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CHAPITRE XII

Voies différentes en V oraison.

Les voies de la grâce dans Jes âmes, particulièrement par les divers attraits qu'elle leur donne pour s'élever à Dieu dans l'oraison, sont si différentes , qu'il n'est pas possible de les déclarer. Ce serait ignorer la vie des saints aussi bien que leur doctrine, et nier l'expérience, que de soutenir le contraire. Si le grand Apôtre nous apprend (J [Cor. xv, il) que les saints dans la gloire diffèrent entre eux, comme une étoile d'une autre en clarté, il faut dire le même des

OECVBES COUPL. DE BOUDON. C I.

conduites de la grâce sur eux en cette vie. Sainte Thérèse avait grande raison de dire que Dieu avait diverses voies, et c'est ce qui est très-véritable, et dans l'oraison active, et dans l'oraison passive.

Vous voyez des personnes, et il en a déjà été parlé , qui sont laissées toutes presque à leurs propres industries, au travail de l'entendement parla méditation et la recherche pénible des vérités chrétiennes, la grâce cependant les accompagnant toujours ; vous en voyez qui sont toutes dans les actes de la volonté, et qui en produisent grand nombre, soit d'amour, soit de crainte, soit de douleur, soit de respect , ou bien qui sont arrêtées à quelques-uns de ces actes qu'elles réitèrent toujours. L'on en trouve dont l'oraison n'est que clarté et lumières, l'on en rencontre qui sont dans des nuits obscures et des ténèbres épaisses. 11 y en a qui connaissent ce qui se passe en leur oraison, il y en a qui n'en ont aucune connaissance, ceux-ci n'ayant que des actes qu'on appelle directs, et les autres en ayant qui sont réfléchis. Quelques-uns sont conduits par des déserts où l'on ne trouve aucun chemin, qui sont sans eau, et dans la privation de toutes choses. Quelques autres sont dans des avant-goûts du paradis par les douceurs et consolations qu'ils reçoivent. L'on ne remarque en de certaines âmes que des impuissances, des sécheresses, des peines, des tentations, des croix terribles, et en d'autres des douceurs, des joies, des jouissances admirables. Quelquefois de prime-abord l'on entre avec facilité dans les saintes élévations de l'esprit à Dieu; il y en a qui frappent à la porte durant grand nombre d'années auparavant qu'elle leur soit ouverte. La vie de quelques autres se passe toute dans la croix, où elles sont attachées jusqu'à la mort. Adorable Jésus, que votre nom soit loué dans cette grande variété des opérations de votre esprit, que toutes les âmes vous en bénissent , que toutes puissent être résignées avec amour et respect à vos ordres. O Père de nos âmes! qu'il soit fait comme vous le voulez , et non pas commo nous le voulons.

Saint Jérôme assure qu'il lui semblait qu'il entendait souvent cette trompette effroyable du jour du jugement , qui crie : Levez-vous , morts , et venez pour être jugés. Ces solitaires de la prison noire, dont parle saint Jean Climaque , passaient leur vie dans des craintes effroyables et dans des mouvements surprenants d'une douleur inexplicable. Ce serviteur de Dieu, dont parle le Vénérable Bède, et qui, par des tourments inouïs et un genre de vie qui n'a rien de semblable , fut l'étonnement de toute l'Angleterre et de son siècle, demeurant plongé dans un lac jour et nuit à la vue de tout le monde , souffrait ces tourments par la vue extraordinaire qu'il avait eue des tourments île l'autre vie, et c'est ce qui l'occupait. Un homme de notre temps ayant été converti par une lumière spéciale de l'éternité se trouvait les jours et les nuits péné-

tré do cette lumière ; il ne pensait, il ne parlait que de la grande et longue éternité. J'ai connu un excellent religieux d'un ordre fort réformé, qui avait quitté le monde par de grandes frayeurs de l'enfer, et il me disait que ces craintes le soutenaient dans la vie religieuse , et qu'il en avait besoin pour y persévérer.

J'ai connu des âmes dont les voies sont toutes d'amour, la crainte ne faisant aucun effet dans leurs cœurs. Quelle différence entre la voie de sainte Catherine de Gênes et celle de sainte Thérèse, de sainte Gertrude, de sainte Catherine de Sienne ! Quelle application des unes a Dieu seul, à l'amour pur par l'humanité sainte de Jésus-Christ, jtendant que l'autre est comme toute perdue dans la Divinité ! Elle ne le peut être que par Jésus et en Jésus ; c'est ce qui est commun à tous les saints, mais ce n'est pas par une application semblable à celle de plusieurs autres saints.

