous y adore, vous y loue et vous y glorifie : ce Dieu, dis-je, qui est présent partout, demande à plusieurs, que pour l'amour de lui ils s'exercent dans ki méditation des mystères et des autres vérités de notre sainte religion.