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CHAPITRE X

S'il faut conseiller la contemplation à quelques-uns.

La contemplation active et même celle qui se fait par une vue simple, confuse et générale, sans réflexion, est en notre pouvoir avec sa grâce ordinaire : c'est pourquoi il est licite, dit l'éminentissime cardinal de Richelieu, en son livre De la perfection du Chrétien, d'y aspirer, parce que c'est chose ordinaire à l'homme d'agir ainsi par la force de ses habitudes, et il rapporte l'exemple des musiciens, dont il a été parlé, qui après avoir appris les règles de la musique, la chantent sans y faire plus aucune réflexion; et dit que de même l'on s'élève quelquefois à Dieu, sans aucune préparation précédente par l'habitude que l'on en a. De plus sa pra-

tique n'est pas si difficile que plusieurs estiment. En voici le sentiment de l'illustrissime évêque de Bellay en sa seconde partie de la Lutte spirituelle, au chapitre 8 que je cite volontiers, le sentiment de cet évêque ne pouvant être suspect d'une trop grande pente pour la contemplation , puisqu'il a tant écrit en faveur de la méditation : qu'il en a laissé d'excellentes méthodes au public et donné des ouvrages tout entiers. Mais, me direz-vous, écrit ce prélat, tout le monde n'est pas capable de la contemplation. Ce mot vous effraye, Théopiste (®s6ç, Dieu; no-ru'?, croyant, fidèle), parce qu'il n'est pas si commun que celui de la méditation ; mais je vous puis bien assurer que la chose est plus facile, plus commune et plus en usage que vous ne pensez. Oui, Théopiste, car estimez-vous que regarder simplement, je dis d'un regard simple et intérieur quelque vérité ou quelque mystère, ne soit pas une chose plus aisée que d'y penser, et qu'y penser simplement ne soit pas plus facile que de former dessus tant de discours, tant d'actes d'entendement, de volonté, de mémoire, tant de préludes, de points, d'affections, de résolutions , d'actions de grâces et d'oblations. Plus de gens contemplent, quoique sans v penser, qu'il n'y en a qui méditent : l'expérience le fait voir. Dites à une âme simple que Dieu s'est fait homme pour nous, elle le croira tout simplement. Allez maintenant lui faire faire oraison mentale là-dessus , selon ces longues méthodes dont les directeurs occupent tant d'esprits ; et par exemple au jour de Noël dites à une âme qui croit simplement et adore Jésus né de la très-sainte Vierge : qu'elle se mette en la présence du petit Jésus, qu'elle fabrique en son imagination la crèche de Bethléem avec le bœuf et l'âne, le foin, la paille : après cela dites-lui qu'il faut des préludes, des oraisons préparatoires : de là faites-la passer aux trois points de la considération, montrez-lui comment il faut étendre toute la suite des circonstances, les actions, les paroles, les desseins, les pensées, les merveilles et les grâces, les états et les conditions, afin qu'avec cette rhétorique spirituelle, elle fasse valoir l'art oratoire. De là apprenez-lui à tirer des beaux raisonnements des affections de toutes les sortes sur ces belles affections, enseignez-lui à former de belles résolutions, donnez-lui le modèle des remercîmenls, offrandes, demandes, colloques, unions, élévations, et tant d'autres actes dont les méditatifs font des parties de la méditation. A quoi ils ajoutent encore tant de préparations éloignées, prochaines, et immédiates, tant de suffrages et antiennes, tant de recommandations: enfin chargez-moi tant ce pauvre esprit qu'il n'en puisse porter la dixième partie : parlez-lui de tous ces termes dont se servent les maîtres de l'art de méditer, ne voyez-vous pas qu'au lieu de lui donner des ailes de colombe pour voler à Dieu, vous lui mettez un fardeau qui l'empêche de s'élever, parce qu'il ne sait par quel bout se prendre. Jusqu'ici sont les

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propres paroles du grand évêque, qui ne veut pas par là combattre les méthodes de l'oraison du discours, en ayant fait lui-môme des livres ; mais seulement montrer que quelquefois il y a de l'excès en la multitude de leurs règles : mais ce qu'il prétend de faire voir particulièrement en ce lieu, est que la contemplation est facile, et que plusieurs la doivent pratiquer. Ajoutons encore que, puisqu'il se rencontre des personnes qui ne peuvent méditer, selon le témoignage des saints et l'expérience journalière, il est donc nécessaire de conseiller à ces personnes de s'élever à Dieu par une oraison plus simple que celle du raisonnement.