Mais quelle différence encore parmi ceux qui sont les plus appliqués à la sainte humanité ! Les uns sont tout occupés de l'enfance, les autres de la passion; quelques-uns vont d'un mystère à l'autre, et quelques autres considèrent seulement Jésus-Christ en sa personne. Il y en a que Notre-Seigneur occupe d'une manière admirable de sa sainte Mère, comme il se peut voir au glorieux patriarche saint Dominique, qui, en tout temps, en tous lieux , soit qu'il fût arrêté dans ses maisons , soit qu'il allât par le chemin, ne pensait presque qu'à la trèssacrée Vierge; c'était sa voie, tous ses sermons presque n'étaient que de ses louanges ; et Dieu le demandait si fortement de ce saint, que prêchant contre les hérétiques albigeois, et parlant, comme il semblait bien nécessaire, des matières de controverses, pour les détromper, il ne réussissait pas, il fallut qu'il reprît sa matière ordinaire , les louanges de la très-sacrée Vierge, et contre toute apparence, et ce semble, de raison : car il semble qu'il devait premièrement éclairer ces pauvres errants, et leur montrer leurs erreurs pour les leur faire quitter, ces hérétiques se convertissaient en grand nombre. Tout réussissait à Dominique quand il parlait de la très-sacrée Vierge, quand il y pensait dans son oraison: c'était le moyen auquel Dieu attachait ses grâces pour lui. Labienheureuse Angélique- Antoinette-Paulè , fondatrice de quelques maisons en Italie , qui sont consacrées à Dieu en l'honneur de saint Paul , était dans une application presque continuelle à ce grand saint, c'était sa grâce. Il s'en rencontre qui ne respirent que l'amour angélique, dont la grande dévotion est aux saints anges. Enfin Dieu en conduit par une voie très-simple, et qui n'a presque rien ou peu de chose dans l'extérieur.

Passant un jour par un lieu fort écarté, j'y trouvai une maison de solitaires qui étaient tous d'une même profession et règle; tous avaient les mêmes exercices et pratiquaient les mêmes austérités; mais les

conduites de Dieu dans leur intérieur étaient bien différentes. Le premier solitaire à qui je parlai était un homme de grande oraison, et son oraison était une application de révérence, de respect et d'amour pour la sainteté de Dieu. Elle avait quelque rapport au cantique des séraphins, qui ne cessent de dire toujours .-.Saint, saint, saint, est le Seigneur Dieu des armées. Ensuite l'on m'en lit voir un autre qui était dans une oraison continuelle de pure foi, sans images et sans aucune réflexion, sans désir, dans un anéantissement admirable de la propre volonté; et possédant une paix dont il n'est pas aisé à l'homme de parler. Je parlai à un troisième qui était dans une oraison de grandes lumières, de goûts et de jouissances extraordinaires. Il y avait des dons miraculeux, et l'onction des grâces se lépandant en abondance sur la partie inférieure et même sensitive, il était quelquefois dans des transports amoureux si puissants, qu'il allait crier à pleine tète aux portes des autres solitaires : A l'amour de Dieu, à l'amour de Dieu, à l'amour de Dieu. L'on rapporte la même chose de la bienheureuse Madeleine de Pazzi. Mais voici ce qui est bien remarquable et que j'écris pour la gloire de mon Maître et de sa trèssacrée Mère, espérant que cela pourra consoler plusieurs âmes. Le second solitaire dont j'ai parlé n'ayant aucune réflexion sur l'opération divJne en lui , disait dans une grande simplicité qu'il ne faisait rien; et il appelait ne rien faire ne pas connaître ce qne l'on fait, erreur assez ordinaire parmi plusieurs personnes.- De plus, comme l'anéantissement qu'il portait était admirable, il n'apercevait en lui aucun désir, pas le moindre mouvement de sa propre volonté.

Il était paralytique, sourd, et à peine pouvait-il parler. C'était un plaisir innocent de voir les autres solitaires lui faire quantité de demandes pour voir s'ils ne reconnaîtraient point en lui le désir ou la crainte de quelque chose. Us lui proposaient de grands malheurs qui pourraient arrivera leur maisou, soit parles soldats, soit parle feu, ou par quelque autre accident, et particulièrement à sa personne , étant dans l'impuissance de marcher et n'entendant pas même, à raison de sa surdité. C'est pourquoi ils lui parlaient par signes sur un alphabet de grosses lettres, dont l'assemblage qu'ils en faisaient en les marquant en sa présence composait les mots qui servaient à lui faire entendre ce que l'on voulait. A tout cela cet homme admirable ne répondait qu'une seule chose : qu'il ne craignait rien, mais qu'il serait ravi que la divine volonté s'accomplît en lui et en ses frères, quoiqu'il lui en dût coûter. Ils lui disaient : Mais que ne nous pressezvous de vous porter à la chapelle ; il y a même quelquefois des indulgences dont vous êtes privé, demeurant dans votre ermitage. Ah 1 le négligent et le paresseux, ajoutaient-ils. 11 leur répondait doucement: \ ous me ferez toujours une très-grande charité de me porter à l'oratoire commun ,

