CHAPITRE XI
S'il faut toujours contempler Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Ce qui fait la difficulté est le sentiment de quelques-uns qui, voulant éviter de certaines extrémités, sont tombés insensiblement en d'autres. Ils se sont opposés avec raison à ceux qui portent à l'oubli de la sainte humanité de Jésus-Christ, sous prétexte d'une plus haute élévation à la divinité, et ont appuyé leurs pensées de fortes autorités des saints et des maîtres de la vie spirituelle : mais ils n'ont pas pris garde qu'il y a une grande différence entre ces deux choses, quitter de soi-même le souvenir de Jésus- Christ et en rejeter l'image comme un empêchement de l'union parfaite, ou bien n'être pas toujours appliqué à la sainte humanité du Fils de Dieu. Comme on ne doit pas faire fun, il n'est pas aussi nécessaire île pratiquer toujours l'autre.
Sainte Thérèse, au chapitre 22 de sa Vie, parlant de l'abstraction des choses corporelles, enseigne que la très-sacrée humanité de Notre-Seigneur ne doit pas entrer en ce rang, et qu'elle ne peut approuver que par nos artifices nous nous accoutumions à ne nous point procurer de toutes nos forces de l'avoir toujours devant les yeux. « O Monseigneur, s'écrie celte sainte, est-il possible que cette pensée me soit venue dans l'esprit un seul moment ; à savoir que vous me détourniez d'un plus grand bien? » Elle exhorte d'avoir Jésus-Christ toujours en sa bouche, et imprimé dans le centre de son cœur. Enfin elle ne peut souffrir que l'on se dispense d'y penser. Au chapitre 27 du Chemin de la perfection, elle veut qu'on le prenne pour témoin, pour compagnon, et pour maître: elle a remarqué, que quelques grands saints contemplatifs n'allaient point par d'autres voies que par la sainte humanité. II est vrai que saint Paul, après avoir été ravi jusqu'au troisième ciel, proteste qu'il ne connaît autre chose que Jésus-Christ crucifié. L'humble saint François d'Assise disait: « Si je vivais jusqu'à la fin du monde, et quand même j'aurais un esprit infini , la seule pensée de mon Dieu mort pour moi indigne, me suffirait. Saint Bonaventure en ses Soliloques s'élève à Notre-Seigneur par ces paroles : O mon Dieu que je vous envisage sans cesse crucifié , de quelque côté que je me tourne, et que tout ce qui se présentera à mes yeux me paraisse toujours empourpré de votre sang. Je ne veux jamais trouver que vous seul, ne regarder jamais que vos saintes plaies. Saint Bernard, en un de ses sermons sur les cantiques , dit qu'il ne recherchait pas le lieu auquel Dieu repaît les âmes dans le midi ravonn&nt de sa divinité, mais qu'il le contemplait sur la croix, -que c'él:\it sa philosophie plus sublime, et sa plus profonde théologie.
Ces sentiments , et les autres qu'on peut apporter, marquent bien clairement que le souvenir de Notre-Seigneur n'est point un obstacle aux plus pures unions avec Dieu, mais qu'au contraire il y aide grandement; que la seule pensée de Dieu-homme pour nous est capable de nous jeter dans un abîme d'étonncment et d'amour pour toute notre vie, et jusqu'à la fin du monde si nous vivons jusque-là; que la passion de notre Sauveur est un bienfait si grand, qu'il serait à désirer qu'en tous lieux nous en eussions un amoureux souvenir ; que ce serait une présomption et une très-grande ingratitude de laisser notre bon Seigneur et Maître dans les ignominies de sa croix, ne voulant s'appliquer qu'à sa divinité ; que plusieurs grands saints ont eu pour sujet ordinaire de leurs contemplations l'adorable crucifié; mais l'on n'en peut pas inférer avec justice, qu'il n'y ait point d'autres sujets qui doivent occuper l'âme en l'oraison. Saint François de Sales recommande surtout l'oraison qui se fait auprès de Notre-Seigneur Jésus-Christ; mais qui voudrait conclure de ces sentiments, qu'il n'en faut pas faire d'autre, dans la pensée de ce saint, se tromperait bien. Combien a-t-il conseillé l'oraison simple de la présence de Dieul Saint, François d'Assise, image vivante d*un Dieu crucifié, qui le portait non-seulement en son âme, mais en son corps marqué visiblement de ses amoureuses plaies, dont la voie était d'être singulièrement appliqué à Dieu par la sainte humanité, ne laissait pas de contempler les beautés du paradis. Saint Bernard ne dit-il pas qu'il avait besoin de temps en temps de considérer les quatre fins dernières de l'homme? Mais la méditation n'est-elle pas une espèce de l'oraison mentale, et tous les auteurs qui en ont donné des sujets , n'ontils pas écrit des perfections divines, des attributs de Dieu, "de l'horreur des vices, de la beauté des vertus^ des châtiments des pécheurs, des récompenses des bons, et toutes ces choses pour servir d'entretiens durant l'oraison? Qu'on lise Y Introduction à la vie dévote du grand saint de nos jours, et qu'on y voie les sujets de méditation qu'il y donne. Mais il est facile de remarquer la même chose dans tous les auteurs qui ont écrit des matières de l'oraison; car enfin qui peut prescrire des bornes à l'esprit de Dieu , qui conduit lésâmes par tant île voies selon son bon plaisir?