Si donc la contemplation est en notre pouvoir avec la grâce ordinaire, si elle est facile, si l'expérience apprend que plusieurs s'y exercent avec bénédiction, pourquoi ne le conseillerait-on pas à quelques personnes que l'on verra êlre attirées par cette voie? Mais si plusieurs sont incapables de la méditation, ne serait-ce pas priver ces âmes des biens de la sainte oraison, si on ne les conduisait par ce chemin. C'est à quoi les directeurs doivent bien prendre garde, faisant voir la tromperie où sont de certaines âmes, qui croient ne pouvoir s'adonner à l'oraison, parce qu'elles ne peuvent s'appliquer à la méditation. Erreur qui n'est pas seulementen de simples gens, mais quelquefois dans les doctes : et c'est ce que j'ai reconnu par mon expérience, ayant trouvé dans Paris un savant homme, et" très-habile théologien, qui me disait qu'il ne savait faire l'oraison, parce qu'il ne lui était pas possible de s'arrêter aux méthodes de la méditation. Cependant Dieu l'attirait fortement à lui par la voie d'une oraison plus simple; et s'y étant rendu fidèle, il est arrivé à une grande perfection, et est mort saintement.

Suarez au livre nde VOraison, dit que la contemplation n'est pas tellement le propre des parfaits, qu'elle ne puisse être goûtée des imparfaits, voire même des commençants. Sainte Thérèse dans le Château intérieur, comme nous l'avons déjà remarqué, assure qu'il y a des âmes, et en grand nombre, ce qui est à considérer, qui ne peuvent plus discourir dans l'oraison : et dans le chapitre 7 de la 6* demeure du susdit livre, elle donne avis, que l'on se donne de garde de condamner les âmes qui ne pourront marcher par le chemin du discours, et qu'on ne les juge pas inhabiles pour jouir des grands biens qui sont enserrés dans les mystères de notre bien Jésus- Christ.

Mais H y a des abus, me direz-vous :

mais je vous répondrai, qu'il y en a dans l'usage des choses les plus saintes, comme dans l'usage des sacrements, dans l'administration de la parole de Dieu ; faudrait-il pour cela en détruire ou condamner la pratique ? Mais n'y en a-t-il pas dans l'exercice de la méditation ? Que faut-il donc conclure, sinon qu'il faut travailler en la vertu de

Notre-Seigneur, à ôter les abus des exercices de la vie spirituelle, mais non pas à en ruiner les pratiques solides. Après tout, il faut encore le répéter, s'il était nécessaire que chacun allât par la voie de la méditation, que feraient ceux qui ne peuvent méditer : et que reste-t-il à ces personnes qu'une oraison simple, et sans discours? N'est-ce pas une chose toute claire, et très-évidente. L'on dit assez qu'il faut faire des actes, et méditer, et nous l'avons dit aussi, et nous le disons encore à ceux qui sont conduits par ce chemin-là : mais il faut aussi dire qu'on peut bien faire l'oraison, sans tous ces discours, sans tous ces actes réfléchis et sensibles ; autrement que deviendront tant d'âmes qui vous diront qu'elles ne peuvent agir de la sorte.

Quand les personnes ne sont pas dans l'impuissance de méditer, il faut examiner si elles ont quelque attrait pour la contemplation, quand elles demandent de s'y appliquer, observant ce qui a été déjà dit; mais il n'est pas nécessaire de tant s'inquiéter làdessus, l'effet fera toujours bien voir s'il y a bénédiction de Dieu, et si c'est une conduite de sa grâce. Il faut aller simplement, et à la bonne foi : c'est , comme parle saint François de Sales en l'épître 29 • « Lors, dit-il, que dans l'oraison l'affection sera plus simple, elle sera meilleure : il faut aller là simplement, et à la bonne foi, et sans art, pour être auprès de Dieu, pour l'aimer, pour s'unir à lui.» Sainte Thérèse, au chapitre 2 de la première demeure du Château intérieur, est d'avis qu'il ne faut pas trop resserrer l'âme, qu'il lui faut donner de la liberté.