et j'en bénirai Dieu quand vous le ferez : quand vous n'en prendrez pas la peine , j'en serai très-content. Que voulez-vous que je vous dise, je ne puis rien désirer ni vouloir. Et se tournant vers moi, il me disait : C'est là mon petit état , je ne puis désirer d'en avoir de plus élevé; vous voyez ma petite manière d'oraison bien basse, qui n'est pas grande chose. Et le bonhomme le pensait sincèrement comme il le disait. Il avait un visage merveilleusement gai, qui marquait assez la joie de son cœur; et il était content comme un ange, car il ne voulait que Dieu seul, qui .seul est le contentement de ces bienheureux esprits.

Mais, ô mon Dieul que les conduites que vous tenez sur les âmes sont admirables 1 Depuis que ce bon solitaire avait été élevé dans un état de pure foi, il n'avait jusqu'alors trouvé personne de tous les serviteurs de Dieu qui avaient passé par cet ermitage qui eût appiouvé sa voie ; et ce qui est bien plus surprenant, est que le solitaire dont l'oraison était toute pleine de lumière l'improuvait beaucoup. Comme son application était très-sensible, qu'il avait quantité d'extases, de visions surnaturelles, qu'il abondait en mouvements impétueux, de l'amour sacré, qu'il était occupé fortement des mystères, il ne pouvait goûter un état si simple, où l'âme ne voyait rien et ne savait pas même qu'elle fit oraison. Cependant vous ne laissez personne, ô mon Seigneur 1 et spécialement ceux qui marchent avec fidélité en votre service. Le P. abbé, ou supérieur, sans avoir lumière de cet état, se sentait pressé de lui dire qu'il ne craignît point, et qu'il l'assurait que son état jetait bon, ce qu'il ne faisait pas sans étonnement de l'assurance que le mouvement intérieur le pressait de donner; car, comme nous venons de le dire, il n'en avait pas de lumière. Dieu très-bon et très-miséricordieux voulut encore détromper celui qui l'improuvait tant. Mais je ne puis ici oublier une chose : c'est que cet homme qui l'improuvait avait le don du discernement des esprits, quoiqu'en ce rencontre il en fût privé ; et comme quantité d'expériences faisaient voir que sa lumière était fort véritable, cela était bien capable de donner de la peine à celui qu'il n'approuvait point, qui ne laissait pas pourtant de demeurer dans sa paix. Enfin un jour, après la psalmodie de la nuit, notre très-bon Sauveur lui donna une grande lumière qui lui découvrait la bonté et la perfection d'un état qu'il ne pouvait goûter, et cette lumière lui faisait voir l'âme du serviteur de Dieu, comme le lit de repos de l'époux sacré, où il prenait ses délices et ses complaisances. Cette lumière lui dura environ six mois, ou à* peu près, et voici ce qui est surprenant : la lumière divine de cet état étant éclipsée, il avait grande peine à ne pas encore improuver ce qu'il n'entendait pas, et il m'avoua ingénument qu'il fallait qu'il se violentât pour dire que cette voie était bonne, ce qu'il faisait pourtant dans le .souvenir qui lui restait de la

vue surnaturelle qu'il en avait eue. L'on peut ici remarquer qu'il ne faut pas s'étonner si des états, quoique bons, ne sont pas quelquefois goûtés môme par des saints; car il n'est pas donné à tous les saints d'avoir une connaissance pleine de toutes les opérations divines; mais comme ils savent par leur propre expérience les avantages des chemins par lesquels ils sont conduits, facilement ils se portent à les louer beaucoup et à les conseiller. C'est ce qui est fort à considérer dans la lecture de leurs écrits, pour ne se pas inquiéter sans sujet de plusieurs sentiments que l'on trouve. Celte remarque est si véritable, que l'on rencontre des sentiments de plusieurs saints qui sont fort opposés ; la prudence de Jésus-Christ va à suivre ceux qui nous sont propres, et à se persuader une bonne fois que plusieurs saints ont dit et fait quantité de choses que Dieu ne demande pas de nous.