Or comme les sujets de la méditation sont bien différents, il faut dire le même de la contemplation. Nous avons déjà dit que la très-sainte et suradorable Trinité, Jésus- Christ et ses mystères, et toutes les vérités chrétiennes peuvent servir de sujet aux âmes contemplatives. Mais toutes ne sont pas attirées à Dieu par les mêmes moyens . il y en a que Notre-Seigneur occupe de la vue de quelques vérités, les autres de quelques mystères : ceux-ci sont ravis et emportés parles perfections divines, et il y en a qui sont arrêtés par le regard ample et amoureux de Jésus-Christ. La contemplation d'un Dieu-Homme, du Dieu de toute grandeur dans les anéantissements épouvantables de son incarnation et de ses souffrances est une voie solide , assurée , remplie de grâces. Celle de Dieu présent par la pure foi, qui fait regarder Dieu comme Dieu , et qui est sans réflexion , rend les hommes semblables aux anges viateurs, dit un pieux auteur, qui s'élevaient à Dieu sans discours, par une manifestation de leurs désirs. C'est par elle que l'on voit Dieu en lui-même, et non au travers d'aucune chose créée , et ensuite on l'aime de la même manière , sans se servir d'aucun bien créé et particulier, comme de moyen et d'entre-deux pour son amour ; et comme l'on voit en Dieu tous les biens particuliers, on les aime en lui. Mais

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quel conseil donnera-t-on aux âmes , sinon d'aller par où l'adorable Jésus veut qu'elles marchent. Qu'elle s'arrête donc à ce qui porte plus au véritable amour de Dieu; et si leur attrait se change , qu'elles le suivent. Quelques-uns conseillent à celles qui n'ont rien qui les arrête particulièrement , de s'occuper quelquefois dans l'exercice de la présence de Dieu par foi , et d'autres dans le regard de Dieu-Homme, ou de quelqu'un de ses mystères. Il est vrai qu'il faut se tenir dans le repos , qui est propre à la vie contemplative; une toile que l'on remuerait beaucoup ne pourrait pas servir au peintre pour y appliquer les couleurs et les figures, et en faire un beau tableau, cela n'empêche pas que l'on ne se serve de petits mots, ou de quelques actes enflammés qui servent à s'unir de plus en plus à Dieu.

Sainte Thérèse, au chapitre 13 de sa Tïe, dit comme il a déjà été rapporté , qu'il ne se faut pas toujours travailler dans le discours, mais qu'il faut que l'entendement demeure dans le silence et en repos, et s'il pense, qu'il s'occupe à regarder que Dieu le regarde ;etau chapitre 8, elle assure que dans cette oraison simple l'âme gagne beaucoup, car elle s'emploie toute à aimer ; et saint François de Sales en son épître 46 : Vous devez être si amoureuse de Dieu qu'encore que vous ne puissiez rien faire auprès de lui, et en sa présence, vous ne laissiez pas de vous y mettre pour seulement le voir et regarder quelquefois.

Enfin la très-vertueuse mère de Chantai, dont la mémoire est en bénédiction, en une Epître écrite à une supérieure de son ordre, dit ces paroles : « L'attrait quasi universel des filles de la Visitation est d'une très-simple présence de Dieu, avec un don et transport en lui de tout ce qu'elles sont, sans aucune exception, et un entier abandonnement d'elles-mêmes à sa sainte Providence , et je pourrais bien dire sans quasi, car vraiment j'ai reconnu que toutes celles qui dès le commencement s'appliquent à l'oraison comme il faut sont attirées d'abord. Enfin je tiens que cette manière d'oraison est essentielle à notre petite congrégation, ce qui est un très-grand don de Dieu, et qui requiert de nous comme une reconnaissance infinie.» On peut voir par ces paroles que cette sainte âme, et très-expérimentée dans les voies extérieures et dans le gouvernement des personnes spirituelles comme sont les religieuses de la Visitation , estimait que la contemplation , ou oraison très-simple de la présence de Dieu, était une chose fort ordinaire, et qu'on la devait conseiller presque généralement aux filles de l'institut du glorieux saint François de Sales, puisque, selon son sentiment, c'ette oraison est comme essentielle à cette sainte congrégation, et que l'attrait que Dieu en donne y est quasi universel. Or il est certain que le même attrait est donnée grand nombre d'âmes dans les autres communautés, et même dans le siècle à ceux qui s'appliquent véritablement au service de Dieu, et à plusieurs dès le com-

mencement qu'ils s'adonnent à l'oraison , comme il est remarqué par cette vertueuse dame.

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