Je reviens à nos solitaires. Il arriva pendant que je fus en ce lieu qu'une personne qui avait quelque intelligence de la voie simple du serviteur de Dieu s'y rencontra, et je remarquai qu'étant dans sa cellule, h même temps il s'écria : G mon Dieu 1 quelle joie 1 je ne puis dire la joie que je ressens. O quelle joie se répand dans mon âme!

quoique cette personne ne lui eût pas encore dit une seule parole. C'était un etl'et de la présence de Dieu spéciale qui voulait se servir de cette personne pour donner quelque assurance à cet ermite. Un des solitaires me raconta sur ce sujet une chose assez considérable, et me dit que ce bon paralytique avait une sœur grande servante de Dieu , qui demeurait à Paris, qui était conduite par des états qui avaient un rapport merveilleux à ceux qui lui étaient arrivés ; et ils lui arrivaient toujours quelques mois ensuite de ceux du serviteur de Dieu, afin qu'elle pût recevoir les instructions nécessaires de l'expérience de son frère, dont la demeure n'avait pas toujours été dans le repos divin dont il jouissait, ayant passé par de grandes peines; et il m'assura que Dieu lui ayant fait connaître par une vue surnaturelle ces peines qu'il devait porter, la seule vue lui fut un tourment si grand, qu'il lui sembla que tous les os de son corps se disloquaient, et qu'il était comme un homme qui serait coupé et mis en pièces. 11 n'eut pas le courage d'accepter cet état qui lui fut proposé pour le prendre ou le refuser; mais noire Dieu, dont les miséricordes sont infinies, et qui connaissait la faiblesse de sa créature, se contenta de ce qu'il ne le refusa pas. Le solitaire qui me racontait les secours que Dieu avait donnés à la sœur par le frère, et qui était celui dont il se servait pour lui écrire, sa paralysie ne lui permettant pas de le faire, m'assurait que, mêlant quelque chose de son propre esprit et lumière dans les lettres qui lui étaient dictées, sans que cela pût en aucune façon paraître, et la servante de Dieu, à qui'les lettres étaient envoyées, ne le pouvant en aucune manière

savoir, elle disait en les lisant : qu'il y avait de certaines choses dans ces lettres qui portaient une onction admirable dans son âme, s'étonnant beaucoup de la grande différence qu'elle remarquait en d'autres, qui ne faisaient aucune impression dans son cœur, et il se trouva que tout ce qui avait effet de grâce était seulement ce qui avait été dicté par le bon paralytique. 0 quelle différence, mon Dieu , des livres , des sermons, des actions que votre esprit inspire et des choses qui ne sont que des effets de l'esprit humain! mais quelle différence, ô mon Seigneur, entre les ouvrages de vos bons serviteurs et que votre esprit leur inspire; car dans les uns votre grâce y est dans une grande pureté et dans les autres sans mélange !

Il y avait encore dans ce petit désert un autre ermite d'une excellente vertu, dont tout le corps était affligé de diverses maladies; Il avait des maux à la tête, aux yeux, à la poitrine, aux jambes et en d'autres parties, et des maux grandement douloureux et sensibles. Celait un homme de douleurs, et comme il pouvait encore un peu se traîner sur ses pieds, il ne manquait pas aux exercices communs. J'eus le bien de le voir assister à la psalmodie de la nuit, et certainement quelques petits cris et plaintes modestes que l'excessive douleur lui faisait faire durant l'intervalle des versets que l'on ne chantait pas de son côté, au lieu de donner de la distraction , portaient merveilleusement l'esprit à Dieu, et je puis dire avec vérité que le cœur en était plus touché que de toutes les plus belles voix que l'on pourrait entendre, qui bien souvent occupent plus l'oreille et retirent de l'attention intérieure. C'est une chose merveilleuse que la ferveur de l'esprit dans un corps entièrement aballu. Ne pouvant plus se tenir debout, ni assis, il se faisait coucher modestement sur quelque siège dans l'oratoire et la nature ne lui ayant plus laissé de voix que pour plaindre les douleurs très-sensibles dont il était tourmenté, la grâce lui ouvrait les lèvres et la bouche pour nous annoncer les louanges de son Créateur, ce qu'il faisait d un ton de voix très-fort et d'une manière très-puissante. Je n'y puis penser sans soupirer sur ma lâcheté et sans en avoir le cœur tendrement touché. Ce pauvre malade était celui qui servait de confesseur au bon paralytique, et l'on me dit qu'il avait une grâce toute particulière pour lui, ce qui faisait que les autres solitaires eu craignaient la mort, à raison des secours qu'il lui donnait et de la bénédiction que le ciel y versait. La grâce du malade pour l'application intérieure était dans. la divine psalmodie.

J'ai bien voulu rapporter ces choses pour marquer de plus en plus les voies différentes de l'intérieur, et pour apprendre à ne se pas affliger, si on ne peut pas aller à Dieu , comme de certains livres le disent, ou comme le conseillent de saints personnages, pour apprendre à ne pas improuver les états que nous n'entendons pas, et à blâmer sou-

vent ce que Dieu approuve et ce que Dieu fait. Mais nous parlerons encore de ce sujet dans les chapitres suivants.

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